ACTE I, SCÈNE VI 3I
Votre club fournirait des témoins par paires, et par doubles paires, autant qu'il en faudrait, s'il s'agissait de la moindre susceptibilité entre hommes, d'une querelle à la suite d'une partie de cartes et d'ivresse chez des filles... Mais lorsqu'il ne s'agit que des droits sacrés d'une femme ! . . .
Prenez garde de trop vous passionner pour vos droits !
Oui, je sais : il me manque d'être une bonne fille... M"ie d'Orcieu en est une. Moi, c'est entendu, je suis un de ces mauvais caractères qui n'admettent pas plus d'être trompés que de tromper... Voyons, Henriette, toi et moi, notre sexe nous rend solidaires. Tu me défendras, n'est-ce pas? Dis que tu m'accompagneras ?
HENRIETTE, à son mari.
J'aimerais mieux la voir résignée ; mais enfin, dans sa cause, c'est à elle qu'appartient la pa-
rôle. (A La lire.) Ce que tu veux n'est que justice, je suis à ta disposition.
Ah! voici toujours un commencement de secours. C'est encore heureux que les femmes puissent servir de témoins à la barre.
KERBEL.
Ma chère Laure, il m'est impossible d'autoriser ma femme à vous suivre dans une aventure où je m'interdis de paraître moi-même.
HENRIETTE
Vous serez censé n'avoir rien su.
KERBEL.
Je suis socialement responsable de vos actes. C'est bien le moins que vous ne m'exposiez pas à en répondre contre mes propres convenances, si Raguais me demandait des explications... ou bien même M. d'Orcieu.
LAURE, frappée d'une idée à ce nom.
M. d'Orcieu, dites-vous ? Je n'y pensais pas. Mais cette preuve judiciaire que l'on m'interdit, à moi, femme, de saisir, il y a un homme
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qui peut aller la chercher pour moi, à m: place, à mon bénéfice.
HENRIETTE, avec effroi.
Le mari de M"ie d'Orcieu?
K E R B E L , avec indignation.
Vous ne voudriez pas l'avertir?
Pourquoi pas? La délation vous fait horreur, la lettre anonyme... ou je ne sais encore quel genre de traîtrise, dont on dit que ce sont des moyens de femmes... Vous venez bien de constater que nous n'avons pas les moyens des hommes !
HENRIETTE
Prends garde !
KERBEL.
A quoi vous mènerait un expédient de ce genre ?
LAURE
En prenant un flagrant délit contre sa femme, M. d'Orcieu m'en donne forcément un contre mon mari.
Qui VOUS permet de penser qu'il adopterait précisément le parti faisant le mieux votre affaire?... N'oubliez pas qu'il a la main violente et malheureuse et que, dans sa vie de jeunesse, il y a une mort d'homme en duel. Mais je suppose qu'il s'en tienne aux moyens légaux : le mari a des droits pour ainsi dire assortis à chaque nuance des tempéraments. S'il est un rustre, il peut faire mettre sa femme et le complice en prison; s'il est sanguinaire, il peut, à son choix, tuer l'un ou tuer l'autre. S'il est massacreur, la loi lui dit qu'il est excusable de les tuer tous les deux...
HENRIETTE
Es-tu prête à courir les chances de ce que fera M. d'Orcieu?
LAURE, effrayée.
Non.
Par conséquent, défiez-vous de vos impulsions. Patientez. Qui sait si vous ne trouverez pas quelque jour un procédé pratique, une occasion propice.
ACTEI, SCÈNE VI 35
Comment voulez-vous que je trouve une occasion meilleure ? Je sais que mon mari me trompe, je sais où, je sais quand, je sais avec qui, je sais tout; et je ne peux rien; et le représentant de la loi violée vient de me répondre qu'il ne peut rien pour moi!... Alors, à quoi bon vivre plus longtemps dans une pareille attente et renouveler, de jour en jour, les attitudes hypocrites, les silences fourbes? Je ne me suis déjà que trop salie. L'énergie qui me reste, c'est maintenant qu'il faut qu'elle aboutisse!
Accordez-vous un délai pour vous remettre, pour vous refaire une raison... Voulez-vous venir, avec ma femme et moi, vous installer dans notre villa de Deauville ?
HENRIETTE
Accepte, ma chérie. Puisque tu redoutes de rester en face de ton mari, ce sera, du moins, un refuge, un repos.
Merci.
Vous m'en voulez ?
LAURE
Je vous assure que non. M. de Raguais absorbe tous les ferments de pensées mauvaises, de colère, d'indignation et de rancune qu'il peut y avoir en moi. Mais, dans ce moment, je n'ai plus en tête que le sujet dont nous venons de parler. Et il est épuisé entre nous... Quand vous reviendrez me voir, ce ne sera plus ici, ou bien alors ce serait que M. de Raguais m'y aurait cédé la place. Adieu !
HENRIETTE
Laure, ma pauvre Laure !
LAURE
Embrasse-moi.
HENRIETTE, l'cmhvcissant.
Je ne veux pas te quitter.
LAURE
Ne crains rien. (Elle accoiiip(^one les Kerhel jusqu'à Icuf SOI !:c.)