‹ ThéâtreChapitre 29 sur 112 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une chambre.

Entrent DOÑA MENCIA, DON GUTIERRE et COQUIN.

DON GUTIERRE.

O mon bien, ma chère vie! laisse-moi te presser mille et mille fois contre mon sein.

Je ne m'attendais pas, seigneur, à... Je me réjouis, seigneur...

DON GUTIERRE.

Tu ne diras pas que je ne suis pas venu te voir.

DOÑA MENCIA

C'est une véritable surprise d an amant constant et fidèle.

DON GUTIERRE.

Bien que je sois ton époux, je n'ai pas cessé de t'aimer comme un amant. Non, mon bien, ma chère vie, c'est toujours la même tendresse et la même adoration.

DOÑA MENCIA

Vos bontés me confondent.

DON GUTIERRE.

Heureusement pour moi que l'aîcayde à la garde duquel on m'a confié est mon parent et mon ami. Sans lui je gémirais loin de toi dans ma prison. Quelle reconnaissance je lui dois! il m'a permis de te voir !

DOÑA MENCIA

Je suis également son obligée ; en vous accordant la liberté, c'est une grâce qu'il m'a faite.

DON GUTIERRE.

Oh ! redis-moi encore ces paroles charmantes qui me consolent de mes peines.

DOÑA MENCIA

Je disais, seigneur, que je suis plus que vous encore obligée à l'aîcayde... parce que je vous vois.

DON GUTIERRE.

O ma vie! ô mon âme !

JOÜHNÉK II, SCÈNE 11. 99

COQUIN

Ma foi, madame, vous ne risquez rien de bien caresser aujourd'hui le pauvre prisonnier et de lui laisser baiser votre main tant qu'il voudra ; car je ne sais pas trop s'il peut se promettre longtemps ces douceurs.

DONA MENCIA

Que dis-tu là?

Des folies.

DON GUTIERRE.

COQUIN

Non pas, monseigneur, ce ne sont pas des folies que je dis là. Mais, madame, ne vous inquiétez pas par avance. Je suis très-bien avec le roi; il m'aime à la rage, et je vous garantis qu'il sera indulgent envers le maître en faveur de l'écuyer.

DON GUTIERRE.

Tais-toi, mauvais plaisant.

coquin.

Je n'ai plus qu'un mot à dire; c'est que, madame, nous avons tant galopé, galopé pour arriver ici de bonne beure, quemón maître doit avoir faim, et si vous lui donnez quelque chose, je profiterai de l'occasion.

doña mencia, à don Gutierre.

Il me sera difficile de vous bien traiter, car je ne vous attendais pas, et vous m'avez prise au dépourvu. Néanmoins je vais préparer le souper.

Appelez une esclave.

DOÑA MENCIA

Je suis la vôtre, moi, monseigneur, et je cours vous servir. (A part.) Sauvons par un coup hardi, s'il est possible, mon honneur. Que le ciel me soit en aide!

Elle sort.

DON GUTIERRE.

Toi, Coquin, ne t'éloigne pas, fais trêve un peu à tes extravagances, et songe qu'il faut que nous soyons de retour à la prison avant le jour. 11 ne tardera pas à paraître. Tu peux rester ici avec moi.

COQUIN

Je songe, au contraire, à vous conseiller une ruse, une ruse de guerre, la ruse la plus curieuse, la plus étonnante que jamais l'imagination des hommes ait inventée. Votre vie en dépend. C'est là une ruse, une excellente ruse!

DON GUTIERRE.

Et quelle est-elle, voyons ?

COQUIN

Elle a pour but de vous faire sortir de prison sain et sauf.

íOO LE MÉDECIN DE SON HONNEUR.

DON GUTIERRE,

Et comment?

coquin.

Par un moyen a moi connu.

Et quel moyen ?

COQUIN

C'est de ne pas y retourner.

OON (GUTIERRE.

Finis, misérable.

COQUIN

Il n'y a pas de misérable qui tienne. Il est évident que, comme vous êtes sorti sain et sauf de prison, si vous n'y retournez pas, vous en serez sorti sain et sauf.

DON GUTIERRE.

