‹ ThéâtreChapitre 21 sur 112 · L?INFANT · texte numérisé non relu

L?INFANT

Si fait, si fait, je le puis.

DOÑA MENCIA

Mais votre pied ?

l'infant.

Je n'y sens plus rien.

Entre DON ARIAS.

DON ARIAS

Permettez, monseigneur, que j'embrasse vos genoux. Combien ie suis charme de cette heureuse fortune! Votre salut nous rend la v e a tous.

Entre DON DIÈGUE.

DON DIÈGUE

Maintenant votre altesse peut se retirer dans cette chambre, on v a tout disposé pour le mieux.

l'infant.

Non, je veux partir. Don Arias, donne-moi un cheval; donnemoi un cheval, don Diègue. Quittons ces lieux promptement.

DON ARIAS

Que dites-vous?

l'infant.

Que Ton me donne un cheval.

DON DIÈGUE

Mais, seigneur...

DON ARIAS

Considérez, je vous prie.

l'infant.

Ah! vous ignorez l'un et l'autre ce qui se passe dans mon cœur, »us ignorez tout ce qu'il souffre. (A doña Mencia.) Pourquoi le ciel n a-t-il pas voulu que je fusse brisé dans cette chute! Je n'éprouverais pas ces tourmens, cette rage; je ne vous aurais pas vue pour apprendre de vous que vous appartenez à un autre ; je ne serais pas en proie a la plus horrible jalousie. Ah! doña Mencia, devais-je m attendre a une telle conduite de votre part?

DOÑA MENCIA

Mais, seigneur, en vérité, celui qui entendrait votre altesse, ses plaintes, ses mépris, ses injures, n aurait pas de peine à concevoir des pensées défavorables à mon honne-r. Cependant je n'ai nul reproche a me faire; et quand vous m'accusez, il m'est facile de vous repondre. Votre altesse, libérale de ses désir*, généreuse de ses goûts, prodigue de ses affections, jeta les yeux sur moi; distinction glorieuse, je l'avoue; mais elle peut aussi se souvenir que, durant plusieurs années, je n'ai pas cessé un moment de résister à ses hommages et a ses séductions; car si je n'étais pas d'un rang à être son épouse, j'étais aussi d'un rang à n'être pas sa maîtresse; et c'est pourquoi je me suis mariée à un autre. -Maintenant que je me suis disculpée sur ce point, permettez, seigneur, que je vous supplie en grâce et humblement de ne pas vous remettre sitôt en chemin ; il y

trop de péri! pour vous à partir.

vous

l'infant.

Il y a moins de péril pour moi à partir qu'à rester.

Entrent DON GUTIERRE et COQUIN.

DON GUTIERRE.

Je baise les pieds de votre altesse. — J'ai appris avec douleur le fâcheux accident qui vous était arrivé, et je me suis empressé d'accourir; je suis heureux de voir que la renommée cette fois encore s'est trompée. Daignez, monseigneur, honorer quelques instans ce logis de votre présence. 11 est bien peu digne de vous, sans doute; mais la plus pauvre demeure devient un brillant palais dès qu'elle est habitée par un roi.

l'infant.

Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez, Gutierre Alfonso de Solis; je m'efforcerai de ne pas les oublier.

DON GUTIERRE.

Vous me comblez, seigneur.

l'infant.

Cependant, quelque charme qu'ait pour moi votre hospitalité, je ne puis m'arrêter ici davantage... Les plus graves motifs m'en empêchent... 11 y a une chose qui m'inquiète... et jusqu'à ce queje sois éclairci... ou dfoabusé, chaque instant me durera des siècles. Il vaut mieux que je m'éloigne.

DON GUTIERRE.

Quoi! seigneur, votre altesse aurait d'assez puissans motifs pour aventurer ainsi une santé à laquelle se rattachent tant d'espérances !

l'infant..

Il convient que j'arrive aujourd'hui à Séville.

DON GUTIERRE.

Je crains de paraître indiscret en insistant auprès de votre altesse; mais ma loyauté, mon dévouement...

l'infant.

Et si je vous confiais le motif de mon départ, que diriez-vous?

DON GUTIERRE.

Je ne le demande pas à votre altesse. Loin de là, seigneur, il me semble que ce serait mal à moi d'essayer de pénétrer dans votre cœur.

l'infant.

