‹ ThéâtreChapitre 74 sur 112 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Une forci.

Entre ISABELLE.

ISABELLE

Ah! puissé-jene plus voir la lumière du jour, qui ne servirait qu'à éclairer ma honte!... 0 vous, fugitives étoiles, ne permettez pas que l'aurore vienne si tôt vous remplacer dans la plaine azurée du ciel ; son sourire et ses larmes ne valent point votre paisible clarté; et, s'il faut enfin qu'elle paraisse, qu'elle eiTace son sourire et ne laisse voir que ses larmes!... Et toi, soleil, roi des astres, prolonge ton séjour dans le sein profond des mers; souffre, une fois du moins, que l'empire de la nuit dure quelques heures de plus; et si tu écoutes ma prière, l'on dira de toi que tu diriges ton cours d'après ta seule volonté, et non d'après un ordre supérieur. Pourquoi voutais-tu révéler au monde, avec ma triste aventure, le plus noir forfait, la plus atroce violence que le ciel ait permise pour châtier les humains!... Mais, hélas! tu es insensible à ma plainte; et pendant queje te prie de retarder ta course, je vois ta face majestueuse qui peu à peu s'élève au-dessus des monts ; comme si ce n'était pas assez de tous mes malheurs, et que toi aussi tu voulusses concourir à mon ignominie!. . Que faire? oublier? Si je laisse mes pas errans me ramener à la maison de mon père, quel affront pour ce vieillard infortuné, qui n'avait d'autre joie, d'autre bonheur, que de se mirer dans le pur cristal de mon honneur, désormais souillé d'une tache ineffaçable!... Et si par respect, par pudeur, je m'abstiens de retourner à la maison, ne sera-ce pas autoriser les soupçons de ceux qui penseront que j'ai été complice de mon infamie ; et mon innocence ne me sauvera pas des propos de la méchanceté!... Combien j'ai eu tort de m'échapper en fuyant des mains de mon frèrel N'eûtil pas mieux valu que dans sa colère il m'eût donné la mort sans retard, en voyant mon triste sort ?... Je veux l'appeler, je veux qu'il revienne furieux et qu'il m'ôte la vie... Mais j'entends une voix, des cris...

crespo, du dehors.

Ah! tuez-moi... J'accepterai la mort comme un bienfait. La vie est un supplice pour un infortuné.

ISABELLE

Quelle est donc cette voix ? Elle ne prononce que des acce, s confus, et j ai peine à la reconnaître.

crespo, du dehors.

Tuez-moi! par pitié, tuez-moi!

ISABELLE

0 ciel! lui aussi, il invoque la mort. 11 est donc d'autres malheureux pour qui l'existence est insupportable!.... Mais que vois-» je?

Une toile se lève, et l'on voit CRESPO, attaché à un arbre.

CRESPO

Si dans ces forêts il se trouve quelqu'un dont le cœur ne soit pas inaccessible à la pitié, qu'il vienne me donner la mort... Mais qu'aije aperçu, grand Dieu!

ISABELLE

Un homme attaché, les mains liées, au tronc d'un arbre !

CRESPO

Une femme qui conjure le ciel, qui se plaint et gémit!

ISABELLE

C'est mon père !

CRESPO

C'est ma fille !

ISABELLE

Mon père! mon seigneur!

CRESPO

Viens, ma fille, approche; détache ces liens.

ISABELLE

Je n'ose, mon père. Car, si après avoir rendu la liberté à vos mains je vous apprends mon malheur, furieux, vous tuerez une fille indigne qui vous a déshonoré. Sachez d'abord, mon père...

CRESPO

Non, Isabelle, tais-toi ; il est aes malheurs qui n'ont pas besoin d'être racontés. Un seul mot les révèle.

