‹ ThéâtreChapitre 46 sur 112 · ARM INDE · texte numérisé non relu

ARM INDE

Seigneur, vous avez besoin dans cette circonstance d'appeler à vous tout votre courage et toute votre sagesse. Un grand malheuj est arrivé. Recueillez vos forces.

CURCIO.

Quel motif as-tu donc pour venir ainsi m'interrompre?

ARMINDE.

Seigneur...

CURCIO.

Achève; ne me laisse pas dans l'incertitude.

JULIA

Parle donc. Qui t'arrête?

ARMINDE.

Je ne voudrais pas être la voix aui doit annoncer un tel désastre

CURCÍO.

Ne crains pas de le dire, puisque je ne crains pas de l'entendre.

ARMINDE.

Lisardo, mon seigneur...

eusebio, d part.

Il ne me manquait plus que cela 1

arminde, continuant.

Vient d'être apporté ici sur un brancard par quatre bergers..

couvert de blessures qui lui ont ôté la vie... Mais le voici. Eloignez nous de ce triste spectacle.

CURCIO.

O ciel! tant de peines pour un infortuné!... Hélas!

Entrent les Paysans qui portent Lisardo sur uu brancard, le visage loin en

sanglante.

JULIA

Quelle puissance inhumaine a exercé sur lui sa rage? Quelle main ^pitoyable s'est baignée dans son sang? Qui a pu détruire ainsi ant de vertus? Helas!

Considérez, madame.

N'approchez pis.

Éloignez-vous.

ARMINDE.

BLAS

TORIBIO.

TIRSO

Arrêtez.

CURCIO.

Non, mes amis, laissez-moi; c'est la seule consolation de mon ame. Laissez-moi contempler ce cadavre glacé, triste objet où la destinée cruelle a tracé mes douleurs en caractères sanglans. Laissez- j moi voir ce pauvre infortuné sur qui j'aime à poser mes cheveux blancs dans lesquels je voudrais l'envelopper comme dans un linceul... Dites-moi, mes amis, qui a tué ce fils dont la vie était ma vie?

MENGA.

Gil vous le dira; car lorsqu'on Ta tué il était caché près de là, derrière des arbres.

CURCIO.

Dis-moi, mon ami, dis-moi qui m'a ôté ma vie?

GIL

Je ne sais qu'une chose, c'est que dans la querelle qui a precedí le combat il se donnait le nom d'Eusebio.

CURCIO.

Hélas! c'est donc Eusebio qui m'a enlevé tout à la fois la vie et l'honneur!... [A Julia.) Disculpe-toi maintenant, si tu peux; dis qu'il n'avait que des projets honnêtes ; dis que son amour était chaste, alors qu'il a écrit avec mon sang ses voluptés infâmes.

IULIA.

Seigneur...

CURCIO.

Ne me réponds pas, selon ton habitude; et prépare-toi à entrer aujourd'hui même au couvent, ou bien à accompagner ton frère au tombeau. Ma douleur vous ensevelit tous deux en ce jour : lui qui est mort au monde, mais qui vit dans ma mémoire; et toi qui es vivante au monde, mais qui es morte dans ma mémoire. Et en attendant qu'on prépare vos funérailles, reste avec lui ; que sa mort t'apprenne à mourir; et ne fuis pas, car je vais fermer sur toi toutes les portes.

Tout le monde sort ; il ne repte que Julia, placee entre le cadavre de Lisardo et Eusebio , qui s'approche.

JULIA

C'est en vain queje veux vous parler, cruel Eusebio; mon âme est en suspens, le souffle et la voix me manquent... Je ne sais... je ne sais que vous dire, car il me vient tout ensemble des reproches pleins de pitié, et une pitié pleine de reproches. Je voudrais fermer les veux devant ce sang innocent qui demande vengeance, et je voudrais aussi trouver une justification dans les larmes que vous versez; car, enfin, ni ce sang ni vos larmes ne peuvent mentir... Tout à la fois excitée par la vengeance et retenue par l'amour, je voudrais tout a la fois vous Dimir et vous défend* et dans cet abîme

