‹ ThéâtreChapitre 11 sur 112 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

La maison de don Félix. Une chambre.

Entrent MARCELA et SILVIA.

SILVIA

Vous avez montré là beaucoup d'audace.

MARCELA.

Lorsque, écoutant Laura, je me suis vue perdue, et qu'elle allait raconter ce qui s'était passé chez elle, j'ai pris soudain la résolution de couper court à son récit; de là mon action si téméraire. 11 est des circonstances où il faut risquer quelque chose, et même où il faut jouet le tout pour le tout.

SILVIA

Vous avez raison, d'autant mieux que cela vous a réussi.

MARCELA. .

Ce qui m'encouragea le plus, ce fut de voir que Lisardo attendais dehors ce qu'il adviendrait de sa dame enfermée. Je songeai d'ail leurs qu'au besoin, si j'étais découverte, j'aurais en lui quelqu'un I pour me défendre. Enfin le succès a passé mon espoir; car non seulement j'ai pu rentrer chez moi sans que don Félix m'ait reconnue

i CU» .nutj sont îa traduction du prorerbe espagnol : Fuego de Dios en el querer bien,

iex i licitement cité par Calderón.

et sans rendre nécessaire l'intervention de Lisardo, mais, grâces à la jalousie que ma présence a causée, Laura n'a point achevé son récit, et maintenant je n'ai plus rien à craindre.

SILVIA

Vous avez été heureuse, madame, d'en être quitte à si bon marché ; il n'y aura rien à regretter si cela vous sert de leçon.

MARCELA.

Es-tu folle, Silvia, de penser qu'un péril évité serve jamais de leçon pour l'avenir? Pour moi, le bonheur avec lequel je me suis tirée de celui-là m'enhardit; je ne songe plus à cette heure qu'aux moyens de me retrouver avec Lisardo.

Silvia, à voix basse.

Silence, madameh.. Écoutez!... j'entends du bruit.

Entre DON FÉLIX.

DON FÉLIX

Marcela?

MARCELA.

Quel motif extraordinaire vous amène dans mon appartement?

DON FÉLIX

Je viens vous confier mes peines, et réclamer de vous une véritable preuve d'amitié , un service auquel j'attache le plus grand prix.

De quoi s'agit-il?

DON FE*LIX

Cette nuit, un moment après que vous avez eu quitté Laura , je suis entré dans sa maison, et j'ai vu là... — Ah! malheureux!

MARCELA.

Dites, qu'est-ce donc que vous avez vu?

DON FÉLIX

Un homme.

MARCELA.

Un homme I

DON FÉLIX

Oui.

MARCELA.

Quelle abomination!

DON FÉLIX

Ce n'est pas tout, Marcela.

MARCELA.

Eh ! quoi encore ?

DON FÉLIX

Ce matin elle est venue ici dans le but de s'excuser, et lorsqu'elle allait d'un mot peut-être m'apaiser, il est sorti du cabinet — une femme. c

Une femme! vraiment?

Oui.

Quelle horreur!

DON FELIX

MARCELA.

DON FELIX

Cette femme devait être ici avec Lisardo. Je lui en ai parlé. Lui, en homme discret et délicat, craignant d'avoir manqué par là aux égards qu'il doit à ma maison, il prétend qu'il ignorait la chose. Quoi qu'il en soit, — et d'ailleurs personne ne peut le dire, — Laura, jalouse, ne veut recevoir de moi ni explications ni excuses. Moi, de mon côté, pour ne pas lui montrer mon chagrin, je ne veux pas la voir; mais je désirerais être tenu au courant de toute sa conduite , et même, autant que possible, de ses moindres pensées. A cet effet, à force de me tourmenter l'esprit, j'ai imaginé une ruse.

MARCELA.

Et quelle est-elle?

DON FÉLIX

Elle exige votre concours. Yous me le prêterez, n'est-il pas vrai?

MARCELA.

Voyons d'abord de quoi il s'agit.

