PREMIER VALET
11 paraît tout surpris et tout triste.
DEUXIÈME VALET
Qui ne le serait à sa place?
CLAIRON
Moi.
deuxième valet, bas, au premier.
Parle-lui donc, à présent.
1 Clarin que rompe el albor T No suena mrj or. 29.
premier valet , à Sigismond.
Voulez-vous que l'on recommence à chanter?
SIGISMOND
Non, c'est assez.
DEUXIÈME VALET
Comme vous paraissez tout pensif, nous avons voulu vous dis-* traire.
SIGISMOND
Mes chagrins n'ont pas besoin de distraction, et la seule musique que j'aime, c'est la musique militaire.
CLOTALDO.
Que votre altesse, monseigneur, me permette de baiser sa main! Je tiens à honneur de lui témoigner ainsi le premier mon obéissance. sigismond, à part.
N'est-ce pas Clotaldo?... Comment donc celui qui me traitait si mal dans ma prison, meparle-t-il avec tant derespect? Que m'est-il donc arrivé de nouveau?
CLOTALDO.
Au milieu du trouble où vous met votre nouvelle position, votre raison doit flotter incertaine : eh bien! je veux, s'il est possible, dissiper tous vos doutes. — Vous saurez donc, seigneur, que vous êtes prince héritier de la couronne de Pologne. Si l'on vous a tenu renfermé si long-temps, ça été pour obéir à un destin fatal qui menace, cet empire de toute sorte de périls pour l'époque où vous prendrez en main le sceptre royal. Mais on a espéré que, par votre force morale, vous surmonteriez les étoiles, car un homme généreux doit les vaincre; et pendant que vous étiez plongé dans un profond sommeil, on vous a tiré de la tour où vous étiez et l'on vous a porté au palais. Votre père et mon roi viendra vous voir, Sigismond, et c'est de lui que vous apprendrez le reste.
SIGISMOND
Eh quoi! misérable, infâme, traître, qu'ai-je encore à apprendre? et maintenant que je sais qui je suis, n'en est-ce pas assez pour montrer dès ce moment et ma fierté et mon pouvoir? Comment avezvous pu trahir votre pays jusqu'à m'emprisonner, jusqu'à m'enlever, contre tout droit et toute raison, le rang qui m'était dû?
Infortuné que je suis!
SIGISMOND
Vous avez manqué à la justice, vous avez abusé le roi, vous m'avez traité avec une rigueur cruelle; et ainsi, la justice , le roi et moi, nous vous condamnons, pour vos crimes, à mourir de mes mains.
CLOTALDU.
Seigneur...
JOURNÉE Iï, SCÈNE 1. 339
SIGISMOND
Que personne ne cherche à m'arrêter; ce serait une peine inutile. Et, vive Dieu ! si quelqu'un d'entre vous se met devant moi, je le jette par la fenêtre.
DEUXIÈME VALET
Fuyez, Glotaldo !
CLOTALDO.
Hélas î malheureux, pourquoi montrez-vous tant d'orgueil, sans savoir que vous êtes au milieu d'un rêve?
Il SOit.
DEUXIEME VALET
Remarquez, seigneur...
S1GÎSMOND.
Otez-vous...
DEUXIÈME VALET
11 n'a fait qu'obéir au roi.
SIGISMONO.
11 ne devait pas obéir au roi en une chose qui n'était pas juste; et d'ailleurs j'étais son prince.
DEUXIÈME VALET
il n'a point du examiner s'il faisait bien ou mal.
SIGISMOND
11 paraît que vous cherchez quelque chose, puisque vous osez me répondre.
CLAIRON
Le prince parle fort bien, et vous vous conduisez fort mal.
DEUXIÈME VALET
Qui vous a donné la permission de venir ici?
CLAIRON
C'est moi qui l'ai prise.
SIGISMOND
Dis-moi, qui es-tu, toi?
CLAIRON
Je suis un homme qui aime à se mêler des affaires des autres, ei je ne crains personne en ce genre : j'ai fait mes preuves.
SIGISMOND
Dans ce monde tout nouveau où je me trouve, toi seul m'as plu.
CLAIRON
Je serais trop heureux, seigneur, de plaire à tout ce qui s'appelle Sigismond.
