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Théâtre

De tous les (ira ma listes qui ont fonde la gloire du théâtre espagnol , Calderón est aujourd'hui, dans l'Europe lettrée, le plus célèbre, le plus populaire. Voilà pourquoi , voulant donner une traduction des œuvres choisies des principaux dramalistes espagnols, nous commençons par Calderón. Bien qu'il soit l'un des derniers venus dans l'ordre des temps , c'est à lui qu'il appartient de disposer le public français à la connaissance des poètes ses compatriotes.

On sait peu de chose sur la vie de Calderón. Son premier biographe , don Juan de Vera-Tasis y Villaroël , n'a laissé, touchant le grand poète dont il avait eu pourtant l'honneur d'être l'ami , qu'un récit d'une sécheresse extrême, et ce n'est pas sans beaucoup de peines que nous avons pu réunir quelques détails d'un certain intérêt.

Don Pedro Calderón de la Barca naquit à Madrid dans les premiers jours de l'année 1G00( i)1. Son père, don Diègue Calderón de la Barca Barreda , secrétaire du conseil des finances, était le dernier rejeton d'une vieille famille noble, originaire du Val de Carriedo, dans la province appelée la Montagne de Purgos (2). Sa mère, dona Maria de Henao y Riailo, desrendait d'une noble famille des Pays-Bas de Flandre, établie de temps immémorial en Castille. — Dorothée Calderón de la Barca, sœur de notre poète et religieuse au couvent de Sainte- Claire de Tolède, se plaisait à raconter qu'avant la naissance de son frère, on l'avait entendu gémir à trois reprises différentes dans le sein maternel; et cet événement merveilleux était pour elle le présage du bruit extraordinaire que l'enfant devait faire un jour dans le monde.

Après avoir passé ses premières années dans la maison paternelle, le jeune Calderón fut placé, avant l'âge de neuf ans accomplis, au collège impérial de Madrid, dirigé par les Jésuites. Là., il eut bientôt dépassé tous ses condisciples. Avant

* Voycz à la fin «le la Notice.

îj NOTICE SUR CALDERÓN,

d'avoir atteint sa quatorzième année, il avait composé une comédie intitulée le Char du ciel ( el Carro del cielo), qui, malheureusement, ne se retrouve plus parmi ses œuvres.

A cette époque, notre poète fut envoyé à l'université de Salamanque , alors appelée avec raison la Mère des sciences. A cette célèbre école s'étaient formés la plupart des hommes éminens de la génération précédente, Hurlado de Mendoza, Cervantes , etc. , etc. Grâce à une facilité prodigieuse , Calderón apprit en se jouant toutes les sciences que l'on enseignait alors à la jeunesse espagnole : mathématiques , géographie, chronologie , histoire politique et sacrée , droit civil et canonique, philosophie, théologie, etc. , etc. Ces graves études ne purent absorber tout entier cet esprit souple et vigoureux; et à dix-neuf ans , lorsqu'il acheva ses cours, Calderón avait déjà fait représenter quelques ouvrages dramatiques sur les principaux théâtres de l'Espagne.

Au sortir de l'université, Calderón retourna à Madrid dans sa famille. Son biographe ne dit point comment il employa tes années qui suivirent. Il est à croire qu'il fréquenta assidûment les théâtres où se jouaient alors les pièces de Lope, et que lui-même il composa de nouvelles comédies : tout cela, un peu, sans doute, malgré les désirs de son père, qui, j'imagine, aurait voulu le faire entrer au conseil des finances.

A vingt-cinq ans, entraîné comme Cervantes, comme Lope, par son inclination guerrière, il se fait soldat ( c'était un titre que ne dédaignaient point les fils des plus nobles familles(3), et va passer dix années dans le Milanais et en Flandre. On voit par ses comédies qu'il étudia soigneusement et l'Italie et la littérature italienne. Plusieurs de ses pièces pourraient même donner à penser qu'il ne fut pas indifférent aux charmes des dames de Milan et de Parme; et je ne serais pas étonné que, jeune et plein d'ardeur, il ait eu là quelques-unes des aventures qu'il a mises sur le compte de ses galans. En même temps il continuait d'écrire pour le théâtre ; et Lope , qui alors distribuait la gloire en Espagne comme chez nous Voltaire au xvine siècle, et qui devait bientôt lui laisser le sceptre de la comédie (4), Lope , dans le Laurier d'Apollon, publié en 1630, le plaçait déjà au premier rang des poètes.

En 1636 (Lope était mort l'année précédente ), Calderón revint en Espagne il y était appelé par le roi Philippe IV,

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qui lui confia la direction de ses fêtes, et il passa plusieurs années à la cour comme intendant des plaisirs dramatiques du roi. Celui-ci , pour prix de ses nouveaux services , lui donna l'habit militaire de Saint- Jacques. Calderón prouvaqulî était digne de cette haute distinction. En 1 G 1 0 , les chevaliers des quatre ordres ayant été appelés à l'armée de Catalogne, commandée par le comte-duc Olivarez, le roi, qui désirait une comédie de son poete favori , voulut le dispenser de la campagne; mais Calderón eut à cœur de satisfaire à tontee ses obligations: il composa rapidement sa comédie, et se hâté d'aller rejoindre l'armée en Catalogne (5).