Non, Gutierre, je puis l'ouvrir devant vous. Écoutez donc : J'ai eu autrefois un ami que je regardais comme un autre moi-même...

DON GUTIERRE.

Son sort était digne d'envie.

l'infant.

Eh bien! cet ami, que je chargeai de mes intérêts auprès d'une dame que j'aimais passionnément, me trahit pendant un** absence queje lis. Qu'en pensez-vous?

Je pense que c'était un ami perfide et qui aurait mérité mille tortures.

l'infant.

11 laissa un autre cavalier rendre des soins à cette dame, et même il servit le nouveau prétendant auprès d'elle. Ce fut bien mal, n'est-ce pas?

DON GUTIERRE.

Je ne sache roint une pire trahison.

l'infant.

Et moi qui ai été ainsi trompé, ainsi trahi; moi qui suis plus épris que jamais de l'infidèle, dites, voulez-vous queje sois tranquille au milieu de tant d'ennuis? voulez-vous que je goûte le repos au milieu de tant de peines?

DON GUTIERRE.

Non, certes, seigneur; je conçois votre inquiétude.

l'infant.

Depuis ce malheur tout me pèse, et le ciel et la terre, et la nature et les hommes. Partout où je suis, je ne songe qu'a la jalousie qui m'obsède... La cause de mes chagrins m'est sans cesse tellement présente, qu'ici même je la vois devant mes yeux; de sorte qu'en m'éloignant j'imagine que je pourrai la laisser ici.

DOÑA MENCIA

On dit, monseigneur, que le premier conseil appartient à la femme. Ainsi, que votre altesse me pardonne si j'ose U conseiller. Pour ce qui est de votre ami, attendez qu'il se disculpe, il y a des espèces de fautes que l'on commet sans être coupable. Quant à la dame, si elle a changé à votre égard, qui sait? il peut se faire que ce ne soit point chez elle inconstance ou légèreté, et qu'elle ait été contrainte. Voyez-la, écoutez-la, et je suis assurée que vous reconnaîtrez bientôt son innocence.

Cela est bien difficile.

don diègue, à V Infant.

D'après votre ordre, monseigneur, le cheval est prêt et vous attend.

DON GUTIERRE.

Si c'est le même qui vous a renversé, ne vous y fiez plus, monseigneur. J'ai à votre disposition une jument qui est presque digne d'un aussi noble cavalier. Elle est jeune, belle, douce et vive; elle a le pied le plus sûr et in galop délicieux. — Que votre altesse ne me refuse pas î

l'infant.

Vous me donnez envie de l'essayer, votre jument.

coquin , s' approchant.

Holà î Dieu me pardonne ! vous parliez de la jument, monseigneur, et j'accours.

DON GUTIERRE.

Retire-toi, imbécile.

l'infant.

Et pourquoi? — Son humeur me plaît.

COQUIN

On a parlé de la jument; c'est comme si l'on avait parlé de moi, et j'ai dû entrer en scène. Je prends fait et cause pour elle.

l'infant.

Qui es-tu, mon garçon?

COQUIN

Ma foi ! cela n'est pas si difficile à deviner. — Je suis... je suis., je suis enfin, —de mon nom Coquin, fils de Coquin, écuyer et pourvoyeur de la jument. Je suis chargé de sa pitance ; je lui rogne chaque matin la moitié de sa portion. Et maintenant, seigneur, comme c'est aujourd'hui votre fête, je vous fais mon compliment.

l'infant.

Comment! c'est ma fête aujourd'hui?

coquin.

Oui, monseigneur; n'êtes-vous pas tombé? Ne dit-on pas ordinairement : Tel saint tombe un tel jour?... Eh bien, moi, je dirai désormais : Tel jour est tombée la saint infant don Henri.

GUTIERRE.

Seigneur, si votre altesse, malgré mes instances, est toujours résolue à partir, il me semble qu'il vaut mieux peut-être qu'elle n'attende pas davantage. Voilà que le jour disparaît peu à peu, et la nuit aura pris bientôt sa place.

l'infant.

Vous avez raison , il faut que je parte. Le ciel vous garde, belle Mencia! Je profiterai du conseil que vous m'avez donné, je chercherai cette dame, et j'apprendrai d'elle sa justification. (A part.) Quel dépit, d'être obligé de se taire ou de parler à mots couverts, lorsqu'on aurait à dire tant de choses! (Haut.) Je vous salue, don Gutierre. Adieu de nouveau, belle Mencia.

