ACTE III, SCENE II
Ne m'ôte pas la force de te parler. Tu sens bien que j'obéis à d'impérieuses raisons.
ISABELLE
Mais quelles raisons?
LAURE
N'aggrave pas ma tâche. Ne me demande rien, je t'en conjure, en échange de ce que moi, je te demande. Dans ton ignorance, ne me reproche pas ma rigueur. Si tu étais tentée de m'accuser de cruauté, dis-toi bien que, moi aussi, j'ai déjà traversé, pour mon propre compte, des heures aussi douloureuses que celle-ci. Et j'ai payé, de ma vaillance, le droit d'être maintenant exigeante, non, suppliante envers toi.
ISABELLE
Pourquoi ne voulez-vous pas? Pourquoi?
LAURE
Écoute : Moi aussi, j'aimais! j'aimais ton père! Je l'aimais plus que toi, ma douce adorée, tu ne peux aimer encore!... Qu'est-ce que c'est que tes imaginations, tes timides projets,
96 LA LOI DE l'homme
tes frêles espoirs de jeune fille, en comparaison de la foi qu'une femme a jurée et reçue pour l'éternité ! . . . Toute ma vie, sans autre but au monde que de t'élever entre lui et moi, était fixée à mon mari.
ISABELLE
Alors pourquoi vous en êtes-vous séparée?
Ne me demande pas cela non plus ! Répondsmoi que tu me crois aveuglément et que tu t'en remets à ma sollicitude, à la sincérité de l'émotion où tu me vois, à l'effort qu'il me faut faire pour vouloir détruire ce qui m'est pourtant si cher : un désir de toi! un de tes souhaits !
ISABELLE
Où voulez-vous que je trouve le courage que vous me commandez d'avoir!... Je sais bien que vous ne pouvez rien vouloir que de juste. Mais ce n'est pas assez de savoir cela. Toute ma raison se révolte en moi. J'ai besoin, pour me résigner, de voir, de toucher que mon bonheur est impossible.