Entre ASTOLFE.
Heureux mille fois, ô prince! le jour où vous vous montrez à la Pologne, et où vous remplissez ce pays d'une splendeur inaccoutumée, en sortant, comme le soleil, du sein des monts. Que votre noble front puisse porter long-temps la couronne royale!
SIGISMOND
Dieu vous garde!
ASTOLFE
Je me fâcherais d'un accueil aussi froid, si vous me connaissiez; mais vous ne savez pas qui je suis, et c'est là votre excuse. Je suis Astolfe, duc de Moscovie, et votre cousin : nous pouvons traiter d'égal à égal.
SIGISMOND
Eh quoi! en vous disant : Dieu vous garde! je ne vous fais pas an bon accueil? Eh bien ! puisque cela ne suffit pas à votre rang, à votre naissance, et que vous n'êtes pas content, la première fois que je vous reverrai, je dirai : « Que Dieu ne vous garde pas ! »
DEUXIÈME VALET, à ÂStolfe.
Que votre altesse ne s'en offense pas; il traite avec tout le monde comme un homme qui a été élevé dans les montagnes. (A Sigisrnond.) Seigneur, ménagez davantage le prince Astolfe.
SIGISMOND
Il m'a ennuyé avec ses belles phrases, et il ne m'a pas moins ennuyé avec son chapeau qu'il a gardé sur sa tête.
DEUXIÈME VALET
C'est un grand prince.
SIGISMOND
Je suis encore plus grand.
DEUXIÈME VALET
Il est bon que vous ayez l'un pour l'autre plus d'égards que n'en ont entre eux les autres seigneurs de la cour.
SIGISMOND
De quoi vous mêlez-vous, s'il vous platt? Entre ESTRELLA.
ESTRELLA
Que votre altesse, monseigneur, soit la bienvenue dans ce palais qui est fier de la posséder; et qu'elle y vive avec bonheur et avec gloire, non pas des années, mais des siècles. SIGISMOND, à Clairon.
Dis-moi maintenant, toi, quelle est cette charmante femme? Queue est cette noble beauté? Quelle est cette divinité céleste qui se montre à mes yeux avec un tel éclat?
CLAIRON
Seigneur, c'est votre cousine Estrena.
SIGISMOND
Dis plutôt le soleil1. (A Estrella.) Je vous remercie, madame, de votre compliment; mais je ne l'accepte et je ne suis le bienvenu que parce que je vous ai vue; car c'est l'unique plaisir, la seule
' Il no faut pas oublier que estrella signifie étMte.
JOURNEE II. SCENE l. Ut
joie que je trouve en ce lieu. — Permettez-moi, je vous prie, de baiser votre main plus blanche que la neige.
ESTRELLA
Cela n'est pas convenable.
astolfe, à part. S'ti lui prend la main, je suis perdu.
DEUXIÈME VALET
Je connais les secrets sentimens d'Astolfe, et je veux le servir. (A Sigismond.) Songez, seigneur, qu'en présence du prince Astolfe, il n'est point juste que votre altesse...
SIGISMOND
Ne vous ai— je point dit de ne pas vous mêler de mes affaires?
DEUXIÈME VALET
Je vous dis ce qui est juste.
SIGISMOND
Ne m'ennuyez pas. Je ne trouve de juste que ce qui est selon mon bon plaisir.
DEUXIÈME VrALK7.
, II n'y a qu'un moment, seigneur, vous disiez qu'il ne faut obéir à son prince qu'en ce qui est juste.
SIGISMOND
Vous devez aussi m'avoir entendu dire queje jetterais par la fenêtre le premier qui m'ennuierait.
DEUXIÈME VALET
On ne traite pas ainsi un homme de ma sorte
SIGISMOND
Vive Dieu ! je vais vous prouver le contraire.
Il l'enlève dans scs bras et court vers le balcon. ASTOLFE.
Qu'est-ce donc?
ESTRELLA
Empêchez-le tous.
Elle sort.
sigismond, revenant.
Le voilà dans la mer, Vive Dieu! je lui ai montré que cela n'était fes si difficile.