ISABELLE

J'ai beaucoup de choses à vous apprendre ; votre vertu s'en irritera, et avant d'avoir tout entendu, vous voudrez vous venger. — Hier au soir, il vous en souvient, j'étais tranquille auprès de vous, je goûtais cette douce sécurité que vos cheveux blancs inspirent à ma jeunesse, lorsque ces traîtres masqués, se précipitant sur moi, m'enlevèrent malgré ma résistance, comme des loups affamés enlèvent une brebis innocente. Ce capitaine, cet hôte ingrat, qui en entrant dans notre maison y avait introduit le trouble et la perfidie, m'a saisie dans ses bras, pendant que des soldats, ses complices, protégeaient son attentat. Puis, il m'a emportée dans cet endroit retiré de la forêt, comme dans un asile assuré; car c'est dans les forêts que tous les crimes trouvent un asile. — Ici même, après avoir deux fois perdu connaissance, j'ai entendu votre voix qui s'est affaiblie peu à peu et a bientôt cessé de parvenir à mon oreille. D'à*

bord, ce que j'entendais, c'étaient des paroles distinctes; mais ensuite, ce n'a plus été qu'un vain son que l'écho lointain répétait confusément. Ainsi, quand on écoute un clairon qui s'éloigne, longtemps encore après qu'il est parti, on entend dans l'air des vibrations qui vous en rappellent la musique. — Donc l'infâme, voyant que l'on avait cessé de le poursuivre, que je n'avais personne pour me défendre, et que la lune elle-même, soit cruauté, soit vengeance, avait caché dans un sombre nuage cette lumière qu'elle emprunte au soleil, l'infâme voulut, il voulut, le misérable, justifier son ainour par d'hypocrites paroles. Qu'il faut être hardi pour passer ainsi, d'un instant à l'autre, de la plus lâche offense à des protestations de tendresse! ... Malheur, malheur à l'homme qui veut obtenir un cœur par la violence! Comment ne voit-il pas que le véritable triomphe de l'amour est dans l'aveu de l'objet aimé, et que, sans cet aveu, sans le consentement du cœur, on ne possède jamais qu'une beauté froide et morte?... —Que de supplications je lui adressai ! avec quelle véhémence et quelle force, tantôt hère, tantôt soumise, j'ai tâché de fléchir son cœur!... Mais, hélas! vous le dirai-je, mon père? orgueilleux, cruel, grossier, effronté, audacieux, il n'a rien voulu entendre; il a été sans pitié; et si ce que ma voix n'ose pas prononcer peut vous être expliqué par l'action, voyez, mon père : je cache mon visage de honte, je pleure amèrement mon malheur, je me tords les mains de colère, je frappe mon sein avec rage: c'est à vous d'interpréter ces démonstrations... Bref, j'exhalais des plaintes inutiles que le vent emportait, et je ne demandais plus de secours au ciel, contente d'invoquer sa justice, lorsque l'aube a paru, et, guidée par sa clarté, je me suis avancée dans la forêt; mais tout-à-coup j'entends du bruit, je regarde, et j'aperçois mon frère. Hélas! tous les malheurs accablent a la fois une infortunée!... Lui, à la lumière incertaine du jour naissant, il voit aussitôt ce qui s'est passé, et, sans dire un mot, il tire l'épée dont vous veniez de le ceindre. Le capitaine, à la vue de ce secours, hélas! tardif, tire aussi son épée, et pare le coup que mon frère lui porte. Pour moi, tandis qu'ils se battent vaillamment, songeant que mon frère ignorait si j'étais innocente ou coupable, pour ne pas exposer ma vie dans une justification intempestive, je m'enfuis dans les profondeurs de la forêt, mais non sans regarder de temps en temps à travers le feuill.ige, car, malgré ma fuite, je désirais savoir l'issue de ce combat. Bientôt mon frère eut blessé le capitaine, qui tomba; et, dans sa fureur, il allait lui porter un dernier coup, lorsque les soldats, qui venaient chercher le capitaine, le trouvant en cet état, veulent le venger. D'abord, mon frère essaie de se défendre; mais, les voyant si nombreux, il s'éloigne précipitamment; et eux, tout occupés de soigner le blessé, ils ne songent pas a le poursuivre. Ils ont emporté le capitaine dans leurs bras, du côté du village, sans s'inquiéter de son crime, et ne pensant qu'a sa blessure. Et moi,

