ACTE II, SCÈNE VI 32I
à nous ? Cela appartient donc souverainement à autrui, au monde, à la foule des inconnus? Notre âme est donc un étalage où les passants prennent l'objet qui leur convient?... Oui, un étal, où le premier venu s'empare du morceau désigné, l'emporte tout palpitant et l'accommode, l'assaisonne, le dénature à sa guise!... Allons, tout est fini! (Il va pour sortir. Entre Régine, qui se tamponne les yeux avec un mouchoir, mais qui a le sourire aux lèvres.) Vous pleurez?
Oh! ne m'interrogez pas, vous me feriez pleurer encore! Je sens que, dans ce momentci, je puis pleurer pendant des heures... Je ne saurais dire si c'est de chagrin ou de joie... Je pleurerais... je pleurerais!...
D'ailleurs, je n'ai pas de question à vous faire ; je suis informé.
Ma cousine vous a appris? (Signe affnmatif de Nohan.) On dirait que vous êtes mécontent, vous avez l'air triste... oh! si triste!
Le changement de votre sort a bouleversé le mien.
RÉGINE
Vous croyez qu'il y a quelque chose de changé en moi? Vous vous trompez... Comment pourrais-jc vous prouver que vous vous trompez ?
NOHAN, malgré lui.
Ah ! si vous m'aimiez comme je vous aime ! jusqu'à ce que tout ce qu'il y a d'autre au monde vous fût égal ! Si rien, en dehors de moi, ne comptait pour vous!...
RÉGINE, affectueusement inlerrogative.
Alors ?
NOHAN, repris par elle.
Dites-moi seulement, cela n'engage à rien, cela peut même se répondre en riant, ditesmoi que vous avez un peu de plaisir à ce que je vous aime tant, tant!...
REGINE, après tin silence.
Être aimée! ou du moins se croire aimée!