SCENE I
Un s¡te sauvage. Des montagnes. Une caverne.
On voit paraître, sur le haut d'une montagne, ROSAURA, vêtue en homme, portant des habits de voyage ; elle commence à parler en descendant la montagne.
ROSAURA.
Impétueux hippogriffe2, aussi rapide que le vent, arrête-toi! Pourquoi, éclair sans flarrme, aiseau sans plumes, poisson sans écailles, et quadrupède sans instinct naturel, — pourquoi donc l'emporter et l'élancer, le mors aux dents, au milieu du confus labyrinthe de ces rochers dépouillés?... Arrête, te dis-je, arrête-toi sur cette montagne, où les animaux sauvages auront aussi leur phaéton. Pour moi je ne veux pas aller plus avant, et terminant mon voyage où m'a conduite le destin, désespérée, je descends les hauteurs escarpées de ce mont sourcilleux qui brave le soleil... O Pologne! ce n'est pas là une attrayante hospitalité que celle que tu m'offres, puisqu'au moment ou je mets ie pied sur ton soi, tu permets queje ie rougisse de mon sang. Hélas ! mon sort ne me promettait pas davantage, et qui jamais eut pitié d'un malheureux?
Entre CLAIRON; il descend oar le même côté.
CLAIRON
Vous pourriez bien dire deux, s'il vous plaît, et ne pas m'oublier quand vous vous plaignez ; car si nous sommes deux qui avons quitté notre pays pour chercher les aventures, deux qui sommes arrivés jusqu'ici à travers toutes sortes de folies et de disgrâces, et deux encore qui avons dégringolé du haut de la montagne, — il n'est pas juste que j'aie partagé les périls et qu'ensuite je ne sois plus compté pour rien.
1 Estrella signifie étoile.
7 Hipngrifo violento Que corriste parejas con el viento, etc., etc.
ROSAURA.
Je ne le comprends point dans mes plaintes, Clairon, afin de ne pas t'enlcver le droit que tu as à tes propres consolations en pleurant ton infortune; car, comme disait un philosophe, on éprouve tant de plaisir à se plaindre, que pour pouvoir se plaindre on devrait presque chercher le malheur l.
CLAIRON
Le philosophe qui disait cela était un vieil ivrogne. Si je le tenais, je lui donnerais quelques douzaines de soufflets et autant de coups de pied, et ensuite il pourrait se plaindre tout son soûl... Mais, madame, dites-moi, qu'allons-nous faire tous deux, seuls, à pied, à cette heure, en ce lieu désert, et au moment où. le soleil disparaît de l'horizon?
ROSAURA.
Quelle singulière et triste aventure!... Toutefois, si mes sens ne s'abusent, si mes yeux ne sont pas trompés par mon imagination, il me semble qu'à la clarté incertaine du jour qui finit, j'aperçois là bas un édifice.
CLAIRON
Vous avez raison, ou bien mon désir et mon espoir en ont menti.
ROSAURA.
Je vois, au milieu des âpres rochers, une habitation si étroite, si basse, et d'une architecture si grossière, que l'on dirait un roc détaché qui a roulé du haut de la montagne.
CLAIRON
Approchons-nous, madame, et au lieu de regarder ce petit palais, prions les personnes qui l'habitent de vouloir bien nous y recevoir.
La porte en est ouverte... Mais quoi! le regard, en plongeant dans ce sombre lieu, n'y découvre que ia nuit.
On entend un bruit de chaînes.
CLAIRON
0 ciel ! qu'entends-je?
ROSAURA-
,Je ne sais quel senUfUt-îu rs a reiuiiie immobile, tremblante et
glacée.
CLAIRON
N'est-ce pas le bruit d'une chaîne? Queje meure s'il n'y a pas là un galérien ! Ma peur ne m'a jamais trompé.
sioiSiMoxn, dans la caverne.
Hélas 1 malheureux!... hélas! infortuné!
ROSAURA.
Quelle triste voix !... J'éprouve une nouvelle peine et de nouveaux
t ou miens.
! le pirfosoph c çni i dit cela est, je eiuis, de ia façon de Caldeioo.
JOURNEE I, SCENE 1, ni
CLAIRON
Et moi de nouvelles craintes.
ROSAURA.
ciairon ?
Madame?
ROSAURA.
Fuyons les périls de cette tour enchantée.
CLAIRON
•le voudrais bien, madame; mais je n'ai pas même assez de courage pour fuir.
ROSAURA.
Mais n'aperçois-je pas une faible lumière, une pâle clarté, une sorte d'étoile vacillante dont l'éclat incertain et irregulier augmente encore, s'il est possible, l'obscurité de cette ténébreuse habitation? — Oui, à ses reflets, je distingue, quoique de loin, un cadavre vivant qui est enseveli dans cette sombre prison... Et pour augmenter mon effroi, cet homme, qu'éclaire une triste lueur, porte pour vêtement une peau de bête, et il est chargé de fers. — Fuyons, ou du moins, puisqu'il ne nous est pas possible de fuir, écoutons d'ici ses plaintes.