DON FÉLIX

C'est que, ma sœur, vous feigniez que nous avons eu ensemble une grande querelle; qu'à la suite nous nous sommes brouillés; et qu'en attendant que cela s'arrange, vous avez à cœur de demeurer chez elle. Elle ne vous refusera pas, j'en suis certain. Et vous, une fois là, vous tâchere*, soit par ses confidences , soit par vos propres observations, de découvrir quel est cet homme;— puis vous m'en informerez en secret.

MARCELA.

Il y aurait beaucoup de choses à dire à l'encontre de ce dessein, et...

DON FÉLIX

Ne îe repoussez pas, je vous prie.

MARCELA.

Pour vous prouver tout mon attachement, j'irai chez elle dès aujourd'hui.

DON FÉLIX

Aujourd'hui? non, cela ne se peut; car, soit qu'elle ait voulu par là me braver, soit qu'elle ait voulu dissimuler ses ennuis, elle est sortie ce matin pour aller à la mer d'Antigola4.

MARCELA.

Eh bienî j'irai. demain. Êtes-vous content?

* La raer d'Antigola est un lac d'une assez médiocre étendue, à une demi-lieue d'Ártaü- »aez, sur la rouie d'Ocafia.

JOURNÉE III. SCENE j. 51

DON FÉLIX

Vous me rendez la vie, ma sœur. Elle est à vous désormais.

Il sort- MARCELA.

N'est-ce pas une véritable bonne fortune qu'il soit venu me demander cela? Je ne pouvais rien souhaiter davantage... Mais vois qui est entré là sans appeler.

SILVIA

Madame, c'est Laura, suivie de Celia.

entrent LAURA et CELIA, en habits de promenade, — chapeau et man'

leau court.

MARCELA.

Quoi ! ma chère Laura, à cette heure?

laura.

Ne t'en étonne point, ma bonne amie. Un chagrin affreux me con duit vers toi.

MARCELA.

Toi, Laura, du chagrin?

LAURA

Oui ; et de môme que tu t'es adressée à moi hier, je viens solliciter aujourd'hui ton assistance.

CELIA

Apprenez par là, mesdames, la différence qu'il y a entre hier et aujourd'hui.

LAURA

Tu ne sais pas, ma chère Marcela, que don Félix a vu cet homme que tu avais laissé cache dans ma maison.

márcela, jouant la surprise, Jésus!

LAURA

Il importe peu de te dire quand et comment; il suffit que cela soit un malheur, pour qu'il n'ait pas tardé à me frapper. Ce matin, impatiente de m'en expliquer avec lui, sans considérer le soin de

• ma réputation, je suis venue le voir. Je suis entrée dans sa chambre; mais, au moment où j'allais lui donner une excuse qui n'aurait com-

. promis aucune de nous deux, une femme qu'il tenait enfermée dans son cabinet, et qui sans doute était Nice...

MARCELA.

Nice, dis-tu?

LAURA

Oui, je Tai bien reconnue...

MARCELA.

Je te crois.

LAURA

Est sortie pour nrinspirer autant de jalousie qu'il en avait luimême.

MARCELA.

Ah! ma chère, quelle femme!... Et qu'a fait alors don Félii?

LAURA

Il a voulu la suivre, mais je l'en ai empêché; puis, au lieu de lui donner des explications, je lui ai reproché sa conduite, et nous nous sommes querellés.

MARCELA.

Je suis aussi fâchée que loi contre lui.

