‹ ThéâtreChapitre 86 sur 112 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

L'autre chambre.

LISARDA, FLERIDA, CELIA el NICE. Entre LE GOUVERNEUR.

celia, annonçant.

Monseigneur!

flerida, bas à Lisarda.

Si vous lui parlez, parlez-lui en ma faveur. Demandez-lui qu'il vols permette de me recevoir ici.

LISARDA.

Oui, madame.

Priez-le beaucoup, Oui, madame.

Je m'éloigne un peu.

Voici la crise1 1

Elle se retire vers le fend du théâtre . CELIA.

LE GOUVERNEUR

Eh bien! Lisarda, vous ne me remerciez pas de l'amie aue je vous ai envoyée!... Que dites-vous?... répondez donc.

lisarda, à part.

Je me meurs. [Haut.) Seigneur, si vous avez quelque pitié pour votre fille...

LE GOUVERNEUR

Je vois! vous l'aimez déjà; et remplie de compassion pour elle, *ous voulez queje lui pardonne?

LISARDA.

Seigneur, une faute aussi légère mérite d'être pardonnée.

IV y a dans l'espagnol : Aqui fue Troya ! Ici fut Troie ! — Calderón emploie souven* cette exclamation pour annoncer une situation critique.

LE GOUVERNEUR

Ce n'est pas là une faute si légère.

flerida, à part.

Elle lui parle pour moi sans doute. Il ne cesse pas de me regarder.

LISARDA.

îl ne s'agit pas d'autni chose, seigneur, que d'avoir été dans un jardin, en ayant soin de se couvrir le visage d'une mante

Cette dame, Lisarda, a un père pour qui elle aurait dû conserver plus d'égards.

lisarda, à part.

Il me parle avec tant de sagesse et de bonté qu'il me pénètre l'âme. [Haut.) Ne me grondez pas, seigneur, ne me grondez pas; j'implore votre indulgence à genoux.

Elle s'agenouille.

LE GOUVERNEUR

Ce n'est pas pour vous gronder, ma fille, mais je ne puis vous accorder ce que vous demandez.

LISARDA.

Je vous en prie, mon père.

LE GOUVERNEUR

Non, ma fille, levez-vous.

LISARDA.

Je ne me lèverai point d'ici que je n'aie obtenu votre pardon.

flerida, à part.

Oh! combien je lui dois! elle sollicite pour moi à genoux!

LE GOUVERNEUR

Allons, ma fille, levez-vous. (Il la relève.) Mais ne me demandez pas pardon pour cette dame, ce serait peine perdue; elle ne sortira de cette maison que mariée.

LISARDA.

Oui, seigneur, elle y consent; et, de plus, elle s'engage, si vous le voulez, à ne plus se mettre au balcon, à la fenêtre1. Tout ce que je vous demande pour elle , c'est le retour de votre bienveillance.

Pour ma bienveillance, je ne la lui refuse pas ; au contraire, elle ia possède tout entière. Pour vous le prouver... voyez, ma fille, de quelle manière je vais la traiter.

Il s'éloigne vers Flerida.

lisarda, à part.

Où va donc mon père?

1 Ventana m rexa bolverá á ver.

Ventana, c'est une fepêlrê, en général ; rexa, c'est la l'enêlre dureï-de chaussée, protégée pai une grille ou ga.-aie de barreaux

flerida, à part.

Comme elle est bonne ! elle lui a conté mes chagrins pour m'éviter la honte de les raconter moi-même.

le gouverneur, à Flerida.

Soyez heureusement arrivée en cette maison, madame; elle sera ôtre autant que mienne. Je ne m'étonne pas du mauvais succès de vos amours; les histoires sont pleines de semblables aventures, aussi tristes, et même plus tristes que les vôtres. C'a été une véritable bonne fortune pour moi qu'après votre naufrage ma maison vous devînt un port de salut. Usez d'elle à votre gré, et soyez assurée que vous n'en sortirez qu'honorée et contente. Tout cela se terminera avant peu, j'espère, à la commune satisfaction; en attendant, vous demeurerez avec nous comme la fille ou la maîtresse de la maison..... Lisarda m'a tellement sollicité pour vous, qu'alors même que je n'agirais pas ainsi à votre seule considération, j'y serais obligé par considération pour elle.

FLEKIDA.

Je vous rends mille grâces, seigneur.

lisarda, à part.

Que le ciel me soit en aide! Qu'ai-je entendu?

celia, bas, à Lisarda.