ASTOLFE
Mesurez un peu mieux votre conduite. S'il y a loin d'une bête sauvage à un homme, il n'y a pas moins de distance des montagnes à un palais.
Il s'éloigne.
SIGISMOND
Prenez garde î si vous avez tant de présomption, votre tête risque de se gonfler et de ne plus tenir dans votre chapeau.
AsJûlfe sort.
m LA VIE EST UN SONGE.
Entre LE ROI.
LE ROI
Que s'eât-il donc passé?
SIGISMOND
Ce n'est rien; j'ai jeté seulement par la fenêtre un homme qui m'ennuyait.
clairon , has à Sigismond.
Sachez que vous parlez au roi.
LE ROI
Comment! dès le premier jour de votre arrivée, vous tuez un homme !
SIGISMOND
Il me soutenait que je ne le ferais pas; j ai voulu lui prouver que cela m'était possible.
LE ROI
Je suis désolé, prince, de ces commencement. Je pensais vous trouver averti et luttant contre l'influence des étoiles, et votre premier acte n'est rien moins qu'un homicide! Comment pourrai-je vous presser sur mon sein avec tendresse et bonheur, en ce moment où vous venez de donner la mort à un homme? Oui peut voir sans j un trouble secret un poignard rougi de sang et récemment souillé d'un meurtre? Qui peut voir, sans être douloureusement ému, la place où un de ses semblables a péri d'une façon tragique? quelque force que l'on ait, il est impossible de surmonter ces instincts naturels. Aussi, quoique je fusse venu pour vous embrasser, je m'ei abstiens ; je craindrais de me voir dans vos bras.
SIGISMOND
Je me passerai de vos embrassemens comme j'ai fait jusqu'à c jour. Que m'importent, après tout, les caresses d'un père qui m'¿ traité avec tant de rigueur, qui m'a éloigné d'auprès de sa per; sonne, qui m'a fait élever parmi les bêtes sauvages et m'a renfermé comme un monstre! Que m'importent les caresses d'un homme qui après m'avoir donné le jour, a cherché ma mort par tous les moyen les plus cruels!
LE ROI
Plût à Dieu, hélas! que je ne t'eusse point donr,é le jour, coni tu me le reproches ! je ne serais pas témoin de tes uéporteiriens, n'entendrais pas tes injures.
SIGISMOND
Si vous ne m'aviez pas donné le jour, je ne me plaindrais pas d vous, et je ne me plains que parce qu'après me l'avoir donné vo avez voulu me î'ôtcr. Donner est quelquefois noble et généreu mais vouioir ôter ce qu'on a donné est la marque d'un cœur v gaire, d'une âme sans grandeur.
il ROI.
C'est ainsi que tu me témoignes ta reconnaissance pour t avoir tiré de prison et t'avoir fait prince?
SIGISMOIND.
Et comment pourrais-je yous être reconnaissant? Que me donnezvous donc? Me donnez-vous autre chose que ce qui m'appartient, et ce que la mort vous forcera bientôt de quitter? Vous êtes mon père et mon roi; donc votre pouvoir, votre fortune, vos titres, tout cela me revient de droit naturel; et loin que je sois votre obligé, c'est moi, au contraire, qui pourrais vous demander compte de ce que vous m'avez privé si long-temps de mon rang et de ma liberté, Ainsi, remerciez-moi de ce que je ne vous fais pas payer ce que vous me devez.
LE ROI
Insolent et barbare, tais-toi... Le ciel a tenu sa menace, et je vois en toi tout ce qu'il avait annoncé; mais, bien que tu saches à présent qui tu es, et que tu te voies en un lieu où tu ne reconnais pas de supérieur, je t'en avertis, prends-y garde, sois humble, doux, humain ; car autrement, bien que tu te croies éveillé, tu t'apercevrais peut-être que tu n'as fait qu'un rêve.
Il sort.
" SIGISMOND
Que dit-il? Qui! moi, je rêve, bien queje me croie éveillé!... Non je ne rêve point, car j'ai conscience de ce que j'ai été et de ce que je suis... Aussi a-t-il beau se repentir, il ne peut plus revenir sur le passé. Je sais qui je suis, et il a beau soupirer, se désoler, crier, il ne peut empêcher que je ne sois l'héritier de sa couronne. Quand je me suis laissé emprisonner, j'ignorais qui j'étais; mais à présent, je sais qui je suis, et je sais que je suis un composé d'homme et de bâte sauvage.