A la paix il revient à la cour, où le roi lui donne , sur le fonds de l'artillerie, une pension de trente écus par mois somme qui ne laissait pas que d'être assez considérable pour le temps , surtout si Ton songe à Pétat de détresse où devaient se trouver en ce moment les finances d'Espagne. Cette faveur, Calderón la reconnaît en travaillant à de nouveaux ouvrages. Quelques années après , lors du mariage du roi avec Marie- Anne d'Autriche sa nièce, on voit le grand poète composer les devises des arcs de triomphe dressés en l'honneur de la princesse. J «

En 1651 , Calderón entra dans les ordres sacrés. SI avait commencé et finissait comme Lope. Les motifs qui le déterminèrent peuvent aisément s'apprécier. Ce fut d'abord \ on n'en saur, ¡il douter, la dévotion la plus sincère et la plus ardente. Mais, si je ne m'abuse, la situation où se trouvait alors l'Espagne ne dut pas être tout-à-fait étrangère à cette résolution. L'Espagne, si puissante sous Charles-Quint, et même encore sous Philippe lï , un demi-siècle auparavant, expiait sa grandeur passée ; elle perdait ses plus riches provinces, subissait des revers inouïs(G). On comprend dès lors qu'une àme hère et sensible ait renoncé à servir sous un drapeau humilié, et se soit réfugiée dans la religion et la poésie, qui toutes deux lui montraient la gloire.

Selon l'esprit et les habitudes de ce temps, Calderón, en entrant dans les ordres , n'en eut que plus de loisirs à donner au théâtre. Mais, à présent, ce fut l'Église qui récompensa ses travaux. Nommé d'abord chapelain des Kois nouveaux de Tolède (7), il ne tarda pas à être rappelé par le roi, qui le nomma son chapelain honoraire , en lui laissant les émolu-

if NOTiCE SUR CALDERÓN.

mens de sa chnpellenie et y ajoutant un bénéfice en Sicile.

Vers IGG3, Calderón entra dans la congrégation de Saint- Pierre, composée des prêtres nés à Madrid. Trois ans après il était élu premier chapelain de la congrégation.

Mais, déjà auparavant, Calderón avait reçu un honneur d'un autre genre , qui avait dû exciter bien vivement sa sensibilité. C'était alors l'usage en Espagne de célébrer les grandes fêtes de l'Eglise par la représentation de pièces allégoriques nommées Actes sacramentels (autos sacramentales); chaque ville désignait son auteur, et la commande d'un auto était la distinction la plus ilalteusc que put ambitionner un poète. Calderón , chargé quelques années de suite d'écrire les autos de Madrid , avait obtenu un succès prodigieux; les villes les plus importantes s'adressèrent à lui pour les autos; et pendant trente-sept ans il eut le privilège exclusifde fournir de ces ouvrages Tolède $ Séville , Grenade, enfin toutes les capitales de l'ancienne Espagne.

Ainsi s'écoulait cette glorieuse vieillesse, lorsque, le 25 mai 1 C<S 1 , Dieu rappela à lui son poète. Ce jour là on célébrait la fête de la Pentecôte; toutes les villes d'Espagne avaient représenté solennellement les actes sacramentels de Calderón , et l'on a remarqué qu'il expira vers le soir, à l'heure où les représentations venaient de finir. Les chants avaient cessé !

Dans une ancienne édition de Calderón se trouve un portrait de lui fort remarquable, et dont la vue a excité au plus haut point notre intérêt. Calderón est revêtu du costume ecclésiastique et porte sur la poitrine les insignes de Saint-Jacques et de Calatrava. Ses traits sont grands et beaux, le frontd'une ampleur sans égale. Le regard profond et brillant annonce une méditation inspirée. La bouche, du dessin le plus noble, est contractée d'un air sévère. Toute la tète respire je ne sais quelle fierté martiale. On devine sans peine que ce prêtre, ce poète a été soldat, et Ton dirait qu'il s'apprête à commander. Aussi, modifiez quelques détails de ce portrait; à l'habit ecclésiastique substituez une cotte de mailles ou un pourpoint tailladé; que cette barbe blanche tombe largement sur la poitrine , et vous aurez un chevalier, — un héros, — le Cid dans sa vieillesse.

Calderón était d'un naturel généreux et bienfaisant. Les

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poètes ses contemporains, qui admiraient son génie, n'aiu/iaient pas moins ses qualités morales. Le connétable de Castille , le duc d Infantado , le ducd'Aibe, le duc de Medina de las Torres, le comte-duc Olivarez, enfin tous les plus grands seigneurs de ce temps recherchaient avec empressement sa société.

Il paraît aussi que notre poète vivait familièrement avec le roi Philippe IV, qui lui-même s'occupait de poésie dramatique (S). Souvent, dit-on, Philippe IV et Calderón, à la mode d'Italie , jouaient ensemble des comédies improvisées. On raconte même à ce propos une anecdote assez curieuse.- Un jour le poète-roi et le roi des poètes improvisaient une comédie dont le sujet était tout simplement la Création du monde. Le roi, comme de raison, représentait le personnage de Dieu; Calderón faisait le rôle d'Adam. C'était au íour de Calderón. Il décrivait le paradis et s'oubliait dans sa description, quand, tout-à-coup, il voit le roi qui bâillait,., royalement. Interdit, il s'arrête, et d'un regard inquiet interroge. « Vive moi! (c'est-à-dire, vive Dieu !) réplique aussitôt Philippe IV, je ne croyais pas avoir créé un Adam si bavard ! » — Et Calderón de rire, et la comédie de continuer gravement après cette espèce d'intermède.