Vive Dieu! sot vilain, tu mériterais mille morts. Quoi! tu me conseilles une action aussi honteuse, sans considérer ce que je dois à la confiance de l'alcayde ! tu veux que je manque à ma parole! tu veux que je sois cause qu'il ait trahi la sienne! — Non, j'irai, j'irai me remettre entre ses mains, et au plus tôt.

coquin.

Je vois que vous ne connaissez pas l'humeur du roi.

DON GUTIERRE.

H n'importe.

COQUIN

Quant à moi qui la connais, monseigneur, et qui ne trouve pas de honte à ne pas retourner à la prison, et qui n'ai pas donné ma parole, et pour qui personne n'a donné la sienne, — vous approuverez, je l'espère, que je ne vous accompagne pas cette fois et que je vous laisse aller tout seul.

DON GUTIERRE.

Comment! tu ne reviendrais pas ! tu m'abandonnerais!

Vous n'avez pas besoin d'écuyer en prison, je pense.

DON GUTIERRE.

Et que dirait-on de toi, malheureux?

COQUIN

Je me moque des discours ! — Voulez-vous, par hasard, que je me laisse mourir par vaine gloire? pour soutenir ma réputation? pour que l'on vante ma fidélité quand je ne serai plus là pour jouir de ces éloges? Fi donc! — Si l'on vivait deux fois de suite, monseigneur, je ferais volontiers pour vous le sacrifice de ma première vie, je vous le jure; mais comme on ne vit qu'une fois, et qu'après en voilà pour des siècles, je tiens bon, et je vivrai ma vie jusqu'à la fin. Ainsi soit-il!

Entre DOÑA MENCIA.

DOÑA MENCIA

Seigneur ! seigneur! au secours !

\^DN GUTIERRE.

Dieu me protège! Qu'est-il arrivé? qu'y a-t-il?

DOÑA MENCIA

Un homme...

DON GUTIERRE.

Un homme!... un homme, dites-vous? où est-il, cet homme?

DOÑA MENCIA

Je lai trouvé caché dans mon appartement... 11 était debout... enveloppé dans son manteau jusqu'aux yeux... Je n'ose plus y retourner...

ION GUTIERRE.

Quoi!... un homme! un homme ici! Je ne sais quelle secrète épouvante a saisi mon cœur. — Vous l'avez vu, cet homme?...

DOÑA MENCIA

Je l'ai vu, seigneur.

ION GUTIERRE.

Et moi je vais le voir. {A Coquin.) Prends ce flambeau.

COQUIN

Moi, seigneur?

DON GUTIERRE.

Prends, te dia ¿0.

COQUIN

Mais, seigneur, peut-être qu'il n'y a personne.

DON GUTIERRE.

Ne crains rien, puisque tu viens avec moi.

DOÑA MENCIA

Ne pressez point ce vilain lâche. Tirez votre épée, je marche devant vous. (Klle prend le flambeau et le laisse exprès tomber à terre.) 0 mon Dieu! le flambeau m'est échappé!

DON GUTIERRE.

Il ne manquait plus que cela !

Entrent L'INFANT et JACINTHE, qui traversent la chimbre. 4 DON GUTIERRE

Mais j'irai sans lumière.

Ii sort.

Où me mènes-tu, Jacinthe?

jacinthe.

Suivez-moi sans peur; je connais bien la maison.

L'Infant et Jacinthe sortent.

coquin, à part.

Où irai -je, moi?

m LE MEDECIN DE SON HONNEUR.

don GUTIERRE, reníranf, à parí.

11 me semble avoir entendu un homme.

coquin, à part.

Si je me cachais dans l'armoire?

don Gutierre, rencontrant Coquin.

Holà! je le tiens ! n le prend au coUet.

coquin.

Mais, monseigneur...

DON GUTIERRE.

Ne bougez pas

COQUIN

Vous vous trompez, monseigneur!

DON GUTIERRE.

Vive Dieu ! je ne te lâehe pas que je ne sache qui tu es,., et en-

suite je t'étrangle.

coquin.

En vérité, c'est moi, je vous jure!

DOÑA MENCIA, G part.

Dieu puissant! Jésus! Jésus! c'est l'infant qu .1 a rencontre!- Quelle horrible position !...

DON GUTIERRE, CTtant*

Eh bien! un flambeau! la lumière!

