‹ ThéâtreChapitre 88 sur 112 · C.IMACHO · texte numérisé non relu

C.IMACHO

Cela est clair, pour vous donner le change.

JOUKSEK 11, SCÈNE IV. 281

DON CÉSAR

Non, Camacho; je soupçonne autre chose. C'est que cette dame est une femme de haut rang, que quelque mésaventure oblige à se tenir cachée; car le destin souvent persécute 3a beauté. Ce qui me confirme dans cette opinion , c'est qu'elle ne voulait à aucun prix écarter sa mante; et si Se gouverneur m'a pris en même temps, c'est qu'il aura eu deux avis le même jour. N'as-tu point vu son trouble quand elle allait nous dire qui elle était, et la honte qui a scellé ses lèvres au moment où elle se disposait à nous conter ses malheurs?

camacho.

il ne serait pas impossible que vous eussiez raison, après tout. — Et, à ce compte, voilà le grand amour que vous aviez pour Flerida qui est bien loin, n'est-il pas vrai?

no.\ CÉSAR.

Je n'espère pas qu'un premier amour se puisse effacer ainsi du cœur d'un homme. L'expérience nous enseigne qu'une forme ne se grave pas si aisément là où il y avait une autre forme. Un exemple te fera comprendre cela. Lorsqu'un peintre veut esquisser une figure, si sa toile est libre et nette, il y trace des lignes faciles; mais sil a esquissé déjà une autre figure sur la toile, il faut qu'il commence par l'effacer, afin que les lignes de la seconde ne se confondent pas avec celles de la première. Tu me comprends maintenant, sans doute. Mon cœur a été une toile libre et nette pour le premier amour; mais si je veux y introduire un autre amour, il faut que j'attende que la première image, l'image céleste et divine qui s'y était empreinte, s'en soit effacée. Et ainsi, à cette heure, quoiqu'un amour nouveau me tourmente l'esprit, — je ne dessine pas, j'efface.

CAMACHO.

J'aurais beaucoup à vous répondre là-dessus si je voulais.

DON césar.

Que répondrais-tu? voyons.

CAMACHO.

Je répondrais... Mais ce n'est pas le moment; car voilà une femme recouverte de sa mante qui vient nous voir. Il paraît que nous n'en avons pas encore uni avec les noires intrigues emmantelées *.

Écoutez, seigneur Fabio.

Entre CELIA.

CELIA

1 « Que aun no hemos acabado Con el negro embeleco del tapado »

Le mot tapado est de l'invention de Calderón. Pour reproduire autant que possifeU I* plaisantcne, nous nous sommes permis de fabriquer l'adjectif emmantelé.

DON CÉSAR

Soyez la bienvenue, puisque vous venez rendre la vie à un homme demi-mort.

CELIA

Voici pour vous une lettre de cette pauvre prisonnière qui vit rien affligée.

don césau.

En récompense, voici pour vous un diamant. {Il lui donne uni bague.) 1! jette un tel éclat et lance de tels feux qu'on le prendrai

pour une étoile, s'il était attaché à la voûte du ciel.

Il lit la lettre.

camacho, à Celia.

Montrez un peu ; il me semble bien terne.

celia.

Non pas! il est de la plus brillante blancbeur.

camacho, offrant une bague de plomb à Celia, Eh bien ! je vous donne, moi, cet autre diamant tout pareil à celui-là, si vous voulez me laisser voir cette figure.

CELIA

Vous n'obtiendrez pas cela.

CAMACHO.

J'en sais le motif.

CELIA

Parce que je suis laide, pas vrai?

Justement.

CELIA

Au contraire, c'est que je suis jolie.

CAMACHO.

Si cela était, vous ne vous envelopperiez pas le visage dans une mante comme une âme en peine.

CELIA

Eh bien ! regardez si je suis jolie ou laide.

camacho.

Je ne veux plus vous voir à présent.

CELIA

Allons, pas de façon, regardez-moi.

camacho.

A présent que vous le désirez, moi je ne veux plus.

CELIA

Tenez, je vous donne ce diamant si vous consentez à me regarder,

CAMACHO.

Je n'y tiens pas. Je ne les ai jamais aimés, les diamaas.

CELIA

C'est votre dernier met?

CAMACHO.

J'ai fini de lire. {A Celia.) Vous direz à ma belle prisonnière qn*;suivant son ordre, j'irai la voir cette nuit.

CELIA

Bien, seigneur. — Que le ciel vous garde!