Cette anecdote, qui à nos yeux ne diminue en rien le grand poêle, nous l'avons surtout rapportée comme indication des mœurs et de l'esprit de l'époque. En effet , si l'Espagne a vu s'évanouir au xvir siècle son influence politique, du moins elle ne déchut pas dans les lettres et les arts, et cette époque fut bien réellement la seconde partie du siècle d'or (d). Le mouvement d'intelligence et d'imagination qui s'était manifesté au \vie siècle se continua en prenant une nouvelle force. Ce fut comme une inspiration universelle. De tous côtés, à Madrid , à Séville , à Valence , s'élevaient de grands poètes , de grands peintres, de grands musiciens. C'est le temps de Cervantes, de Lope, de Calderón ; c'est le temps de Vclasquez et de Murillo , c'est le temps de ces maîtres de Valence dont les noms sont peu connus , mais dont les œuvres sont immortelles. Ajoutez à cela un prince spirituel , aimant les arts, cultivant les lettres, et tellement fou de théâtre, qu'il se consolait de la perte de ses provinces en jouant la cocí

NOTICE SUR CALDERÓN.

medie. Quel moment pour un poète du génie le plus heureux et le plus facile, connaissant le monde, et passionné pour la

D'après les renseignemens , plus ou moins exacts, fournis par son biographe , Calderón a composé : cent vingt comédies ou pièces profanes, quel qu'en soit le dénouement , heureux ou malheureux; cent actes sacramentels ou autos? pièces allégoriques, avons-nous dit, qui se jouaient dans les grandes fêtes religieuses ; deux cen(s louanges divines ou humaines (loas, espèce de prologues) ; cent intermèdes; un poème sur l'entrée en Espagne de la reine Marie-Anne d'Autiiche ; un poème sur le déluge universel ; un poème sur les quatre fins dernières de l'homme; un poème en l'honneur delà peinture; un poème apologétique de la comédie ; et un nombre infini de chansons , de sonnets , de romaines , etc. , etc. De tous ces ouvrages, il ne reste aujourd'hui que les comédies, au nombre de cent huit, et soixante-douze autos précédés de leurs loas (10).

Lorsque nous publierons un choix des pièces de Cervantes, dont le grand nom peut marquer la première époque d'un théâtre espagnol vraiment national , nous raconterons les commencemens, les progrès, en un mot l'histoire de cethéà-. tre. De même, en publiant les œuvres choisies de Lope de Vega, nous aurons l'occasion d'examiner la poétique de celte comédie espagnole dont Lope fut le législateur ingénieux en même temps que le glorieux fondateur. Pour aujourd'hui 9 nous nous occuperons uniquement de Calderón. Et comme des critiques plus habiles et plus éloquens, MM.Schlegeletde Sismondi l'ont déjà considéré dans ses rapports avec la civilisation de l'Espagne au xvnie siècle, nous nous bornerons à l'étudier £:>us ses aspects les plus généraux, du point de vue de l'art. Nous allons le décomposer, l'analyser, et nous essayerons d'établir au juste sa valeur dans chacune des parties qui constituent ie poète dramatique.

Et d'abord , l'invention. — Sans être aussi prodigieuse que celle de Lope, l'invention de Calderón n'est peut-être pas moins remarquable. Tl n'a point produit, comme Lope, quinze cenls comédies ; mais , à mon avis, il féconde mieux un sujet

NOTICE SUR CALDERÓN. vi.

Ainsi, par exemple , sa comédie intitulée Ne badinez pas avec V amour (No ay hurlas con cl amor) a inspiré à Molière l'idée genérale et plusieurs détails essentiels des Femmes savantes; elle a inspiré à M. Scribe deux de ses plus jolis chefs-d'œuvre (1 1) ; et il y aurait encore dans cette pièce une charmante comédie pour qui saurait l'y trouver comme Molière et M. Scribe.

Dans la composition, Calderón procède diversement , suivant que sa pièce est une comédie d'intrigue ou une comédie sérieuse.

Parmi les comédies d'intrigue de notre poète, il en est une \hi\iu\ve les Engagémens du hasard. Ce titre, Calderón aurait pu le donner à toutes ses comédies d'intrigue : car dans toutes c'est le hasard, — un hasard, il est vrai , plein d'esprit et de malice, — qui conduit les événemens. — Un jeune cavalier Espagnol , un galant arrivé à ^instant même de Flandre ou d'itaiie cherche , la nuit , par les rues de la ville , la demeure d'un ami chez lequel il doit loger. Tout-à-coup une dame se présenle à lui , et d'une voix émue: «Seigneur cavalier, s'il y a en vous quelque courtoisie, protégez une femme, etc.» Le cavalier, qui est fort courtois, accompagne chez elle la darne inconnue. Or, il se trouve que cette dame est précisément la sœur de son ami. Or cet ami, ce frère est épris d'une dame, amie de sa sœur, que notre cavalier nouveau débarqué devait épouser. Or il y a un troisième cavalier, adorateur dédaigné de la dame qui courait \e soir, je ne me rappelle plus trop pour quel motif, les rues de Madrid. Et de là ious les incidens imaginables : les deux dames voilées qui sont prises l'une pour l'autre; l'un des galans qui se cacheen entendant du bruit ; l'autre galant qui le rencontre et l'oblige à tirer l'épée , et le frère qui survient. A la fin, quand il y a eu assez de quiproquos et de méprises, tout s'arrange par deux ou trois mariages, sans compter celui du valet bouffon, ou gracioso, avec la suivante. Telle est, en quelque sorte, l'abstraction dramatisée des comédies d'intrigue de Calderón.

