UN SOLDAT
Allons, voilà-t-il pas que tu commences?
REBOLLEDO.
11 n'y a qu'un moment que ce maudit tambour a cessé de nous rompre la tête.
UN AUTRE SOLDAT
Il n'y a pas là de quoi te fâcher; il faut au contraire, selon moi, oublier la fatigue du chemin quand on arrive au village.
Ríí BOLLE DO.
Je me moque bien du village quand je suis à moitié mort! Et en supposant que j'y arrive vivant, Dieu sait si l'on nous permettra de nous y arrêter. Car tout aussitôt viendront les alcades, qui diront au
1 II y a en Espagne deux villages du nom de Zalamea, l'un simé dans la province de Séville, l'autre dans la province d'Estramadure. Il s'agit ici du second.
JOURNÉE I, SCÈNK i. 187
commissaire que si l'on peut passer plus loin ils donneront ce qu'il faudra. D'abord le commissaire répondra que cela est impossible, que la troupe est harassée; mais si le conseil a de l'argent, il nous dira : « Seigneurs soldats l, il y a un ordre de ne pas s'arrêter; ne perdons pas de temps, marchons. » Et nous, pauvres malheureux, nous obéirons sans répliquer à un ordre — qui est, en vérité, pour le commissaire un ordre monacal, et pour nous un ordre mendiant2. Mais, vive Dieu ! si j'arrive aujourd'hui a Zalamea et que l'on veuille aller plus loin, on aura beau laire et beau dire, on partira sans moi; et après tout, sans me flatter, cene sera pas mon premier coup de tête.
PREMIER SOLDAT
Ce ne sera pas non plus le premier qui aura coûté la vie à un pauvre soldat; surtout aujourd'hui que nous avons pour chef don Lope de Figucroa, qui, s'il est justement célèbre pour son courage et sa valeur, n'est guère moins connu pour n'être pas tendre de son naturel ; ne faisant que jurer d'une manière effroyable, n'épargnant pas même ses arnis, et toujours prêt à vous expédier son monde sans autre forme de procès.
REBOLLEDO.
Vous l'avez entendu? — Eh bien, je n'en ferai pas moins ce que j'ai dit.
DEUXIÈME SOLDAT
Un simple soldat ne devrait pas s'y fier.
REBOLLEPO-
Pour moi, je nie muque ue tout, si quelque enose m'inquiète, c'est pour cette pauvre petite qui accompagne notre personne.
11 montre l'Éiincelle.
l'étincelle.
Seigneur Rebolledo, ne vous affligez pas pour moi ; vous le savez, j'ai du poil au cœur, et cette pitié m'humilie. Si je suis venue avec la troupe, ce n'est pas seulement pour marcher avec elle, mais pour supporter bravement toutes les peines du métier. Sans cela, si j'avais voulu mener une vie douce et facile, je n'aurais certes pas laissé la maison du regidor, où rien ne manque, car, durant tout le mois d'exercice, les cadeaux y pleuvent, et alors les régidors n'y regardent pas de si près. Et puisque j'ai mieux aimé venir sous le drapeau, marcher et souffrir avec Rebolledo... Mais à quoi donc pensestu là?
rebolledo.
Vive le ciel ! tu es la perle des femmes.
1 Le soldat (soldado) jouissait alors en Espagne d'une grande considération. Cerwantes, Lope de Vega et Calderón, tous Iroià d'excellente famille, avaient été soldât». Voyez les notes qui suivent la Notice généra^.
1 Nous avons joué exprès sur le double sens du mot ordre, comme dans l'espagnol. Du reste, uu ordre monacal était en Espagne le symbole de l'abondance; tout au contraire d'un ordre mendiant , qui était la personnification de la misère.