Entre SIGISx>IOIND ; il est enchaîné et couvert de peaux de bêles S1G1SMOND.
Hélas! malheureux!... hélas! infortuné!... O ciel! je voudrais savoir au moins, dans mon malheur, quel crime j'ai commis contre toi en naissant! Est-il juste à toi de me traiter aussi cruellement, puisque mon seul crime est d'être né? et si cela devait m'être imputé à crime, ne devais-tu pas m'empêcher de naître? car, pour justifier ta rigueur, tu n'as rien autre à me reprocher... Est-ce que le reste des êtres animés n'ont pas eu naissance ainsi que moi? et si tous ainsi que moi ont eu naissance, pourquoi donc jouissent-ils de privilèges qui m'ont été refusés?... L'oiseau naît, et à peine estil une fleur qui a des plumes et un bouquet qui a des ailes, que, revêtu de sa parure charmante, il s'élance de son nid bientôt oublié, et fend d'un vol léger les plaines de l'air. Et moi qui ai plus d'âme, j'ai moins de liberté !... La bête sauvage naît, et dès que sa peau est marquée de ces taches égales qui y semblent tracées par le plus habile pinceau, elle traverse les forêts en bondissant, et pressée par la nécessité, déchire sans pitié tout ce qu'elle rencontre sur son passage. Et moi, avec de meilleurs instincts, j'ai moins de liberté!... Le poisson naît, et à peine est-il sorti du limon et des algues marines où il fut déposé, — à peine, couvert d'écaillés, peut-il se mirer sur les eaux, que, poussé par son caprice et la température de l'humide élément, il parcourt en tous sens l'immensité des mers. Et moi, avec plus d'intelligence, j'ai moins de liberté!... Le ruisseau
n»íf, couleuvre argentée qui se détache parmi les fleurs, et à peine km-! i sorti de son berceau parfumé, qu'il se déroule en longs plis avec un doux murmure, et traverse en chantant la plaine qui s'ou- \re devant lui. Et moi, avec une vie plus complète, j'ai moins de liberté!... Aussi, quand j'y songe, mon sein se soulève d'indignation, et comme un volcan, il est prêt à lancer feu et flamme. Quelle justice, quelle raison, quelle loi permet donc de refuser à un homme le doux privilège, le droit précieux que Dieu accorde au ruisseau cristallin, au poisson, à la bête sauvage, à l'oiseau1 ?
ROSAURA.
Ses paroles m'ont inspiré tout à la fois de la crainte et de la pitié.
S1GISMOND.
Qui donc a écouté mes plaintes?... Est-ce vous, Clotaldo?
CLAIRON
Dites que oui.
ROSAURA.
Non, ce n'est pas lui ; c'est un infortuné qui dans ces tristes lieux avait entendu vos gémissemens.
SIGISMOND
Eh bien! tu vas mourir; car je ne veux pas qu'il existe personne qui soit instruit de ma faiblesse; et seulement parce que tu m'as entendu, je vais te presser entre mes bras robustes et te mettre en pièces.
CLAIRON
Pour moi je suis sourd, et par conséquent je n'ai pas pu vous entendre.
Si tu as en toi quelque chose d'humain, me voilà à tes pieds, épargne-moi.
SIGÏSMOND.
Je ne sais par quelle secrète puissance, mais ta voix m'attendrit et ta présence me trouble. Qui es-tu ? — Car bien que je ne connaisse rien du monde, puisque cette tour, ou, pour mieux dire, cette caverne, a été jusqu'ici mon berceau et mon tombeau ; bien que depuis ma naissance je n'aie jamais vu que cet affreux désert, où je n'ai qu'une misérable existence aussi monotone et aussi triste que la mort ; bien que je n'aie jamais parlé à aucun être vivant, si ce n'est à un homme qui partage ma disgrâce et qui m'a donné quelques renseignemens sur le ciel et sur la terre, sur le cours des astres, sur l'art de gouverner les états; bien qu'à vrai dire, — ce qui cause ton effroi, — je sois un homme parmi les bêtes sauvages et une bête sauvage parmi les hommes, et que tu puisses à bon droit m'appeler un monstre; — toi seul, sache-le, tu as suspendu ma colère,
1 Rosaura, dans les Trois effets de l'amour, est dans la mime situation que Sigisœond, et, comme lui, elle compare sa desline'e à celle de tous les objets qui l'entourent, mais dans des vers qui ont moiïis de grâ"" "t. d'harmonie.
adouci ma tristesse, et charmé mon oreille et ma vue, Chaque fois que je te regarde, je t'admire davantage, et à mesure que je tp regarde je désire davantage te regarder. Je ne comprends pas que mes yeux se fixent ainsi sur toi, car en te voyant je meurs d'envie de te voir *. Mais n'importe, laisse-moi te voir, et queje meure! car si à te voir je ressens un tel effet, que ressentirais-je donc à ne te voir pas? Ne serait-ce pas une douleur cruelle, une fureur, une rage pires que la mort? car, après avoir vécu si malheureux, ne seraitce pas horrible de mourir au moment du bonheur?