Entre ROSAURA , sous des habits de femme. rosaura, à part.
Je viens ici rejoindre la princesse, avec la crainte de rencontrer Astoîfe. Clotaldo désire qu'il ne me voie pas et ne sache pas qui je suis; il dit que cela est pour moi de la plus haute importance, et je me confie à sa prudente afl'ection, d'autant que je lui dois déjà l'honneur et la vie.
CLAIRON
De tout ce que vous avez vu ici, monseigneur, qu'est-ce qui vous plaît le plus?
SIGISMOND
Rien ne m'a étonné, je m'attendais d'avance à tout cela ; une seule chose aurait pu me causer de l'admiration, c'est la beauté de la femme que j'ai vue... Je lisais un jour, je ne sais plus dans quel livre, que l'être qui doit le plus de reconnaissance à Dieu, c'est
344 LÀ VIE EST lh\ SONGE.
I homme, parce qu'il esL un petit monde; mais je pense à présent, moi, que c'est la femme, parce qu'elle est un ciel en abrégé, et qu'il y a aussi loin de l'homme à elle que de la terre au ciel; — et cela est d'autant plus vrai de celle-ci...
rosaura, à part.
Le prince est ici ; retirons-nous.
SIGISMOND
Arrêtez, femme! écoutez! Ne réunissez pas ainsi dans le même moment, par votre apparition et votre disparition subites, l'orient et l'occident; songez que si vous fuyez, le jour fuit avec vous, et que le monde est replongé dans les ténèbres... Mais que Yois-je ?
ROSAURA.
Moi aussi, j'ai peine à en croire mes yeux.
sigismond.
J'ai déjà vu cette beauté.
ROSAURA.
J'ai vu cette grandeur, cette pompe dans un état bien misérable et prisonnière.
sigismond, à part.
Maintenant je vis, je respire. — [A Rosaura.) Femme, — car il n'est pas de mot plus doux pour la bouche de l'homme, — femme, qui êtes-vous? Je ne puis voir vos traits, et il me semble que je vous ai déjà vue et que je vous dois mon adoration et ma foi. Qui êtesvous, femme divine?
rosaura, à part.
Il m'importe qu'il ne sache pas qui je suis. (Haut.) Je suis une dame infortunée de la princesse Estrella.
sigismond.
Ne dites point cela, dites plutôt que vous êtes ce soleil dont la flamme fait vivre cette princesse, car elle s'éclaire de la splendeur de vos rayons1. J'ai vu dans le royaume des fleurs que la rose les gouvernait, et elle était leur reine comme étant la plus charmante J'ai vu, au milieu des minéraux les plus riches, le diamant que tout le monde préférerait, et il était leur roi comme étant celui qui avait le plus d'éclat. l'ai vu dans la voûte azurée où les étoiles tiennent leur cour, que l'étoile de Vénus marchait la première parce qu'elle est de toutes la plus belle. J'ai vu, dans les plus hautes sphères, le soleil qui avait rassemblé les planètes et qui les présidait parce qu'il est la lumière du jour. Pourquoi donc lorsque, parmi les fleurs, les minéraux, les étoiles et les planètes, la plus belle est préférée, pourquoi servez-vous une beauté qui vous est inférieure, vous qui êtes le soleil, l'étoile de Vénus, le diamant et la rose?
1 Encore une allusion au sens tïn mot estrella.
Entre CLOTALDO ; i! s'arrête derrière la tapisserie. CLOTALDO, à part.
C'est à moi qu'il appartient de soumettre l'indomptable Sigismond, puisque je l'ai élevé. Mais que vois-je, ô ciel? Rosaura, à Si g i s moud.
Je suis confuse de vos louanges ; mon silence vous répondra mieux que je ne le ferais. Lorsque la raison se trouve intimidée, celui qui parle le mieux, seigneur, c'est celui qui se tait.
SIG1SMOND.
De grâce, ne vous é!oi*iez pas. Songez que pour moi votre absence, comme je vous l'ai dit, c'est l'obscurité, ce sont les ténèbres.