Entre JACINTHE , un flambeau à la m*:v JACINTHE.

La voilà! la voilà!... Un peu de patience.'...

DON GUTIERRE.

Avance donc!

JACINTHE

Il faut voir quel est cet homme.

coquin.

Eh! seigneur, c'est moi!

DON GUTIERRE.

Quelle mauvaise plaisanterie!

coquin. g

Je vous le disais bien, monseigneur, que c'était moi.

DON GUTIERRE'.

mySterG' doña mencia, bas, à Jacinthe.

Eh bien! est-il parti?

jacinthe, de même.

Oui, madame.

TOÑA mencia, à don Gutierre Voilà le résultat de votre absence. Les voleurs auront su que vous étiez dehors, — et cela les aura encouragés.

don Gutierre.

Je vais visite la maison. (A part.) Mais je tremble do découvrir La vérité; il y a là-dessous quelque horrible mystère.

Il sort, JACINTHE.

C'a été bien hardi à vous, madame, de vous décider à cette action.

DOÑA MENCI4.

¿'y ai trouve mon salut.

jacinthe.

Comment avez-vous pu vous y décider?

DOÑA MENCIA

Par la raison que si je n'eusse rien dit et que don Gutierre se fût aperçu de quelque chose, — il aurait pu croire que j'étais la complice de l'infant; et puis je n'avais que ce moyen de le sauver. — Tu vois, le ciel m'a protégée.

Entre DON GUTIERRE ; il tient un poignard à la main et le regarde avec

attention.

don GUTIERR2, à part.

Ce poignard si riche n'est pas l'arme d'un homme obscur. (// le cache sous son manteau.)0 ma chère Meneia ! vous avez été abusée par une vaine illusion. J'ai visité toute la maison du haut en bas. et je n'ai pas même aperçu l'ombre d'un homme. ( A part.) Hélas! je cherche a me tromper moi-même, car ce poignard soulève en mon sein mille soupçons, mille terreurs. Mais le moment n'est pas venu encore. (Haut.) Mencia, mon cher bien, ma chère épouse, voici le jour qui commence s paraître à l'horizon; il faut que je parte. Je regrette vivement d'être obligé de te laisser, — de te laisser ainsi toute émue, après cette aventure; mais il le faut.

DOÑA MENCIA

Vous ne m'embrassez pas, monseigneur?

Je ne l'aurais pas oublié, ma chère vie.

Il va pour l'embrasser, et il montre, sans le vouloir, sa main qui tient le poignard.

doña mencia, effrayée Ah! seigneur. — Quoi ! vous voulez me tuerl Grâce, je vous prie! Je ne vous ai point offensé!... Grâce! grâce, monseigneur!

DON GUTIERRE.

Pourquoi ce trouble, Mencia? — Remettez- vous, mon bien, mon épouse, ma vie, mon âme !

DOÑA MENCIA

C'est que, monseigneur, en vous voyant armé de ce poignard, je me suis imaginée que vous m'en portiez un coup, et que je tombais ici blessée, et que je mourais baignée dans mon sang.

DON GUTIERRE.

Moi, vous frapper ! — Au moment de visiter la maison j'ai tiré ce poignard de son fourreau.

DOÑA MENCIA

Quelle folle idée j'avais là!

DON GUTIERRE.

Oui, une idée bien folle, en effet.

DOÑA MENCIA

Je ne vous ai jamais offensé, n'est-il pas vrai?

DON GUTIERRE.

Non, certes, jamais. — (-à part.) Comme elle s'excuse mal avec coût son esprit I

C'était sans doute ma tristesse qui m'offrait ces noires images.

DON GUTIERRE.

Il faut la chasser au plus vite.

DOÑA MENCIA

Est-ce que vous partez, seigneur?

DON GUTIERRE.

Je devrais être déjà loin.

DOÑA MENCIA

Reviendrez-vous bientôt?

DON GUTIERRE.

Si je puis, ce soir.

DOÑA MENCIA

Que le ciel vous accompagne!

DON GUTIERRE.

Adieu, Mencia!

doña mencia, à part:

Les forces m'abandonnent !

DON GUTIERRE, à part.

U mon honneur! mon honneur! nous avons de quoi causer beaucoup tous deux seul à seul!

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