Vous voyez, madame, combien vous aviez tort de présumer que votre père vous eût reconnue, puisqu'il croit que — la prisonnière c'est elle»

lisarda, bas, à Celia.

Tu as raison; mais comme c'est la première fois que le mal se change en bien, je n'y étais plus. Puisse cette erreur durer! le gouverneur, à Flerida.

Prenez du courage, madame.

flerida.

Je suis trop heureuse, seigneur...

celia, bas, à Lisarda.

Pourvu qu'elle ne nous perde pas à cette heure ! Elle ferait bien mieux de se taire.

FLERIDA.

Un personnage de votre naissance et de votre mérite ne pouvait

^as manquer d'avoir un cœur généreux Une femme infortunée

est venue se jeter à vos pieds aujourd'hui... Puisque vous savez qui je suis, daignez accorder votre appui à une femme errant dans un pays étranger.

lisarda.

Eh bien ! Celia, Nice... vous voyez ; le mal s'est converti en bien, et j'ai peine à le reconnaître.

flerida , s' approchant.

Et vous, madame, soufYrez que je vous embrasse. {Elle l'embrasse.) Quelle gratitude je vous dois! A votre première bonté

vous avez ajouté celle de prier votre père et monseigneur de vouloir bien me protéger.

USARDA, à part.

Occupée de ses ennuis, elle ne s'est pas aperçue que je parlais des miens. Dieu me garde de la désabuser! {Haut.) Ne me remerciez pas, mon amie... Ce serait plutôt à moi de vous remercier... J'aurais désiré en cette circonstance avoir tout empire sur mon père pour vous servir.

LE GOUVERNEUR

Vous offensez ma tendresse, ma fille; je ferai pour cette dame , vous le verrez, tout ce qui sera en mon pouvoir.

FLERIDA.

Je vous rends mille grâces à tous deux.

le gouverneur, bas, à Lisardà.

Savez-vous quelle est cette dame?

Ll SARDA.

Non, seigneur; mais je voudrais bien le savoir pour me diriger dans ma conduite avec elle.

LE GOUVERNEUR

C'est une femme de qualité qu'un homme a enlevée de la maison paternelle. Apprenez par son exemple, ma fille, à quels dangers s'expose une femme quand elle oublie le soin de son honneur.

USARDA, à part.

C'est la suite de la leçon de ce matin.

Entre UN DOMESTIQUE. * le domestique, au Gouverneur.

Un cavalier qui arrive de voyage demande à être introduit auprès de vous.

LE GOUVERNEUR

Ce sera sans doute don Juan. Qu'il entre.

lisarda, à part.

Hélas! nouvelle peine!

FLERIDA.

Je me retire, de peur d'être indiscrète.

Le domestique sort.

Flerkla sort,

Entre DON JUAN en habit de voyage.

DON JUAN

Je me félicite, seigneur, que le ciel m'ait permis, après tant de travaux, de pouvoir enfin baiser votre main. À partir d'aujourd nui, puisqu'un si grand bien m'est accordé, je pardonne a la fortune tous les sujets de plainte qu'elle m'a donnés pendant ma vie. Cette unique grâce me constitue son débiteur.

LE GOUVERNEUR

Soyez le bienvenu, don Juan. Il y a déjà long-temps que vous

vous faites désirer. Vous avez causé dans cette maison plus d'un souci et plus d'une inquiétude.

DON JUAN

C'est mon bonheur qui a voulu ces retards, puisque je suis toujours le bienvenu.

LE GOUVERNEUR

Oh! que cet habit militaire vous sied bien!... comme vous avez l'air brave et vaillant!... Que j'aime ces aiguillettes, ces plumes!... — Vous ne dites rien à Lisarda?

DON JUAN

J'arrivais troublé par avance, et, en la voyant, je suis ébloui de l'éclat de sa beauté. ( A Lisarda. ) Excusez , madame. — Si celui qui a l'honneur de vous parler mérite une faveur si haute, daignez "n'abandonner un moment cette main si délicate et si blanche, véritable carquois où l'Amour puise ses flèches... La renommée, madame, vous proclame au loin une beauté sans égale, et la renommée, contre l'ordinaire, n'a pas été généreuse envers vous, car vous pouvez vous plaindre d'elle. Mais non, ce n'est pas la faute de la renommée , c'est la nôtre. Elle vous a proclamée unique, et la réalité, cette fois, surpasse de beaucoup l'imagination.

LE GOUVERNEUR

Je n'ai jamais ouï rien de plus galant... (A Lisarda.) Répondez donc, ma liile, à cette courtoisie.