ROSAURA.
Je demande à votre altesse cette permission.
SIGISMOND
Puisque vous vous en allez de vous-même, vous n'avez rien à demander.
ROSAURA.
Eh bien ! accordez-moi ce que je vous demande.
SIGISMOND
Prenez garde de lasser ma courtoisie et de me rendre grossier et arutal; car tout ce qui me résiste irrite ma patience.
ROSAURA.
Votre penchant à la colère et à la fureur pourrait être plus fort que votre patience; mais il n'oserait ni ne pourrait, j'espère, surmonter les égards que vous me devez.
SIGISMOND
Ne serait-ce que pour vous montrer que je le puis, je suis capable de perdre le respect que je vous dois ; car je suis porté à faire tout ce qu'on me dit être au-delà de mon pouvoir. Aujourd'hui j'ai précipité de cette fenêtre un homme qui me disait que je ne le pourrais pas. Prenez donc garde que, pour voir si je le puis, je ne jette aussi votre honneur par la fenêtre
CLOTALDO.
Il s'obstine. Que faire? Comment empêcher que sa fureur insensée n'attente aussi à l'honneur de ma fille?
Ce n'est pas en vain que l'on craignait que votre tyrannie ne préparât à ce royaume infortuné d'affreux scandales! ce n'est pas en vain que l'on redoutait de vous des crimes, des trahisons, des assassinats!... Eh! que pourrait-on attendre d'un homme qui n'a d'humain que le nom, qui est phh, d'un orgueil farouche, impitoyable, et qui a été élevé parmi bs ijêtes sauvages?
SIGISMOND
Je voulais vous empêcher de prononcer ces injures, et c'est pour lela que je vous partais avec courtoisie, pensant que je commandait
ainsi vos égards; mais si je suis un barbare quand je vous traite comme je faisais tout à l'heure, je veux que vos reproches soient plus vrais et mieux fondés, vive Dieu! — Holà! qu'on nous laisse seuls, qu'on ferme cette porte, et que personne n'entre.
Clairon sort.
rosaura , à part.
Hélas! je me meurs, [A Sigismond.) Considérez, seigneur...
SIGISMOND
Je suis un tyran, et vous espérez me fléchir? clôt aldo, à part.
Quelle affreuse position ! je ne puis plus y tenir; et il faut queje me montre à lui et que je m'oppose à sa fureur, dût-il me donner la mort. (// s'approche.) Arrêtez, seigneur.
SIGISMOND
Eh quoi! tu m'oses provoquer de nouveau, vieillard insensé? Tu ne crains pas ma colère? Comment as-tu pénétré jusqu'ici?
CLOTALDO.
J'ai entendu les accens d'une voix qui vous implorait, et je suis accouru pour vous prier d'être plus généreux, plus humain, si vous voulez régner, et de ne pas vous montrer aussi cruel en vous fiant sur ce que vous commandez ici à tous; car, peut-être, ce n'est qu'un songe.
SIGISMOND
En me parlant ainsi de mes illusions, tu excites ma rage. Je vais voir, en te tuant, si je suis bien éveillé ou si je rêve.
Au moment où il tire son poignard, Oiotaldo relient son bras et s'agenouille. CLOTALDO.
Ah! sans doute, par ce moyen, je sauverai ma vie.
SIGISMOND
Ote ta main de dessus la poignée de ma dague.
CLOTALDO.
Jusqu'à ce qu'il vienne du monde qui puisse contenir votre fureur, je ne dois pas vous lâcher.
ROSAURA.
O ciel !
SIGISMOND
Lâche-moi, le dis-je, vieillard insensé, ou je t'étouffe dans mei bras. '
Ils luttent.
rosaura, appelant.
Au secours! accourez! on tue Clotaldo!
Elle sort.
Entre ASTOLFE . au moment où Clotaldo tombe à f-erre, et il se met entre
lui et Sigismond.
ASTOLFE
Qu'est-ce donc, prince? Ne craignez-vous pas de souiller voi
armes en les baignant au sang d'un vieiilard?... Que votre brillante épée rentre dans son fourreau.
SIGISMOND
Quand elle sera teinte de son sang infâme...