LAURA

Après cela, pour ne pas lui montrer que j'eusse du chagrin, pour lui laisser croire au contraire que j'étais contente, — hélas ! Marcela, quel tourment cela est que de feindre une joie qu'on n'a pas! — après, je suis partie avec quelques-unes de nos amies pour la mer d'Antigola. Nous y sommes arrivées vers le milieu du jour. Là, bientôt, nous avons été témoins d'un spectacle charmant. D'abord j'ai vu la reine, — que puisse-t-eîle vivre des siècles, cette belle fleur de France transplantée en Castille1! — la reine descendre de son carrosse sur le rivage. Puis elle est montée dans une frégate magnifiquement pavoisée, et, suivie de plusieurs barques qui portaient ses dames, aussi brillantes que les nymphes de Diane, elle a navigué à travers ce petit océan, qui paraissait se gonfler sous elle, orgueilleux d'un tel honneur. Puis je l'ai vue de loin aborder à l'île du Pavillon, laquelle était toute couverte de fleurs aux couleurs variées, et où l'attendait une musique enchanteresse qui s'est mise à sonner à son approche. Eh bien! te l'avouerai-je , Marcela? tout cela n'a point égayé mon cœur; il était toujours aussi inquiet, aussi triste, aussi cruellement déchiré par la jalousie: tandis que j'admirais la reine, je songeais à don Félix.

MARCELA.

Pauvre Laura !

Tu me plains donc?

Oui, sans doute.

LAURA

MARCELA

LAURA

Prouve-le-moi., prouve-moi ton amitié.

MARCELA.

De quelle façon? parle-

LAURA

Écoute. Je ne veux point parler à don Félix, car ce serait une action lâche et indigne que de lui donner à connaître queje suis jalouse ; mais j'ai imaginé une ruse qui me satisfera, et pour le succès de laquelle tu peux m'être d'un grand secours. Je soupçonne que

1 Comme l'action de la pièce se pa^se sous le règne de Philippe IV, il suit de là que la reine dont il est ici question est la reine Élisabelb, fille de Henri IV, femme Irès-aimable, dit-cn, et qui fut adores des Espagnols.

Nice habite en secret son appartement; je voudrais m'en assurer; et, pour cela, il faut que tu me permettes de l'épier cette nuit par celte porte qui correspond chez lui, et qu'il a masquée, dis-tu, d'une tapisserie. Si tu me demandes comment je pourrai m'absenter de la maison, je te dirai que mon père est parti ce matin pour la campagne, et qu'il ne reviendra pas de quatre ou cinq jours. Ainsi, je puis sans péril profiter deux ou trois nuits de ton hospitalité, et tu m'accorderas, chère amie, cette grâce, à laquelle j'attache un si haut prix.

MARCELA.

Je ne saurais te refuser, Laura, d'autant que tu t'adresses à mon obligeance avec des raisons que j'ai invoquées naguère auprès de toi. Il n'y a qu'un seul obstacle; mais si tu le lèves, établis-toi ici aussitôt que tu voudras ; cette maison est la tienne.

LAURA

Cet obstacle, quel est-il ?

MARCELA.

Mon frère, qui est aussi affligé que toi, — peu importe que je le trahisse, nous devrions toujours, nous autres femmes, nous liguer contre les hommes, mon frère est venu me demander tout-à-1'heure que je feignisse d'êire mal avec lui, et que, sous ce prétexte, j'allasse te demander l'hospitalité pour quelques jours, afin de lui servir de surveillante auprès de toi. Si donc je n'allais pas chez toi, pour te faire ici les honneurs de la maison, il pourrait dire...

Cet obstacle n'en est pas un; au Contraire, je suis ravie... Tout s'arrange pour le mieux... Va, va vite chez moi... Lorsqu'il te saura à la maison, il aura moins de sujet de soupçonner que je sois chez lui.

MARCELA.

Tu as raison; mon absence assure le succès de ta ruse.

LAURA

Comment nous conduirons-nous?

MARCELA,

Rien de plus aisé. — Donne-moi ma mante, Silvia. Tu diras à don Félix que je suis allée chez Laura, et que j'y suis allée de nuit, afin qu'il ajoute plus de foi à mon récit. {Bas à Silvia, pendant quelle met sa mante.) Tu chercheras Lisardo, et tu lui commanderas de ma part de venir me trouver là-bas ce soir, sans faute. {Haut.) Viens avec moi, Celia; toi, Silvia, reste ici pour servir Laura. {A Laura.) Nous changeons de suivante, n'est-ce pas, en même temps que de maison?

Page 1