Et ceci, ce n'est pas moi seulement qui le dis, c'est Calderón. Oui, Calderón lui-même, dans les allocutions qu'il adresse souvent au public au milieu de ses pièces , a reconnu plus d'une fois que ces incidens romanesques étaient les élémens

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ordinaires , les ressorts habituels de sa Comédie. Ainsi; dani une de ses pièces, un personnage obligé de se cacher dit au public: «Ceci ressemble à une comédiede don Pedro Calderón, et il doit nécessairement y avoir un cavaliercaché ou une dame voilée. » Et ailleurs : «Eh quoi! dit un valet témoin forcé d'un duel, était-ce donc là ce que nous devions trouver en arrivant à Madrid? — Qui . mon cher , répond un autre, c'est une scène a un poeie granu ami des coups d'épée , etc., etc.» Et ailleurs, pour ses dénouemens : «Qu'est-ce donc?» dit an personnage. A quoi l'autre : «Ce doit être, je parie, une de ces comédies de don Pedro Calderón, dans lesquelles les frères ou les pères arrivent toujours mal à propos.» Voilà bien , ce nous semble, tous les incidens que nous avons signalés comme se représentant d'une manière habituelle dans les comédies de Calderón (12).

Au reste, malgré tous ces incidens, ce mouvement, malgré ces voiles , ces cachettes , ces duels et ces surprises , rien de plus clair que les comédies d'intrigue de Calderón. On a beaucoup parlé, je le sais, de la difficulté qu'il y avait à suivre les pièces espagnoles; et, en effet, cette difficulté doit exister pour une foule de pièces où les auteurs ont mis un nombre excessif de personnages qui passentdevant les spectateurs sans qu'on puisse reconnaître ni leur physionomie ni leurs intérêts. INI aïs il n'en est pas ainsi avec les comédies de notre poète: malgré la richesse et la variété des ornemens, elles sont toutes— comme ces palais arabes, qu'on voit encore en Espagne, — d'une architecture légère, aérienne, et, en quelque sorte, transparente.

Mais tandis que le hasard joue un rôle si important dans les comédies d'intrigue de Calderón, son action s'affaiblit, son pouvoir diminue dans les comédies sérieuses. A mesure que la pièce devient plus dramatique, les événemens, les incidens dépendent davantage des caractères , des passions , des intérêts des personnages (1 3). Il y a là , selon nous, tout à la fois une connaissance profonde des choses humaines , et un profond sentiment de l'art.

Calderón a suivi, en général, la poétique de Lope. Il a cependant un mode d'exposition qui lui est propre. D'habitude Lope expose son sujet en deux ou trois scènes d'action. Chez Calderón , au contraire , l'exposition se fait ordinaire-

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•Tient par un récit ( quelquefois un peu long). Je préfère , je i'avoue, la méthode de Calderón. Elle est moins vive , moins animée; elle saisit moins le spectateur, mais elle permet davantage au poète cette progression de mouvement qui me semble surtout nécessaire dans un ouvrage dramatique (J4). Enfin, ce qu'il faut remarquer en parlant de la composition de Calderón, c'est l'artavec lequel il amène une situation inattendue , un coup de théâtre. Cet art merveilleux avait été reconnu des contemporains de Calderón, qui appelaient les beaux effets de scène des effets à la Calderón ( lances de Calderón). Et en réalité, du point de vue scénique, Calderón est non seulement le premier des dramatistes espagnols, mais, peut-être, des dramatistes de tous les temps et de tous les pays (15)

Venons aux caractères et aux passions.

Dans la plupart de ses comédies, Calderón n'a guère représenté que des caractères généraux. C'est le galant qui arrive de Flandre ou d'Italie , ardent , brave, aimable, toujours Tépée à la main et des douceurs à la bouche ; la dame, spirituelle et passionnée; le vieillard, un peu crédule sans doute, mais noble, généreux, et d'un dévouement parfait pour les dames ; le valet bouffon (gracioso) , gourmand, poltron , curieux et bavard; et enfin la suivante (criada), qui sert avec une complaisance extrême les amours de sa maîtresse. Tel est le personnel , un peu monotone, des comédies d'inLigue de Calderón.

Mais il ne faut pas croire pour cela que Calderón n'ait jamais peint quedes caractères généraux; il a, au contraire, dans la plupart de ses comédies historiques ou sérieuses, des figures caractérisées de la manière k plus individuelle. Tels seraient les divers personnages de V Alcade de Zalamea, le marquis de liarlançon dans le Siège de Bréda, le bandit dans Louis Perez de Galice , Eusebio de la Dévotion à la Croix, Marianne du Tétrarquc de Jérusalem, etc., etc. Toutes ces figures ont des traits individuels bien marqués , et quand on les a vues une fois, elles demeurent profondément gravées dans la mémoire.

Il est surtout deux types que Calderón semble a?oir aîfeclionnés, et qui méritent une mention spéciale.

x NOTICE SUR CALDERÓN.

Le premier, c'est celui de la femme muy muger , comm© disent les Espagnols (lG), qui revient à peu près et ressemble un peu à ce que nous appelons aujourd'hui une Lionne. La femme muy muger est une femme passionnée qui, pour arriver à son but, brave tous les obstacles. Ce type, qui, je crois, a servi de modèle à Corneille pour ses adorables furies, me semble bien espagnol et du xvic siècle.