ASTOLFE
Il doit trouver à mes pieds un refuge; ma venue doit lui servir s quelque chose.
sigismond.
Elle vous servira à mourir. Vous m'aurez donné l'occasion de me venger du déplaisir que vous m'avez causé ce matin.
ASTOLFE
Si je tire l'épée, ce n'est pas pour vous insulter, mais pour défendre ma vie.
Aslolfe et Sigismond se battent.
Entrent LE ROI, ESTRELLA et leur suite. CLOTALDO.
Ne l'offensez pas, seigneur.
LE ROI
Pourquoi ces épées?...
ESTRELLA
Astolfe! ô ciell quelle douleur!
LE KOI.
Que s'est- il donc passé?
Rien, seigneur, grâce à votre arrivée.
SIGISMOND
îl s'est passé beaucoup d'événemens, seigneur; et entre autres choses, j'ai voulu tuer ce vieillard.
le roi.
Quoi! vous n'avez pas plus d'égards pour les chevaux blancs?
CLOTALDO.
Seigneur, ne lui faites point de reproches; ii n'y a eu aucun mal.
sigismond, au roi.
11 est plaisant à vous de me demander des égards pour des cheveux blancs I Vous même quelque jour, malgré vos cheveux blancs, je vous verrai à mes pieds ; car je ne suis pas encore vengé de l'indigne traitement que vous m'avez fait subK
Il son.
LE ROI
Avant de voir ce moment, tu retourneras endormi dans un ïieu où tu croiras à ton réveil que tout ce qui t'est arrivé, étant un bien de ce monde, n'était qu'un rêve.
Le Roi el Clotalüo sortent. Restent Estrella et Astolfe. ASTOLFE.
Hélas î quand le destin annonce des malheurs, le plus souvent \\<
^accomplissent; il est aussi infaillible pour le mal qu'incertain pour le bien, et s'il annonçait toujours des événemens funestes, il ne se tromperait jamais. Sigkfnond et moi nous en sommes la preuve, Estrella, quoique d'une manière différente. Pour Sigis— mptid, la destinée a prédit de tristes et sanglans malheurs, et elle a di: vrai, tout arrive; mais pour moi, à qui elle avait promis le bonheur, La joie, le plus beau triomphe, et qui ai \u avec tant d'espérance, madame, l'éclat d'une beauté auprès de laquelle pâlit le soleil, — pour moi la destinée s'est trompée; ou, du moins, sa prédiction, par le résultat, se trouve mêlée de vérité et de mensonge; car elle m'a laissé entrevoir des faveurs, et maintenant je ne vois plus que dédains.
ESTRELLA
Je ne doute pas que toutes ces galanteries et ces belles paroles ne partent d'un cœur sincère; mais elles s'adressent, sans doute, à une autre femme dont vous aviez le portrait suspendu a votre cou lorsque vous m'êtes venu voir; c'est pourquoi elle doit seule entendre ces gracieux complimens, et seule vous en récompenser. Ce n'est pas une bonne recommandation en amour que les soins que l'on a rendus à une autre dame.
Entre ROSAURA ; elle s'arrête derrière la tapisserie.
rosaura, à part.
Grâces à Dieu, mes malheurs sont au comble 1 Après ce que je vois, je n'ai plus rien à craindre.
ASTOLEE.
Je ne porterai plus sur mon sein ce portrait, puisque votre image règne seule dans mon cœur. — Je vais le chercher. — (A part.) Que Rosaura me pardonne cet outióge; mais l'absence rend infidèles 1rs hommes et les femmes.
11 s< rt.
rosaura, à part.
Je craignais d'être vue et n'ai rien pu entendre. estrella, appelant,
Astrea !
Rosaura se montre.
ROSAURA.
Madame I
ESTRELLA
Je me réjouis que ce soit vous qui vous soyez présentée ; j'ai à \ fous confier un secret.
C'est trop d'honneur, madame, pour celle qui vous obéit.
ESTRELLA
Depuis le peu de temps que je vous connais, Astrea je me suis
attachée à vous on ne peut plus; aussi je veux vous confier une chose que je me suis bien souvent cachée à moi-même.
ROSAURA.
Je suis votre esclave.
