‹ ThéâtreChapitre 31 sur 112 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Une promenade.

Entrent DON ARIAS et DOÑA LEONOR.

DON ARIAS

Ne pensez point, belle Léonor, que mon absence m'ait fait oublier la dette sacrée que j'ai contractée envers votre réputation. Loin de la, votre débiteur se présente à vous, non pas pour s'acquitter, car il serait trop présomptueux à lui de penser qu'il puisse satisfaire: à une pareille obligation, mais pour vous dire qu'il n'a cessé de reconnaître qu'il est et qu'il sera toujours votre débiteur.

DOÑA LEONOR

C'est moi, seigneur don Arias, qui suis et qui serai toujours votre obligée : vous n'en douteriez plus si nous réglions nos comptes. 11 est vrai que vous m'avez enlevé un amant qui devait être mon époux; mais, qui sait? peut-être que par l'événement vous avez amélioré mon sort; car il vaut mieux encore pour une femme \ivrc, comme je vis, sans renommée, que de vivre sous la loi 'd'un époux qui l'abhorre. Quoi qu'il en soit, je ne me plaindrai jamais de vous; je ne me plains que de moi et de mon étoile.

DON ARIAS

Je vous en supplie, belle Léonor, ne m'excusez pas; c'est m ôter toute espérance, Oui, permettez qu'ici je vous le déclare; je vous aime, et mon ambition ne prétend à rien moins qu'a réparer le tort queje vous ai causé. Puisque j'ai été la cause de vos peines et que vous avez perdu un époux par ma faute, je désire vivement que vous consentiez à retrouver en moi un époux.

DOÑA LÉONOR

Seigneur don Arias, j'estime ainsi que je le dois une offre aussi flatteuse, et j'en conserverai lesouvenirprécieusement; mais souffrez que je vous dise avec sincérité qu'il m'est impossible de l'agréer, quelque glorieuse qu'elle me soit. Car si c'est a cause de vous que

JOURNÉE II, SCÈNE IV. lil

j'ai été délaissée par don Gutierre, et qu'il me vît maintenant vous donner ma main, n'aurait-il pas, sur les apparences, quelque droit de penser qu'il m'a abandonnée avec justice? ne serait-il pas excusé par tout le monde? ne dirait-on pas qu'il a eu raison dans ses mépris? Non, seigneur, j'estime si fort le droit de me plaindre justement, que je ne veux pas que rien excuse celui dont je me plains ; je ne veux pas que l'on croie qu'il a bien agi, celui qui s'est mal conduit à mon égard.

DON ARIAS

C'est une frivole et subtile réponse que cela, belle Léonor. Alors même que cette union viendrait à vous convaincre d'une ancienne liaison avec moi, elle la légitimerait en même temps. Il est bien plus triste pour vous que l'homme qui a cru à votre offense n'en voie pas la réparation.

DOÑA LEONOR

Ces conseils, don Arias, ne sont pas d'un amant prudent et sage. Ce qui a été offense autrefois ne cesserait pas d'être une offense, et votre renommée, à vous aussi, souffrirait d'une telle conduite.

DON ARIAS

Comme je sais quelle est la noblesse de votre cœur, je serai toujours satisfait d'avoir eu l'occasion de vous parler. — J'ai connu en ma vie un amant à moitié fou, scrupuleux au dernier point, et jaloux comme on ne l'est pas, qui aurait mérité d'être puni par le ciel dans son mariage. Don Gutierre le connaît mieux que moi encore ; don Gutierre qui, après s'être si fort effarouché pour avoir rencontré un homme dans la maison de sa maîtresse, ne s'effarouche pas aujourd'hui en voyant ce qui se passe dans sa propr-j maison,

DOÑA LÉONOR

Seigneur don Arias, il m'est impossible de vous écouter davantage ; car en ce que vous dites, ou vous êtes trompé vousmême, ou vous cherchez à me tromper. Don Gutierre est un tel cavalier, que, dans quelques circonstances qu'il se trouve, il saura toujours agir et parler comme il le doit; un tel cavalier, que jamais il ne souffrira d'injures de personne, non pas même d'un infant de Castille. Si vous avez pensé qu'avec cela vous flatteriez mon ressentiment, vous avez mal pensé, don Arias. Vous l'avouerai-je? vous avez beaucoup perdu dans mon esprit ; car si vous eussiez été vraiment noble, vive Dieu! vous n'auriez pas ainsi parlé de votre ennemi. — Pour moi, bien que don Gutierre m'ait publiquement outragée} et que je sois toujours prête à le tuer de ma main, loin de dire de lui le moindre mal, il est un homme, je le déclare, plein de loyauté et d'honneur. Sachez cela, don Arias.

Elle sort.

DON ARIAS, Seul.

Voilà une femme qui a de dignes sentimens, et qui m'a donne' une bonne leçon. J'en profiterai. Je vais de ce oas trouver l'infant, et je

le prierai de se choisir un autre confident pour ses amours. — Le

jour disparaît, ne tardons pas. Non, quoi qu'il puisse m'en coûter,

et dussé-je périr, non, je ne l'accompagnerai pas à la maison de don

Gutierre.

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