Ell3 sort.

camacho, criant.

Adieu, donzelle ! Vous direz à votre maîtresse qu'elle ne soit pas trop orgueilleuse de ce qu'elle sert à effacer.

don césar.

Cesse donc de plaisanter.

camacho.

Alors je vous demanderai sérieusement ce qu'on vous dit par cette lettre?

DON CÉSAR

Que j'aille la voir ce soir; qu'après avoir gagné les suivantes de la fille du gouverneur, elle se hasarde à me recevoir dans sa chambre. On ajoute à cela deux ou trois mille recommandations aussi extravagantes les unes que les autres, comme, par exemple, que je n'emmène personne avec moi, que je ne me confie à personne, et les autres que tu devines.

CAMACUO.

Et vous à cela vous répondez tranquillement que vous irez, comme si vous aviez les clefs de la Tour dans votre secrétaire.

DON CÉSAR

Qui m'en empêchera?

CAMACHO.

Les gardes.

Va, le son de l'or est une douce musique qui endort les plus

vigilans.

Entre DON JUAN.

DON JUAN

Je viens vous apporter des condoiéances et recevoir de vous des félicitations, afin que les unes se tempèrent par les autres. Les naturalistes racontent de deux certaines plantes que chacune d'elles, orise à part, est un poison, et que, quand on mêle ensemble leurs feues, elles se neutralisent ou se corrigent de telle sorte l'une l'autre qu'elles deviennent une nourriture bienfaisante. Votre malheur e* mon bonheur sont de même deux poisons qui, séparés, nous tueraient tous deux, vous par le chagrin, moi par le plaisir. Et ainsi mêlons nos richesses, tempérons mon bien par votre mal et mon mal par votre bien.

r>O.N CÉSAR.

Vous paraissez bien joyeux, don Juan.

284 Uü MAL LIN Plb*.

DON JUAN

Comment ne le serais-je pas en voyant en mon pouvoir un bonheur plus grand que je n'aurais pu l'imaginer? car le bien que m'offre l'amour dépasse de beaucoup mon espérance. J'ai demeuré ici caché deux jours 1 ; car, ainsi que je vous l'ai dit déjà, l'alcayde de ce fort est mon intime ami; et pendant ce temps j'ai acheté des joyaux, des bijoux, et je me suis fait faire quatre habits de gala2, précautions ordinaires à un homme qui veut se présenter convenablement chez sa future. Quand j'ai eu ce qu'il me fallait, j'ai pris la poste et j'ai mis pied à terre au palais du gouverneur comme si je fusse arrivé à l'instant même. Je vous dis le palais ; j'aurais dû vous dire le palais enchanté, car j'ai vu là en petit les merveilles de la nature. Le printemps y était réduit à une fleur, l'aurore à une perle et le soleil à un rayon ; car ma belle future est à la fois une fleur charmante du printemps, et une perle fine de l'aurore, et un rayon divin du soleil. Que je suis heureux, mon ami, moi à qui un amour bien placé apporte tant de gloire!

DON CÉSAR

Et moi, malheureux mille fois, à qui un amour inexplicable n'apporte que des disgrâces!... Puisque ma peine doit être l'antidote de votre joie, écoutez-moi; nous ne changerons pas de sujet de conversation : vous m'avez parîé d'amour, je vous parlerai d'amour également. - J'ai vu dans un jardin délicieux une statue de jasmin couronnée d'oeillets, que le roi des mois, le gracieux mai, avait établie reine des fleurs, et qui avait été reconnue en cette qualité paila noblesse et le peuple des fleurs qui lui avaient acclamé au milieu des chants des oiseaux et du murmure des fontaines... Ne me demandez pas qui elle est, car, alors même que je voudrais vous le dire, cela me serait impossible. 11 y a là toute une histoire sans pareille... Mais ce que je puis vous dire, c'est qu'elle m'engage par cette lettre, si je peux m'échapper de prison, à l'aller voir cette nuit, et que je lui ai répondu que j'irais, comme si j'avais eu la certitude que l'alcayde me laisserait sortir.

DON JUAN

Puisque je suis venu, don César, n'en doutez pas, vous n'y aurei pas d'empêchement. — Camacho?

CAMACUO.

Seigneur?

DON JUAN

Va dire à l'alcayde de ma part que je le prie de venir ici, que j'ai à lui parler.

CAMACHO.

J'y cours, seigneur.

Il sort.

• Voyez la notice qui \> recède la pièce.