Un autre type de Calderón , fort curieux , c'est le héros de quelques-unes de ses comédies sérieuses fondées sur le point d'honneur : noble et généreux, mais, au besoin, rusé, dissimulé, et qui^, lorsque son honneur lui semble compromis, sacrifierait impitoyablement le monde entier et lui-même. Ce personnage appartient également à l'Espagne du xvie et du xvne siècle ; et, si je ne me trompe, il dénoterait l'influence du caractère personnel de Philippe II sur le caractère espagnol. Quand je lis A outrage secret, ou le Médecin de son honneur, et que je vois apparaître au moment solennel le sombre et farouche héros de Calderón, je me rappelle involontairement Philippe lï à son lit de mort , disant aux médecins qui hésitent à le saigner : « Eh quoi ! craignez-vous donc d'ôter quelques gouttes de sang à un homme qui en a fait verser tant de Ilots aux hérétiques! »

Pourquoi donc Calderón, si habile à peindre des caractères, et qui devait avoir recueilli tant d'observations dans sa vie active et dans ses voyages , n'a-t-il pas caractérisé d'une manière plus individuelle les personnages de ses comédies d'intrigue? La réponse est toute simple : c'est qu'il ne l'a pas voulu ; et, sans doute, il ne la pas voulu parce qu'il l'a jugé inutile. En effet , n'avons-nous pas dit que dans ces comédies de notre auteur c'est le hasard , le hasard seul , qui dirige tout à son gré, et que les acteurs n'ont par eux-mêmes aucune influence sur les événemens? Dès iors, à quoi eût servi au poète de les mieux caractériser? N'était-ce pas assez des premiers personnages et des premiers caractères venus pour servir de jouet aux capricesdu hasard?... Puis, le spectateur, lorsqu'il est entraîné par des aventures variées et imprévues, s'intéresse-t-il beaucoup aux peintures caractéristiques?

De tousïes sentimens, celui que notre poète exprime avec le plus d'éloquence c'est l'orgueil, surtout l'orgueil blessé et

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menaçant. Je ne puis résister au désir de citer un passage d'une de ses pièces les plus curieuses , où ce sentiment rm semble admirablement rendu,

Cette pièce , intitulée les Armes de la beauté, n'est autri chose que le sujet de Coriolan , sauf les modifications , assez graves, que Calderón a fait subira l'histoire.

Coriolan, jeune galant qui vit à l'époque de la guerre contre les Sabins, a excite parmi le peuple une sédition, à cause que le Sénat a promulgué une loi qui interdit aux dames de porter du fard , des bijoux et d'élégans atours. ( Riez si vous voulez ; mais , de grâce , écoutez ! ) Comme dans la sédition un sénateur a été tué, Coriolan est jugé par les trois ordres réunis , — l'ordre sénatorial , l'ordre équestre , l'ordre populaire , — et condamné à l'exil. On vient lui lire la sentence au moment où il reçoit au milieu du forum les honneurs du triomphe. En vertu de cette sentence , qui prononce aussi la dégradation du coupable, les trois juges suprêmes s'approchent du triomphateur , et l'un lui ôte sa couronne de lauriers, l'autre son épée , le troisième son poignard... Pendant tout ce temps Coriolan demeure immobile , dans un sombre silence. Mais ensuite , lorsque le rapporteur (el relator) lui annonce qu'il va être immédiatement conduit par une troupe armée hors du territoire romain, alors il éclate, et regardant d'un œil farouche les monumensqui l'entourent: «Ainsi donc, s'éerie-t-il, ainsi donc, ingrate patrie, tu me rejettes hors de ton sein , et tu me fais conduire au fond des déserts comme une bête féroce. Eh bien! tremble!... car, comme une bêle féroce, quelque jour je reparaîtrai tout-à-coup ekje m'élan cerai contre mon maître ! » Mais il faut lire cela dans Calderón. L'on comprend alors comment les Espagnols ont pu adorer le poète qui exprimait avec tant de puissance le trait distiuctif de leur caractère.

Ce qui précède m'amène naturellement à parler de la manière dont Calderón a traité la vérité historique. Dans toutes celles de ses pièces dont le sujet est emprunté soit à la mythologie , soit à l'antiquité grecque ou romaine, notre poète dispose à son gré de la couleur locale, et se joue sans scrupule des faits, des mœurs, du temps. Toujours ses héros, Assuérus ou Alexandre, Scipion ou Coriolan, sont des galans espagnols

Xij NOTICE SUR CALDERÓN.

portant la cape et l'épée , pointilleux sur l'honneur et dévoués

aux dames.

En voyant ces inexactitudes de costume, plusieurs critiques se sont récriés contre l'ignorance de Calderón. Calderón, a-t-on dit, pouvait savoir les langues anciennes , mais il ignorait les mœurs des peuples qui les parlaient. Comme si l'on pouvait apprendre une langue ancienne sans apprendre en même temps les' mœurs du peuple qui l'a parlée ! comme si, à Salamanque , notre poète n'avait pas étudié tout ce que nous possédons aujourd'hui encore d'historiens latins ! comme si, enfin, un long séjour en Italie, au milieu des chefs d'oeuvre de la statuaire et de la peinture , n'avait pas dû compléter son éducation classique !

Les critiques français qui jadis déclamaient si fort conlre l'ignorance et la barbarie de Calderón , ou de Lope, ou de Shakspeare, auraient mieux dû se rappeler notre histoire littéraire. Je ne parlerai pas du moyen age, où nos romanciers qui célébraient les exploits d'Achille et d'Hector , leur prêtaient naïvement les idées, les mœurs, le costume de L'clat social dans lequel les auteurs eux-mêmes vivaient , - comme faisaient les peintres et les sculpteurs contemporains. Je ne parlerai pas. non plus, de ces romans publiés dans la première moitié du xvne siècle, dans lesquels on nous représentait, lioileau lui-même Va dit, Caton galant et Brutas dameret. Mais plus tard, sous Louis XIV, à la plus brillante époque du grand siècle , nos écrivains les plus instruits, les plus parfaits , les plus classiques , ont-ils toujours ete fidèles au costume? Fénélon , quand il décrit la grotte de Calypsu tapissée de racailles et de coquilles (17), n'a-t-il pas oublie sa chère antiquité, et ne songe-t-il pas un peu trop aux merveilles de Versailles ?De même Corneilleel Hacine dans leurs plus beaux ouvrages n'ont-ils pas manque, volontairement sans doute , le premier à ces mœurs romaines qu'il connaissait si bien , le second à ce génie de la Grèce dont il était

tout pénétré?