après tous ces malheurs, confuse, honteuse, désolée, j'ai couru à travers la forêt, en tous sens, au hasard et sans guide, jusqu a ce que j'aie pu me prosterner à vos pieds. Mainteu&nt que je vous ai conté mes disgrâces, prenez votre épée , man ¿tere, punissez-moi, frappez-moi ; et si ce n'est pas assez de ce fer pour me donner la mort, enkcez mon cou dans ces liens queje détache en ce moment. Vous avez devant vous votre fille, votre fille déshonorée, tuez-la; et l'on dira de vous que, pour ressusciter votre honneur, vous avez tué votre fille!

crespo.

Lève-toi, Isabelle, lève-toi ; ne reste pas plus long-temps à genoux... Sans ces événemens douloureux qui viennent parfois nous éprouver d'une manière si cruelle, nous ne connaîtrions pas le chagrin, et nous ne saurions pas le prix du bonheur... Ces malheurs sont le partage des mortels; il faut les accepter avec courage et íes imprimer fortement dans son cœur. Allons, Isabelle, retournons vite à la maison, car ton frère est en danger, et nous aurons beaucoup à faire pour le rejoindre et le sauver.

Isabelle, à part.

0 fortune! que médite mon père?... Est-ce de sa part prudence ou dissimulation?

crespo.

Marchons, ma fille; car, vive Dieu! si le besoin de se faire panser

a forcé le capitaine à rentrer au village, il vaudrait mieux pour

lui, j'imagine, mourir de cette blessure que de toutes celles que je

•lui réserve. Je ne serai content que lorsque je l'aurai tué de n,a

main. Allons, ma fille, allons à la maison.

Entre LE GREFFIER.

LE GREFFIER

Seigneur Pedro Crespo, je viens vous apporter une bonne nouvelle et mon compliment.

CRESPO

Votre compliment!... et sur quoi, greffier?

LE GREFFIER

Le conseil vous a nommé alcade1, et, en entrant en charge, vous avez pour étrennes deux grandes affaires. La première, c'est la venue du roi, qui, dit-on, arrive aujourd'hui ou demain; l'autre, c'est que des soldats viennent de porter secrètement au village, pour le faire soigner, ce capitaine qui était ici hier avec sa compagnie. Il est blessé et ne veut pas dire par qui; mais si l'on peut découvrir cela, ce sera une grande affaire.

1 Dans l'ancienne constitution municipale dei Espagne, l'Alcade [Alcalde) était à la fois maire , juge de paix , juge do première instance au civil et au criminel , etc. Cette dignité «tait conférée par l'élection libro du conseil de la commune

JOURNÉE Tî!, SCÈNE II. 233

crespo, à part.

O ciel! au moment même où je songe à me venger, voila qu'on me rend l'arbitre de mon honneur en remettant entre mes mains le bâton de la justice !. .. Comment oserai-je me rendre coupable d'un attentat, en cette heure où je viens d'être nommé juge pour poursuivre les délits et les crimes !... Mais tout cela demande de longues réflexions. {Au Greffier.) Je suis très-reconnaissant de l'honneur qu'on vient de m'accorder.

LE GREFFIER

Venez, seigneur, à la salle du conseil prendre possession de votre charge; et aussitôt vous pourrez procéder aux informations.

CRESPO

Marchons, Vous pouvez retourner chez vous.

ISARELLE.

Que le ciel ait pitié de moi! Mon père, dois-je vous accompagner?

CRESPO

Ma fille, votre père est alcade ; il saura vous faire rendre justice.

Ils sortent.

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