LISARDA.

J'ai souvent entendu dire, seigneur, que l'Amour était fils de Mars et de Vénus. Je ne saurais en douter à cette heure en voyant qu'un soldat tel que vous a rapporté de la guerre d'aussi gracieuses flatteries.

LE GOUVERXEUIl.

l'arrête là les complimens. J'ai à cœur que le champ demeure à ma fille.

DON JUAN

Je suis de même avis, seigneur, car personne ne serait assez hardi pour le lui disputer. — Qu'elle est aimable et beiie et charmante !

le gouverneur, à don Juan.

11 est juste que vous vous reposiez, vous devez être fatigué de la r-Hitc. Je vous offre une hospitalité sans façon; vous serez logé en soldat; vous me pardonnerez.

DON JUAN

Je suis trop flatté que vous daigniez m'agréer pour hôte dans la sphère d'un astre divin.

le gouverneur.

Nice! viens avec nous.

Le Gouverneur, don Juan eî Nice sor le ou

LISARDA.

Maintenant que nous sommes seules, Celia, que dis-tu de mon aventure?

CELIA

Qu'elle s'est terminée plus heureusement que je ne le pensais. Un instant j'ai eu peur. Et monseigneur qui va s'imaginer que c'était elle qu'il avait faite prisonnière!

LISARDA.

Il s'est bien rencontré qu'il l'ait trouvée dans la maison avant que je l'eusse averti que je l'y avais reçue.

CELIA

Vous voyez, madame, ainsi que je vous le disais, que c'était une folie à vous de croire qu'il vous reconnaissait.

LISARDA.

Ce qu'il y a eu de plus merveilleux et de plus agréable pour moi en même temps, c'a été de voir comme, sans être prévenue, elle répondait à propos.

CELIA

En ces choses-là, une femme a beau parler au hasard, elle parle toujours avec une justesse parfaite quand il est question d'amour.

LISARDA.

A présent, voilà ma situation qui se complique.

CELIA

Que dites-vous, madame? je ne vous comprends pas.

Je dis que voilà de nouvelles difficultés qui s'élèvent.

CELIA

Quoi! madame, les périls que vous avez courus aujourd'hui, l'arrestation de ce cavalier et l'arrivée de votre futur époux, ne vous décident pas à rejeter loin de vous ce caprice insensé?

LISARDA.

Ah ! Celia, que tu connais mal l'amour et ses bizarreries !... Citemoi un seul amour que les obstacles aient découragé; et moi, je t'en citerai mille qui ont grandi et se sont fortifiés par les obstacles.

CELIA

Cela est bon à dire, madame.

LISARDA.

Puis, Celia, autre chose encore. D'un côté, je ne dois pas délaisse! en prison un homme qui m'a sacrifié sa liberté et qui voulait me sacrifier sa vie; et d'autre part, si cet homme est celui que eet(e dame cherche , je ne dois pas avoir la prétention d'établir une rivalité avec elle. Il faut que je sorte de cette cruelle incertitude. A cet effet, tu lui porteras une lettre de ma part , où je lui dirai que. s'il lui est possible de sortir, il me vienne parler cette nuit. Et afin

qu'il ne conçoive aucun soupçon, c'est ici qu'il me viendra vour. comme si j'étais, moi, la prisonnière.

CELIA

LIS ARDA

CELIA

LISARDA.

Comment, madame?...

Oui, Celia.

Biais considérez...

Je ne considère rien.

Réfléchissez...

Il n'y a pas à réfléchir.

CELIA

Voulez-vous vous laisser enlever?

LISARDA.

Veux-tu queje me laisse mourir?

CELIA

Mais songez, madame...

LISARDA.

Ne me tourmente pas davantage.

CEUA.

.Juels dangers !

Je les vois.

Et votre vie?

Je n'y tiens pas.

Et votre honneur?

LISARDA.

Je ne l'expose pas, mon honneur.

Je vous en prie...

LISARDA, CELÏA.

LISARDA, CELIA.

Quoi encore?

Vous vous perdrez.

Tant pis !

LISARDA.

CELIA

LISARDA.

CELIA

LISARDA.

En vérité, Celia, je te le dis, tu iras seule en pèlerinage à îérw gaiem.

2&î DE MAL EN PIS.

CELIA

Pourquoi ct-la, madame?

L1SAKDA.,

Parce que ¿u es la première suivante qui ait eu tant de repentii de voir sa maîtresse éprise d'amour.

Elles sortent.

Page 1