C'est que pour plaire à un peuple d'une érudition incomplète, pour l'intéresser, pour agir sur lui, l'écrivain, le poète le poète dramatique surtout, doivent autant que possible lui offrir des peintures qui lui rappellent les hommes ou les choses qu'il connaît et qu'il aime. Or, cela était surtout néces-

JNOTICE SUT, CALDERÓN. xiij

saire en Espagne au temps de Lope et de Calaeron ; car là le peuple malgré les échecs qu'il éprouva sur la fin (échecs qui n'étaient à ses yeux que des accidens passagers, et ne l'inquiétaient pas plus que des accidens de santé n'inquiètent un homme robuste ), le peuple, dis-je , était plein du sentiment de son importance, de sa grandeur, de sa gloire; il croyait à sa destinée, à son avenir, comme il croyait à Dieu , avec une foi entière; rien dans le passe, rien dans le présent ne lui semblait comparable à lui-même; et il n'eût jamais toléré sur la scène des idées , des sentimens, des mœurs, un costume qui n'eussent pas été espagnols. Force était donc aux dramatistes de ce pays , lorsqu'ils traitaient un sujet étranger, de sacrifier la vérité historique, et, pourquoi ne l'avoucrais-jc pas? aussi nationaux que leurs spectateurs , ils la sacrifiaient résolument.

Heureux , troî« tois heureux , les tragiques grecs ! Ils n'étaient point préoccupés par les souvenirs d'un long passé. Pour eux , tout le passé du monde c'était le passé de la Grèce; tous les héros, c'étaient leurs aïeux; toutes les traditions, c'était Homère. Ils n'avaient qu'à puiser à ces pures sources, et là ils trouvaient tout ensemble et l'idéal de la poésie et la vérité de l'histoire î

Considéré du point de vue du style et de la forme, Calderón possède toutes les qualités d'un habile écrivain , et, en outre, une rare élévation et une exquise finesse. Mais il a aussi des défauts que nous ne devons pas dissimuler: du bel esprit 3 une imagination excessive, et enfin de la déclamation. Ces défauts étonnent d'autant plus chez notre poète , que naturellement il avait le goût très-sain. Essayons de les expliquer.

Pour la recherche de l'esprit ce fut , de la part de Calderón, une concession à la mode générale. 11 suivit en cela l'exemple de Lope, qui, après avoir combattu le mauvais goût avec une verve de moquerie sans égale , finit par y sacrifier (lS).

Pour les comparaisons et les métaphores redoublées de Calderón , dans lesquelles il rappelle un peu trop souvent le soleil elles étoiles, elles tiendraient davantage aux nécessités de sa comédie. D'ordinaire elles sont placées dans la bouche des galans qni font la cour à des dames voilées, inconnues.

ut NOTICE SUR CALDERÓN.

Or, que voulez-vous que disent ces galans en une position si délicate? Ne sont-ils pas forcés, comme Simonide, de se rejeter sur l'éloge de Castor et Pollux, ces astres cciatans?

De même, les déclamations de Calderón s'expliquent, ïa plupart du temps, parla situation de ses personnages. Ainsi, par exemple, dans V Alcade de Zalamea, d'ailleurs si admirable , lorsque Isabelle, après voutrage affreux qu'elle a reçu dans la foret, se présente sur la scène, seule, les vêtemens déchirés, les cheveux en désordre, au moment où le jour va paraître, elle s'écrie:«Ah! puissé-je ne plus voir la lumière du jour, qui ne servirait qu'à éclairer ma honte!... O vous , fugitives étoiles , ne permettez pas que l'aurore vienne sitôt vous remplacer dans la plaine azurée du ciel ; son sourire et ses larmes ne valent point votre paisible clarté ; et s'il faut enfin qu'elle paraisse , qu'elle efface son sourire et ne laisse voir que ses larmes !...» Certes, dans la situation où se trouve Isabelle, cela est bien froid , cela est bien faux. Mais comment voulez-vous qu'elle apprenne au public son horrible malheur? Comment voulez-vous qu'elle coniie à deux mille spectateurs , dont les regards sont fixés sur elle , ce qu'elle oserait à peine confier à sa mère en se voilant le visage de ses mains?... Dès lors ces déclamations, qui , dans un ouvrage destiné à la lecture, ne seraient pas supportables, on pourrait les expliquer , sinon les justifier , par les exigences de la scène et de l'effet théâtral.

Shakspeare a une manière de procéder à peu près semblable. Chaque fois qu'il fait raconter sur la scène un événement public, il se sert du langage le plus propre à nous en montrer la grandeur, quelle que soit la position sociale du personnage qu'il charge du récit : c'est ainsi qu'on peut voir, au début de Macbeth , avec quelle pompe le soldat raconte la victoire remportée par Macbeth et Banquo sur le roi de Norwége. Le poète aura craint, sans doute, que l'événement ne perdît de son importance s'il était raconté dans le langage habituel au messager, et alors il a élevé le langage du messager à la hauteur de l'événement (19).