• L'espagnol dit : Hice quatro galas

DON JUAN

M est fort Je mes amis, et il consentira sans peine à vous laisser ♦oitiî si je lui promets de vous emmener avec moi.

DON CÉSAR

Comme voilà le soleil qui s'enfonce affaibli dans les champs de L'Occident, et que la nuit commence à déployer ses ailes brunes, dites-lui qu'il nous laisse sortir promptement.

DON JUAN

Je ferai à vos souhaits.

Enlreut L'ALCAYDE et C AMACHO.

l'alcayde.

Que me voulez-vous, don Juan?

DON JUAN

Vous dire queje ne vous ai pas encore quitté, queje suis toujours votre hôte, car je vis où vit don César.

l'alcayde.

Ce n'est pas bien à vous de m'imposer de nouvelles obligations, lorsque j'en ai déjà tant contracté qui font de moi votre dévoue serviteur.

DON JUAN

S'il en est ainsi, vous permettrez qu'il vienne avec moi pour cette nuit; mon amitié mérite de vous cette faveur.

l'alcayde.

il y à bien des recommandations de toute espèce, et les plus pressantes, pour qu'il ne sorte pas d'ici; mais il n'y a pas de consigne qui tienne contre vous. Toutefois vous me donnez votre parole de le ramener avant le jour?

DON JUAN

Je me porte sa caution en vous remerciant, et s'il survient quelque accident, j'entends qu'il coure pour mon compte.

l'alcayde.

Rappelez-vous bien : pour la nuit seulement.

DON CÉSAR

Avant que l'aube paraisse, vous me reverrez à la prison doublement votre esclave.

l'alcayde.

A cette condition les portes vous sont ouvertes. — Que Dieu vous

garde î

I» sort.

DON JUAN

Allons, don César, puisque vous êtes libre, conduisez-moi ou votre future vous appelle; je veillerai fidèlement sur votre rendez-vous.

DON CÉSAR

Il n'est pas juste que vous tardiez pour moi de retourner chez votre bute, où votre future vous attend ; je ne saurais y consentir Allons chacun ue notre côté.

286 de MAL EN PJS.

DON JUAN

Non pas, s'il vous plaît. Il n'est pas juste que je vous tire d'ici pour vous exposer à un danger, et qu'après je vous quitte.

DON CÉSAR

«re aesirerais cependant...

Ne vous en défendez pas, je vous accompagnerai. don césar, à part.

Cruelle situation!... Ne serait-ce pas à moi une véritable indélicatesse de souffrir qu'il veille sur mon rendez-vous et qu'il trahisse, même à son insu, un hôte à qui il doit tant?

DON JUAN

A quoi pensez-vous là?

DON CÉSAR

C'est que, voyez-vous, don Juan...

DON JUAN

Qui vous arrête encore, dites?

DON CÉSAR

Vous croirez peut-être que je suis un ingrat de me cacher de vous dans mes amours... Vive le cieîl Pylade n'a pas eu plus d'attachement pour Oreste, ni Euryale pour Nisus, que je n'en ai pour vous... Après cette assurance, souffrez que, malgré mon bon vouloir, je ne vous dise pas queJle est ma dame, — car cela m'est, en vérité, impossible,—et permettez que j'aiiie seul chez elle.

DON JUAN

Je serais importun si j'insistais davantage. {A part.) La ridicule discrétion et 1? sotte méfiance! {Haut.) Adieu, don César.

DON CÉSAR

Adieu, don Juan, Bonne chance l

Camacho?

Seigneur?

DON CÉSAR

CAMACHO.

Il sort,

DON CESAR

Prépare-moi avec soin un pistolet.

CAMACHO.

En voici un que j'ai arrangé de mon mieux pendant que vous causiez ; mais voyez s'il est bien en état.

DON CÉSAR

Très-bien; la pierre... la bourre... l'amorce, rien n'y manque

CAMACHO.

Et les ressorts jouent-iis bien?

DON CÉSAR

Très-bien.

CAMACHO.

C'est que, quand on manie un pistolet, on ne saurait prendre trop ûe précautions, autant pour soi que pour les autres.

DON CÉSAR

C'est juste.

Il s'éloigne.

CA MACHO.

Et moi, est-ce qu'il faut que je reste?

DOX CÉSAR.

Oui, Camacho.

camacho, au parterre.

Que toutes vos seigneuries soient témoins qu'il y a eu un laquais qui n'a pac suivi son maître K

Don César sort par une porte, et Camacho par une autre.

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