ESTRELLA
Pour vous dire cela en peu ae mots, vous saurez que mon cousin Astolfe doit m'épouser, — si toutefois la fortune permet que ce bonheur me dédommage de tous mes chagrins. J'ai été affligée de lui voir porter au cou le portrait d'une dame; je le lui ai avoué avec douceur, il a été sensibi j à ma remarque, il m'aime, et sort à l'instant pour m'aïler chercher ce portrait. Or, pour des raisons que vous devinez sans peine, il m'en coûterait de recevoir ce portrait de ses mains; demeurez ici à l'attendre, et quand il arrivera, priez-le de ma part qu'il vous le remette. Je ne vous en dis pas davantage; vous avez de l'esprit, vous êtes charmante, et vous devez savoir ce que c'est que l'amour.
Elle sort ROSAURA.
Plût à Dieu qu'il n'en fût pas ainsi!... Que le ciel me soit en aide! Existe— t— il une personne assez sage, assez prudente, pour prendre un parti raisonnable dans une situation aussi diflicile?... Est-il une personne au monde à qui le ciel inclément envoie autant d'ennuis et de chagrins?.... Que faire au milieu de ce trouble, où je ne vois point. la conduite queje dois tenir, et où je n'aperçois ni soulagement ni consolation?... Quand une fois on a éprouvé un malheur, tous les malheurs arrivent à la suite, et il semblerait qu'ils s'engendrent les uns des autres. Un sage disait que les malheurs étaient lâches, parce qu'un ne va jamais seul. Moi je dirais plutôt qu'ils sont braves, car ils vont toujours en avant, ne reculent jamais; et quand on marche avec eux, on n'a pas à craindre qu'ils vous laissent en chemin et vous abandonnent. Je le sais, moi qui, dans tous les événemens de ma vie, les ai sans cesse trouvés à mes côtés, moi qui n'en ai jamais été délaissée, moi qu'ils accompagneront fidèlement, j'en suis assurée, jusqu'à la mort... Hélas! que faire en cette circonstance? Si je dis qui je suis, Clotaldo, qui a bien voulu m'accorder sa protection', peut s'en offenser; d'autant qu'il m'a dit qu'il attendait de mon silence la réparation de mon honneur... Si je ne dis pas ta Astolfe qui je suis et qu'il me voie, il saura bientôt à quoi s'en tenir; car si ma voix, si mes regards essaient de le tromper, mon âme n'en seia pas capable, et, révoltée, elle accusera de mensonge mon regard et ma voix... Que faire? quel est mon but? Hélas! j'aurais beau me préparer, quand viendra l'occasion j'agirai selon l'instinct d.ina douleur; car c'est la douleur qui gouverne un cœur malheureux. Laissons donc, laissons agir ma douleur suivant l'inspiration du moment. — Mais, ô ciel! puisque voici déjà l'occasion et le moment, protége-moi, soutiens-moi! f. ^ 30
Entre ASTOLFE ; il lient à la main un portrait.
ASTOLFE
Voici, madame, le portrait... Mais, grand Dieu!
ROSAURA.
D'où vient Tâtonnement de votre altesse?
ASTOLFE
De ce que je vous vois et de ce que je vous entends, Rosaura.
ROSAURA.
Moi, Rosaura!... votre altesse est dans l'erreur; elle me prend sûrement pour une autre. Mon nom est Astrea, et je ne mérite point de vous causer un pareil trouble.
Ne cherchez pas davantage à me tromper; mes sentimens ne m'abusent point; et si je vous parle comme à Astrea, je vous aime comme Rosaura.
ROSAURA.
Je ne comprends point votre altesse, et, par conséquent, il m'est impossible de lui répondre. Je vous dirai seulement que la princesse estrella m'a commandé de vous attendre en ce lieu, de vous demander de sa part ce portrait, et de le lui porter au plus tôt. C'est la princesse qui l'ordonne, et je dois lui obéir *.
ASTOLFE
Non, Rosaura, malgré tous vos efforts, vous ne pourrez pas m'abuser. Vous même vous ne savez pas dissimuler, et vous devriez au moins mettre vos regards d'accord avec vos paroles ; car comme vos yeux démentent ce que vous dites, il est impossible de vous croire.