IOGR&K£ ï, SCÈNE 11. loi

confus de mes pensées, je suis combattue entre l'indulgence et le ressentiment. Est-ce donc ainsi, Eusebio , que vous prétendez me plaire? Est ce ainsi que pour hommages vous m offrez vos rigueurs cruelles? Lorsque, ayant pris ma résolution, je n'attendais plus que le jour de nos noces, pourquoi lesavez-vous changées en tristes funérailles? Lorsque, pour-. vous, je désobéissaisà mon père, pourquoi, au lieu des vétemens de ¡oie que ¡'«attendais , me faites-vous porter un deuil funeste? Lorsque pour vous, pour votre amour, je risquais ma vie, pourquoi, au lieu du lir, nuptral, me faites-vous préparer un tombeau? et lorsque, passant par-dessus toutes les considérations et toutes les convenances, je vous offrais ma m¿>;n, pourquoi do c nu: présentez-vous la votre rougic de mon propre sang? Quel bonheur pourrai-je trouver dans vos bras, si, pour donner la vie a notre amour, je suis obligée de me heurter contre la mort? Que dirait de moi le monde, s'il apprenait qu'oubliant une telle injure, j'ai pu hVassocier à son auteur?... Hélas I quand bien même je pourrais bannir ce malheur de ma mémoire, votre aspect, voue vue en réveillerait soudain le souvenir... Aussi, tout en vous aimant, je demande vengeance, et en demandant vengeance contre vous, je souhaite de ne pas l'obtenir .. n'est-ce point là une situation bien aiTreuse?... Enfin, en souvenir des sentimens que j'ai eus pour vous, c'est assez que je vous pardonne; mais n'espérez jamais ni me revoir ni me parler.., Vous pouvez fuir par cette enctre qui donne sur le jardin. Prenez garde que mon père ne vous trouve ici. Partez, Eusebio, et songez qui* d'aujourd hui je suis perdue pour vous, puisque ainsi vous Pavez voulu. Partez et soyez heureux, ne connaissant (]ua les plaisirs sans mélange de peines .. partez! Quanta moi, une cellule va devenir pour jamais ma piison, sinon mon tombeau, comme le veut mon pire, (/est là queje pleurerai les disgrâces d'une destinée si inclémeu:-, d'une étoile si ennemie, d'une fortune si contraire, d'une passion >, déplorable, d'un amour si malheureux, e> d'une main si cruelle, qui m'a ôté la vie sans me donner la mort, i/in que je sois tout a la fois vivante et morte au milieu de mes chagrins.

eusebio.

Si, par hasard, vous pouvez être aussi cruelle dans vos actes que vous Pètes dans votre langage, vous me voyez en votre pouvoir, vous me voyez à vos pieds, vengez-vous! Ma faute m'amène à vous prisonnier; ma prison, c'est votre amour, et mes juges, ce sont vos yeux, de qui je n'attends, hélas! qu'une sentence de mort. Mais, sachez-le, la renommée dira par ses hérauts: «Celui-là meurt parce qu'il a aimé:» car, en effet, tout mon crime est dans mon amour Je ne prétends pas me justifier; une faute telle que la mienne o point de justification; je ne demande qu'une chose, Luez-mo* et vengez-vous! Prenez ce poignard, et puisque j'ai eu le malheur de vous offenser, déchirez in cœur qui vous aime, arrache» de mon

sein une âme qui vous adore, versez un sang qui est à vous... et si vous refusez de me donner la mort, je vais appeler votre père pouf qu'il se venge, je vais lui dire que je suis ici,

JULIA

Arrêtez, Eusebio, arrêtez! et si vous m'aimez, ayez égard à ma prière et faites ce que je vais vous dire.

EUSEBIO

J'y consens. Qu est-ce donc?

.iulia.

Eh bien ! retirez-vous en un lieu où vous puissiez protéger votre vie, et là, entourez-vous de gens qui vous défendent.

EUSEBIO

Mieux vaut pour moi mourir! car tant que je vivrai je vous aimerai, et, songez-y bien, fussiez-vous enfermée dans les murs d'un cloître, vous ne pourrez vous soustraire à mes poursuites.

JULIA

Prcncz-y garde, je saurai me défendre.

eusebio.

31c perrnettez-vous de revenir?

JULIA

Non!

N'en est-il aucun moyen?

Ne l'espérez pas.

Vous me haïssez donc?

Je le devrais.

M'oublicrez-vous?

Je ne sais.

Vous reverrai-je?

Jamais.

eusebio.

Eh quoi! ne comptez-vous pour rien notre amour passé?

JULIA

Eh quoi! ne comptez -vous pour rien ce sang qui coule? — Mais un vient, on ouvre!... Partez, partez, Eusebio!

EUSEBIO

Je pars pour vous obéir, mais je reviendrai.

JULIA

Jamais! jamais!

On entend du bru il. lis sorte» chacun par un côte différent. Enlrenl des valeU qui emportent le corps.

EUSSS10.

JULU.

EUSEBIO

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