Puisque nous sommes sur la diction de Calderón , une remarque à faire, c'est que l'on rencontre fréquemment dans ses comédies certains mots, — destin* fortune, étoile , — qui

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rappellent la fatalité des anciens et la prédestination des musulmans. Les idées que ces mots représentent ne sont pas, en Espagne, particulières à (laideron; et souvent ses compatriotes , soit connue individus , soit comme nation , ont tenu une conduite qui semblait indiquer la croyance à ces idées. Maisdetouslesdramatistes espagnols Calderón est celui qui les a reproduites le plus fréquemment, comme il est celui quia montrélc plus souvent dansses ouvrages l'action et la puissance de la destinée; et ce détail nous a paru assez important pour que nous ayons dû le signalera nos lecteurs.

Quanta la versification, Calderón n'est pas toujours exempt d'une certaine manière, et il n'a pas la variété de Lope, qui employait tour à tour, avec la même aisance, tous les rhythmes et tous les mètres. Mais il est supérieur à Lope et h tous les poètes espagnols dans le vers octosyllabique , nommé vers de romance, ou redondilla, qu'il emploie avec un art vraiment magique Rapides, impétueux, ces vers se précipitent comme un torrent sonore , et l'on se sent entraîné malgré soi par l'harmonie ravissante de cette musique divine dont Lope lui-même était eji chanté (20).

Voyant l'admirable finesse avec laquelle Calderón a peint quelquefois les ridicules des hommes, un littérateur fort distingué, M. Martínez de la Rosa, a exprimé le regret que notre poète n'ait pas donné un but moral à ses comédies (2 1). Je ne saurais partager ce regret. A chaque peuple son théâtre, à chaque poète son génie. A l'Espagne, à Calderón les grandes aventures, les grands sentimens, la galanterie passionnée. Pour la peinture des vices et des travers sociaux, pour les châtier ou s'en moquer, le pays, le poète — c'étaient la France et Molière.

D'autres écrivains sont allés plus loin. Préoccupés de ces aventures d'amour sur lesquelles Calderón a fondé sa Comédie, ils l'ont accusé de corrompre les mœurs. La critique qui apprécie de la sorte des jeux d'imagination et méconnaît à ce point les privilèges de l'art ne mérite pas une réfutation sérieuse. Calderón, qui semble l'avoir pressentie, l'a réfutée d'avance de la seule manière convenable , par l'intermédiaire d'un de ses personnages qui vient d'être la dupe d'une femme voilée : a Maudites soient, s'écrie-t-il avec malice, — maudi-

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les soient les comédies qui ont enseigné ces fourberies, qu'on

n'aurait jamais trouvées sans elles! »

Mal hubiesen

Las comedias que enseñaron Engaños tan aparentes (22) 1

Le seul tort, peut-être, que la morale serait en droit de reprocher à Calderón , c'est d'avoir, dans quelques-unes de ses comédies, glorifié cette susceptibilité du point d'honneur , qui porte parfois ses héros à des actes si condamnables. Et ici encore le poète pourrait ne pas demeurer sans réponse. « Ce n'est pas moi , pourrait-il dire, ce n'est pas moi qui ai créé, développé chez mes compatriotes le sentiment exalté de l'honneur. Avant moi ce sentiment régnait en maître dans leurs cœurs : il était le mobile de leur conduite, la règle de leur vie , leur loi , leur inspiration. Je n'en ai été que l'interprète ; et si je n'avais pas su l'exprimer avec chaleur , avec éloquence, non seulement les Espagnols ne m'auraient pas adopté pour leur poète, mais moi-même je n'eusse pas été Espagnol ! »

Telle est, à notre jugement, la comédie de Calderón considérée d'une manière générale. Nous nous réservons de compléter notre opinion dans les notices spéciales qui précéderont chaque pièce. Un mot maintenant des autos.

Nous avons déjà défini ce qu'était un auto: une espèce de drame religieux allégorique. Les personnages les plus ordinaires de ces drames sont la Foi, la Grâce, la Faute, la Nature, le Judaïsme, la Gentilité. Dans ces ouvrages, le poète, en nous montrant la folie de nos passions , en combattant les prétentions et la vanité de la raison humaine, cherche à nous expliquer le mystère de notre destinée.

Les critiques modernes, quine sont pas toujours d'accord sur les comédies de Calderón , sont encore plus divisés sur le mérite de ses autos. M. Schlegel, chez qui une instruction cicndue s'unit à tant d'esprit et d'imagination , les a vantés avec le plus vif enthousiasme. M. deSismondi , dont la raison est si éclairée , n'en a parlé qu'avec une réserve qui ressemble au dédain. Pour nous, s'il nous est permis d'émettre notre opinion après celle d'écrivains aussi considérables , nous pen-

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ions qu'on ne saurait trop admirer ce que les autos renferment de beau, de grand, de majestueux, de sublime ; mais qu'aussi l'on peut s'étonner de ce qu'on y rencontre parfois d'étrange et de bizarre. Au reste , malgré l'extrême difficulté de ce travail, nous essayerons de traduire un ou deux autos, et l'on en jugera; car si la poésie perd toujours une partie de son charme dans les meilleures traductions, il n'est pas moins vrai que les beautés sérieuses d'un ouvrage poétique se font jour même dans les traductions les plus imparfaites, — comme on reconnaît un beau tableau à travers la gravure la plus grossière et la plus eiïacée.