ROSAURA.
Je n'ai qu'un seul mot à vous dire, prince: c'est que j'attends le
portrait.
ASTOLFE
Puisque vous voulez continuer cette fiction, je vous répondrai en conséquence. Vous direz à l'infante, Astrea, que j'ai trop d'estime et de respect pour elle pour lui envoyer un simple portrait, et que je trouve plus gracieux et plus convenable de lui envoyer l'original. Vous n'avez donc qu'à vous présenter devant elle, et elle verra ce qu'elle veut voir.
ROSAURA.
Quand on désire vivement une chose, on ne consent jamais volontiers à en accepter à la place une autre qui, même, aurait plus de valeur. J'attendais de vous un portrait, et l'original a beau valoir davantage, je n'en veux pas. Que votre altesse me donne donc ce portrait, car je ne puis m'en aller sans cela.
1 Autre allusion au sens de estrella. Mot à met : Même clans les choses de moindre importance, comme elles sont toujours à mon dommage, c'esl mou étoile qui les veut.
ASTOLFE
Je ne vous le donnerai pas.
ROSAURA.
ASTOLFE
Alors je le prendrai.
Vous ne réussirez pas.
ROSAURA.
Vive Dieu I il ne tombera pas aux mains d'une autre femme.
ASTOLFE
Vous êtes bien impérieuse.
ROSAURA.
ASTOLFE
Va vous, bien perfide.
Assez, ma Rosaura.
ROSAURA.
Je ne suis point à vous ! vous mentez!
Ils luttent en se disputant le portrait. Entre ESTRELLA.
ESTRELLA
Astrea? Astolfe? qu'est ceci?
astolfe, à part. Ciel ! la princesse!
rosaura, à part.
O amour! inspire-moi pour que je puisse avoir ce portrait. {Haut.} Si vous désirez savoir ce qui s'est passé, madame, je puis vous le dire.
astolfe, bas, à Rosaura.
Que prétendez-vous?
ROSAURA.
Vous, m'aviez ordonné d'attendre ici le prince Astolfe et de lui demander de votre part un portrait. Demeurée seule, et préoccupée de l'ordre que vous m'aviez donné, je me suis rappelé que j'avais par hasard sur moi un portrait. J'ai voulu le voir, pour me distraire un moment par cet enfantillage; il m'est échappé de la main, il est tombé par terre. Le prince qui est entré en ce moment l'a relevé; et comme sans doute il vous apportait l'autre d'assez mauvaise grâce et à contre-cœur, il aurait voulu vous donner celui-ci à la place; mais comme c'est le mien, après avoir vainement employé la prière, je cherchais dans mon dépit à le lui arracher. Vous n'avez qu'à demander au prince ce portrait, vous verrez que c'est le mien.
ESTRELLA
Astolfe, laissez-moi voir ce portrait.
ASTOLFE
Madame.,.
3o2 LA VIE EST UN SONGE.
ESTRELLA
En vérité, iï est ressemblant.
ROSAURA.
N'est-ce pas le mien?
ESTRELLA
Qui en doute?
ROSAURA.
Maintenant demandez-lui l'autre.
ESTRELLA
Prenez le vôtre, et allez-vous-en.
rosaura, à part.
Maintenant j'ai mon portrait, advienne que pourra!
Elle sort.
ESTRELLA
A cette heure donnez-moi l'autre portrait que je vous ai demandé. Car, bien que je ne compte plus vous revoir ni vous parler jamais, je ne veux pas qu'il reste en votre pouvoir, par cela seul que j'ai eu la sottise de vous le demander.
astolfe, à part.
Comment sortir de cette situation embarrassante? {Haut.) Je voudrais, belle Estrella, obéir à vos ordres; mais cependant il m'est impossible de vous donner ce portrait, par la raison que je...
estrella.
Vous êtes un amant bien mal appris et bien grossier. Eh bien ! je n'en veux plus, de ce portrait; car je ne veux plus me souvenir que j'ai pu vous le demander.
Elle sort.
ASTOLFE
Écoutez! arrêtez!... Que Dieu me soit en aide, Rosaura!... Comment donc suis-je venu en Pologne pour me perdre et te perdre en môme temps!
Il sort.