L'Infant se retire, suivi de don Arias et de don Diègue. DON GUTIERRE, à Coquin.

Et toi, va-t'en, s'il te plaît.

coquin.

Certes, oui, je vais voir partir ma jument. Pauvre bête! pourvu qu'on nous la rende; ce serait là une perte!

Il sort.

don Gutierre, à doña Mencia.

Chère maîtresse de mon âme, malgré toute la joie que j'aurais à rester Drès de vous je vous demande, au contraire, de me per-

mettre d'aller baiser les pieds au roi mon seigneur qui arrive de Castîlle. C'est le devoir de tout chevalier d'aller lui donner la bienvenue, et je puis y manquer moins qu'un autre. Adieu donc, ma chère âme.

DOÑA MENCIA

Don Gutierre! pourquoi cherchez-vous à m'afiliger?

DON GUTIERRE.

Moi! je cherche à vous affliger!

DOÑA MENCIA

Cette visite dont vous parlez n'est qu'un prétexte; ce n'est pas là la véritable raison qui vous appelle à Séville.

DON GUTIERRE.

Je vous jure sur vos yeux qu'il n'y en a point d'autre.

DOÑA MENCIA

Si fait, et je la connais.

DON GUTIERRE.

Et laquelle?

DOÑA MENCIA

Je n'en puis douter, c'est doña Leonor que vous allez voir.

DON GUTIERRE.

Que dites-vous? doña Leonor?

DOÑA MENCIA

Oui, cette doña Leonor que vous avez tant aimée.

Laissons cela. Ne prononcez pas môme son nom; il me déplaît, je le déteste.

DOÑA MENCIA

Vous êtes ainsi faits , vous autres hommes. Un jour l'amour le plus dévoué, le plus ardent, le lendemain l'oubli; un jour une passion que rien n'arrête, le lendemain la lassitude, l'indifférence ou la haine.

DON GUTIERRE.

Oui, elle me plaisait, je la trouvais belle avant que de vous connaître ; mais depuis que je vous ai vue , je m'étonne qu'elle ait pu fixer ma pensée un seul instant. Ainsi le'voyageur, la nuit, regarde une étoile qui brille dans le ciel; mais quand le soleil a paru, il détourne les yeux avec dédain de cette étoile qui l'a charmé.

DOÑA MENCIA

Voilà une comparaison beaucoup trop flatteuse pour moi.

DON GUTIERRE.

Enfin, m'accordez-vous la permission que je yous demande?

DOÑA MENCIA

Il paraît que vous tenez beaucoup à aller à Séville?

DON GUTIERRE.

Si je ne consultais que mon cœur, j'aimerais bien mieux demeurer auprès de vous ; mais mon devoir m'appelle auprès du roi.

JOURNÉE I, SCENE Iï. 85

DOÑA MENCIA

Alors, partez.

Adieu, doña Mencia.

DOÑA MENCIA

Adieu., don Gutierre.

Il ion

JACINTHE

Vous êtes bien triste, madame.

DOÑA MENCIA

Ah! Jacinthe, qui ne le serait à ma place?

JACINTHE

Les événemens de la journée paraissent vous avoir laissé une inquiétude, un trouble...

DOÑA MENCIA

Et ce n'est pas sans raison. Si tu savais!.

JACINTHE

Qu'y a-t-il donc, madame?

DOÑA MENCIA

Non, rien.

JACINTHE

Confiez-vous à moi, de grâce I

DOÑA MENCIA

Tu veux queje te confie ma vie et mon honneur!

Vous le pouvez, madame.

DOÑA MENCIA

Eh bien ! écoute.

JACINTHE

Dites.

DOÑA MENCIA

Tu n'ignores pas que je suis née à Séville. — C'est là que don Henri, — je te parle de l'infant, — c'est là que don Henri me rendit des soins en secret pendant plusieurs années. Il fut obligé de s'éloigner. Alors don Gutierre se présenta, et mon père, abusant de son autorité, me contraignit à l'épouser. — Maintenant, que te dirai-je? L'infant est de retour; il m'aime, et moi j'ai de l'honneur. ■— Ah! Jacinthe !...

JACINTHE

Eh! madame, ne vous chagrinez pas pour si peu. Vous connaissez ce proverbe castillan : — Ilya remède à tout, fors à la œort.

Doua Mencia et Jacinthe sortent.

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