ROSAURA.
Je te regarde avec effroi et t'écoute avec admiration, sans savoir ni ce que je puis te dire ni ce que je dois te demander... Je te dirai seulement que le ciel m'a conduit aujourd'hui en ces lieux aiin sans doute que je fusse un peu consolé, si toutefois c'est pour un malheureux une consolation que de voir un homme plus malheureux encore... On raconte d'un certain sage, qui était si pauvre qu'il n'avait pour toute nourriture que les herbes qu'il pouvait cueillir, qu'un jour, comme il disait à part soi, « est-il un homme plus pauvre et plus misérable?» et comme, là-dessus, il avait regardé en arrière, il eut réponse à sa question; car il aperçut un autre sage qui ramassait soigneusement les feuilles qu'il jetait 2. Moi, de même, j'allais par le monde me plaignant de la fortune, et tandis que je disais à part moi, « est-il un mortel plus maltraite du sort? » toi, plein de pitié, tu m'as répondu; car ma conscience me dit que tu ramasserais mes peines pour en faire ton allégresse. Si donc, par hasard, mes chagrins peuvent être pour toi un soulagement, une consolation, veuille en écouter le récit, et prends-en ce que j'en aurai de trop. Pour commencer...
clotaldo, du dehors.
Gardes de cette tour qui, soit paresse, soit lâcheté, avez laissé pénétrer deux personnes dans la prison...
- ROSA Ull A.
J'éprouve une nouvelle inquiétude.
S1G1SMOND.
C'est Clotaldo, mon gardien. Ai-je à redouter de nouvelles disfraces ?
clotaldo, du dehors.
... Avancez, accourez sans retard, et, sans qu'elles puissent sa défendre, arrêtez-les ou tuez-les.
tous, du dehors.
Trahison I trahison !
1 Ojos hidrópico* creo Que nus ojos deben ser, etc , etc.
Mol à mot : Mei yeux, je crois, doivent être hydre-piques; car, etc., etc. ' Je soupçonne ijtu- ce |>liiluso| 'In: est le même que le précédent.
«a4 LA YiE EST UN SONGE.
CLAIRON
Gardes de cette tour, qui nous avez laissé entrer ici, puisque . choix nous est donné, contentez-vous de nous arrêter - ce w^ le , plus commode.
Entrent CLOTALDOet des Soldais.
Clotaldo tient un pistolet. Tous les soldats ont lo visage couvert.
CLOTALDO.
Couvrez-vous tous le visage ; car il importe, tant que nous serons ici, que personne ne nous voie.
CLAIRON
Il paraît qu'on va masqué dans ce pays?
CLOTALDO.
O vous qui, par ignorance sans doute, avez franchi les limites de ce lieu retiré, contrairement au décret du roi qui défend à qui que ce soit de venir voir celui qui vit prisonnier parmi ces rochers, — rendez-vous, rendez vos armes, ou bien ce pistolet queje tiens va partir, en vomissant deux balles dont chacune donnera la mort à l'un de vous.
SIGISMOND
Avant que ces personnes reçoivent de toi la moindre injure, tyran farouche et cruel, je me serai moi-même donné la mort au moyen de ces fers... Oui, j'en jure par le ciel, tout enchaîné que je suis, je me déchirerai avec les mains, avec les dents, et je me briserai contre ces durs rochers, plutôt quede leur voir subir un outrage dont mon cœur serait désolé.
CLOTALDO.
Ne sais-tu pas, Sigismond, que ta destinée est telle qu'avant môme ta naissance tu fus, par la loi du ciel, condamné à mourir? Ne sais-tu pas qu'au milieu de ces rochers- tu ne peux te livrer qu'à une fureur impuissante? Pourquoi donc fais-tu entendre ces provocations? {Aux soldats.) Qu'on le rcmène dans sa prison et que la porte en soit fermée sur lui.
Les soldats font rentrer Sigismond dans la caverne.
sigismond, du dehors.
Vive Dieu! vous avez raison de m'ôter la liberté; car, semblable au géant de la fable, j'aurais entassé rochers sur rochers pour vous attaquer tous ensemble.
CLOTALDO.
C'est peut-être parce qu'on avait prévu la violence de ton caractère que tu souffres tous ces maux.
ROSAURA.
Puisque la fierté à ce point vous offense et vous irrite, il serait Insensé à moi de ne pas vous demander humblement la vie qui est ù vos pied" Uaissez-vous toucher de pitié en ma faveur, si vous ne
roulez pas qu'on dise que vous traitez avec une égale rigueur et celui qui est fier et celui qui est humble.
CLAIRON
Et si ni la Fierté ni l'Humilité,-ces personnages si importans el si écoutés dans les autos *, - ne peuvent toucher votre cœur, moi qui ne suis ni fier ni humble, mais un milieu entre les deux, je vous prie de vouloir bien nous protéger.
CLOTALDO.
Plolà!