‹ ThéâtreChapitre 14 sur 14 · DE LIXCENDIE DE SODOME · texte numérisé non relu

DE LIXCENDIE DE SODOME

pleine de ris et le regard promptement noyé de larmes.

Puis un paysage s'ébauchait, autour de sources claires, jonchées de pétales roses. Des arbres inconnus déployaient sous l'azur leurs feuillages effilés qui, merveilleusement, brunissaient, blondissaient, roussissaient comme des chevelures. A l'extrémité de chaque rameau, un visage délicieux commençait à fleurir, des seins bourgeonnaient; et, lorsque le vaste fruit féminin avait achevé de mûrir, les branches trop chargées en versaient le poids odorant sur le sol.

Et les trois amis, dans leur sommeil, tendaient fiévreusement les bras pour faire la récolte de ce verger idéal et déjà disparu.

Ensuite avait surgi une ville immense, qui s'étendait à perte de vue entre les deux pans de l'arc-cn-ciel ; et un vol de femmes ailées s'abattait, comme des cailles lasses, sur la toiture des monuments. Là-haut, elles gisaient inertes, incapables de s'échapper, impossibles à rejoindre.

Et Niébès, Sais et Tlas tordaient et croisaient leurs jambes, avec une rage passionnée, comine s'ils eussent essayé de monter à des colonnes de marbre.

Mais brusquement la ville s'engloutit; et, à sa place, des champs de millet s'élevèrent, des mimosas gigantesques et des vignes rougissantes dont les grappes gonflées pendaient vers la terre. Et des compagnies de femmes nues, couchées sur le dos, leur corps chatouillé et moucheté de noir par les fourmis vagabondes, tétaient, mortes d'ivresse, les grains obscènes du raisin.

A ce spectacle, les trois compagnons remuèrent éperdument leurs lèvres avec un cri aigu comme celui des nouveau-nés, et ils s'éveillèrent dans un même spasme.

Parmi eux, la lionne et la chienne grondaient à une approche.

De leurs yeux encore troubles, ils reconnurent la face belle comme le vice et équivoque de l'esclave Géther. La barbe de celui-ci était épointée en signe de servitude. Sur son front

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cicatrisé, le fer en feu avait fraîchement gravé l'attribut du sexe qui n'était point le sien, selon l'usage à l'égard des ennemis lâches et des captifs obtenus sans combat.

« Maître, dit en se prosternant le nouveau venu, les hommes attendent. Il est l'heure de se mettre en route.

— Bien! répondit Xiébés; nous n'oublierons rien, puisque nous laissons tout. »

Les amis se levèrent, en détirant leurs membres jeunes. Géther chargea sur ses épaules deux sacs d'or préparés, et tous aussitôt descendirent. La lionne et la chienne, restées seules sur la terrasse, regardèrent au dehors, avec la curiosité grave des bêtes, lorsqu'elles entendirent se refermer lourdement le bronze de la porte extérieure.

Les voies étaient désertes. Par instants, des bruits vagues troublaient le majestueux silence de la ville : tantôt la vocifération impie d'un tarichcute qui s'était enivré de vin d'orge, tout en salant des morts pendant l'ardeur du jour; tantôt les rauqucs miaulements des chats sacrés

qui, hérissant leurs poils, se pourchassaient sur les pylônes des temples et le long des mâts multicolores dont la banderole immobile décorait les seuils religieux.

L'esclave marchait en avant, d'une allure rapide. Parfois il se retournait pour inviter les jeunes hommes à le suivre, en fronçant, par une étrange expression, ses épais sourcils; et ils accéléraient leur pas, fascinés par ces tressaillements de la plaie symbolique.

Ils suivirent le Nil, dont les bords étaient boisés de roseaux que surmontaient des houppes de papyrus. Ils étaient déjà loin de la ville, lorsqu'ils arrivèrent à une caravane du marchands chananéens, dont les chameaux et les ânes déchargés dormaient debout. Les gens éveillés riaient entre eux, gais et fiers d'avoir vendu en contrebande leurs provisions de gomme, d'encens et de baume, les bracelets de pied, les robes peintes, le fard vert et la poudre pour agrandir les yeux.

Géther remit le prix convenu au chef de la caravane. Les jeunes gens se hissèrent sur des

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montures, et la troupe se mit promptement en marche, pour atteindre la première oasis avant le lever du jour.

Déjà l'étoile de Sodome commençait à pâlir au ciel. Le prêtre Tlas leva les bras vers l'horizon oriental où devait bientôt poindre l'avant de la barque du Soleil :

« O dieu Matin! s'écria-t-il, Créateur des êtres, tu es haut, tu es fort. Donne, chaque jour, des pains à notre ventre, de l'eau à notre gosier, des parfums à notre chevelure, ô Véridique, Resplendissant, Flamboyant! »

Xiébès reprit :

« O Seigneur des années, fais que l'usurpateur de mon trône tombe, en mon absence, dans le feu. Pour mes compagnons et moi, fais que nous suivions toujours notre désir, et que nous ne cessions de vider la coupe de la joie ni de célébrer des fêtes ! »

Après avoir réfléchi. Sais dit :

« Écoutez ces vers que je viens de composer sur le caractère du dieu Râ, tel que je le conçois :

^ssis dam sa maison lumineuse,

Il enlendil trois jeunes geus implorer ses hieufail:.

• Ha! ha! ha! fil-il, j'enverrai contre eux

« Les crocodiles, les vagues de sable et les brigands! »

Mais hienlât d'autres prières, plus nombreuses,

Plus ardentes, parvinrent aux oreilles de Rà.

C'étaient les héritiers de Niéhès, les collègues de lias, les émules

De Sais qui murmuraient ; « 0 Souverain sur la terre,

m Envoie contre les voyageurs les crocodiles, les vagues de sable ! •

Le Dieu Rà fit encore : • Ha ! ha! ha! puisqu'il en est ainsi,

« Les trois jeunes gens recevront mes bienfaits. »

Voici comment, acheva Sais, je m'explique le caractère de la Divinité... »

Cette pièce fut accueillie par des exclamations flatteuses. Géther lui-même, qui avait appris l'idiome de Tanis, se retourna vers le poète en éclatant de rire. Depuis le départ de sa ville de servitude, il se sentait libre, il se montrait déjà d'humeur hardie et familière.

Mais Sais et ses amis étaient redevenus graves ; et l'esclave continua de marcher longtemps à reculons, cachant souvent son front sous la paume de sa main, provocant et effarouché sous la fixité des regards qui s'attachaient à

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la mutilation attirante, au signe meneur des hommes, au mystère épanoui sous ses cheveux annelcs.

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