Calderón est le dernier venu des grands dramatistes espagnols. Après lui, après ses disciples, la comédie espagnole disparaîl, et sans retour. En voyant ce singulier phénomène, en voyant finir ainsi un théâtre qui pendant un siècle avait brillé d'un si vif éclat, il est impossible de n'en point chercher la cause avec intérêt.

Cette cause, des écrivains de talent et d'esprit ont cru la découvrir dans l'Inquisition. — Tout eïi détestant autant que personne cette institution funeste, — je le déclare , — je ne la crois point coupable de ce nouveau méfait ; et comme il faut bien prendre garde de laisser calomnier l'Inquisition (le mot est de Voltaire), je ferai deux ou trois observations pour sa défense. D'abord, à quelle époque se rapportent les premiers essais du théâtre espagnol? Aux dernières années du xve siècle. Or, c'est précisément à celte époque que s'établit l'Inquisition (23). De même, quelle a été l'époque la plus florissante de la littérature espagnole, et, en particulier, de la comédie? C'est la seconde moitié du xvie siècle et la première moitié du xvne. Or c'est aussi à cette époque que l'Inquisition posséda le plus de puissance. Enfin, quels sont les plus grands dramatistes espagnols? C'est Lope, c'est Calderón , Tirso de Molina, Moreto, Solis. Or, Lope appartenait à l'Inquisition ; Montalban, le disciple chéri de Lope, était secrétaire de l'Inquisition ; et quant à Calderón , à Tirso , à Moreto , à Soiis , ils étaient prêtres , ce qui veut dire qu'ils tenaient d'assez près à l'Inquisition. — Donc, évidemment, ce n'est pas l'Inquisition qui a tué la comédie espagnole.

Mais alors, dira-t-on , à quelles causes attribuer la fin si

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soudaine et si complète de cette comédie ? Eh ! mon Dieu ! à ces causes générales qui déjà auparavant avaient eu tant d'influence sur les lettres et les arts , comme sur la destinée d'autres peuples non moins illustres, non moins glorieux! — Pourquoi, cinquante ans après la conquête macédonienne, n'y a-t-il plus ni grands philosophes, ni grands historiens, ni grands orateurs , ni grands poètes , ni grands ai listes dans cette Athènes naguère si féconde ? Pourquoi , à Rome, la décadence des lettres latines eommence-t-clle immédiatement dans le siècle qui suit celui d'Auguste? Pourquoi, dès le xvne siècle, après Salvador Rosa, n'y a-t-il plus de peinture dans cette Italie qui venait de posséder à la fois tant d'écoles florissantes ?... Et si l'on nous demande d'indiquer en outre les causes particulières qui ont eu une action fâcheuse sur la comédie espagnole, nous dirons : d'abord, le bigotisme aveugle du roi Charles II, et ensuite, et surtout, l'avènement de Philippe V au trône d'Espagne.

Car ce qui avait fait la force des poètes espagnols c'était leur nationalité ardente, leur patriotisme exclusif. Pas plus que leur pays , ils n'avaient jamais subi l'influence étrangère. Mais lorsque le petit-fiis de Louis XIV vint régner en Espagne , avec ce prince pénétrèrent dans. la péninsule les idées cl les mœurs françaises , d'autres vues littéraires, un autre système dramatique ; et comme il n'y avait plus de Pyrénées , il n'y eut plus de comédie espagnole.

Mais , chose rerharquable : ce théâtre espagnol si original , si national , et qui a fini si promptement, ce théâtre a fécondé tous les théâtres de l'Europe ; et Calderón , en particulier , a eu sur la littérature dramatique européenne une influence immense qui jusqu'ici, ce nous semble, n'a pas été suffisamment appréciée. A Calderón se rattachent d'une manière plus ou moins directe , soit pour des sujets d'ouvrages, soit pour le développement de quelque qualité , la plupart des poètes dramatiques français du xvne siècle, et, dans lexvine, Beaumarchais , qui lui a dérobé ses situations les plus piquantes. Dès son vivant , sous la restauration de Charles II , Calderón a défrayé en partie le théâtre anglais. Au xvnr siècle il inspirait les poètes italiens, et entre autres le célèbre Gozzi. Enfin , au commencement de ce siècle, en Allemagne, les écrivains les plus distingués, les poètes les plus illustres, b

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la tele desquels il faut nommer Goethe, et Schlegel, l'ont traduit ou imite (24). Quel homme, quel poète que celui dont les inventions ont pu amuser des peuples d'un caractère et d'un génie si diflerens!

Pour compléter cette notice, il nous resterait à parler de notre traduction, des principes qui nous ont dirigé, du système que nous avons suivi, etc., etc. Mais à quoi bon? quand on aura lu quelques scènes des pièces traduites , ne sera-t-on pas mieux instruit à cet égard qu'on ne pourrait l'être par toutes nos explications? Seulement nous avons un aveu à faire ; c'est que pour ces jeux de mots doubles ou triples que Calderón met parfois dans la bouche de ses graciosos comme autant d'énigmes que le poète préparait, je crois, à ses futurs traducteurs , nous avons eu souvent recours aux lumières supérieures de M. Louis Dubeux, de la Bibliothèque royale, l'un de nos premiers philologues, et qui possède tous les divers dialectes de l'Kspagne et du Portugal aussi parfaitement qu'il possède, dit-on, les langues de l'antiquité classique et de l'Orient. Grâces à l'érudition et à l'obligeance toujours prêtes de M. Dubeux, les difficultés ont été, ce nous semble, convenablement résolues.

Et , après cette déclaration , je finis comme Calderón finit ses comédies, — en réclamant pour mon travail l'indulgence des lecteurs et en les priant d'en pardonner tous les défauts.

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