SCENE PREMIERE
JESUS {arrive à droite.)
(Il s'assied au bord du chemin, regarde au loin,
vers les hauteurs de Sichem, rêve et médite.
Puis)
Oui. mon Dieu! Tout ce que je vois autour de moi me dit ta grandeur et ta gloire. Au ciel c'est
(1) Cette fête rappelle rintervention d'Esther qui sauva les Israélites de l'extermination projetée par Aman, favori d'Assuérus. roi des Perses.
ta main toute-puissante qui dirige le soleil et qui, au temple de la nuit, allume les étoiles. Près de moi tes doigts fins et tendres créent la fleur de l'olivier, le lis des champs que tu habilles comme Salomon.dans toute sa splendeur. ne l'a pas été. (1 ) Tu as créé mon aimée, ma petite Myriam, dont la peau est plus douce que le satin et le velours, dont la chevelure noire tombe sur sa nuque blanche comme, dans les bois ombreux, ruissellent les eaux moirées d'une source, ma petite Myrie à la démarche légère et pleine de grâce.
Mais tu n'es pas seulement l'auteur de tout ce qui, par sa beauté, frappe nos sens. Tu m'as créé aussi, toi, ô mon Père céleste immensément bon. Ton visage radieux fait tout rayonner autour de moi. Doucement il se penche vers moi. Tu me bénis et tu me parles et tu m'appelles ton fils que tu aimes. (Un temps.)
O mon Père divin, ce que tu me diras de faire je l'exécuterai pour que jamais je ne cesse de mériter ton amour. Je m'abandonnerai à toi. Car sous ta direction, les chemins les plus rudes sont aplanis devant moi. — Et moi aussi je t'aime infiniment, plus que je n'aime la mémoire de mon père Joseph tant regretté, plus que je ne chéris ma douce mère Marie, je t'aime au-dessus de tout, même de Myriam.
(1) Mathieu VI, 28.
Entre elle et toi. il est vrai, mon esprit et mon cœur sont partagés. Mais Toi qui as créé l'homme et la femme, tu as voulu qu'ils éprouvent ce sentiment puissant et tendre qui les attire l'un vers l'autre. C'est un tout autre amour que celui que
j'ai pour toi et que tu as pour ton fils
(// continue à méditer. Puis : )
Le conquérant orgueilleux qui. pour étendre sur les peuples opprimés sa puissance, envoie ses semblables à la boucherie, l'homme-vautour qui fabrique et vend à ce conquérant des montagnes d'armes de guerre pour ramasser une fortune dans le sang de milliers de tués, le mauvais riche qui, au lieu de te rendre grâce des biens dont tu l'as comblé et de soulager les malheureux, tient ses trésors enfermés ou se livre à d'immondes orgies, tous ces méchants cruels et impies ont lieu de te craindre : Le jour de leur mort, ils recevront leur récompense, car tu es le souverain juge. — Mais les justes, les purs peuvent se rapprocher de toi sans trembler. Ils voient que tu leur tends les bras. Ils courent à toi. leur Père, leur refuge. Et ce sont surtout les déshérités, les accablés que tu reçois dans ton sein, source intarissable de la suprême bonté, source où ils boivent l'eau divine qui les soulage, les guérit.
O mon Père, mon Dieu, apprends-moi aussi à soulager, donne-moi les gestes et les paroles qui réconfortent, la force qui dissipe les peines et les
misères que je rencontrerai sur mes pas. ( Un temps. )
Ah! si je pouvais faire le bien sur une grande étendue, en parcourant toute la terre d'Israël! Si je pouvais montrer aux hommes comment il faut qu'ils vivent pour que la paix et la bonté régnent parmi eux! — {Un temps.)
(Tout à coup il se lève vivement et va et vient à grands pas.) Oh! Je crois la sentir en moi. cette force! Il me semble, ô mon Père céleste, que tu es en moi et que tu me la donnes. N'est-ce pas toi que j'entends i* ta voix qui me dit : « Laisse-là le rabot et le marteau! Prends le bâton du voyageur! Quitte ta maison, ta mère, tes frères et sœur, et dis adieu à Nazareth! Va semer le bon grain pour qu'il lève et produise une riche moisson! »
(Encore un temps.)
Mais est-ce bien toi, toi. Seigneur, qui veux cela de moiî* Si je m'en allais, j'abandonnerais aussi Myriam. Et je l'aime! (Avec force.) Je l'aime! Je lui ai promis de lui garder mon amour toute ma vie, et elle espère qu'elle sera ma femme! — Mais si je devenais ton prophète, pourrais-jc l'épouser.'' Elie. Elisée. Isaïe, Daniel n'avaient pas pris femme. Comment auraient-ils pu se livrer à la sainte mission dont tu les avais chargés.'* — D'ailleurs il suffit que je pense à elle, à sa tendresse enveloppante, que je voie sa beauté, ses grands yeux noirs et pleins d'amour, de confiance en moi.
lABLEAli III. 45
il suffit que m'apparaisse son sourire, cette lumière et joie de ma vie. pour que je sente que je ne puis la quitter. — Non. vraiment, je ne le puis. (Un temps. Ensuite :)
Et pourtant ce serait une belle, une grande mission!
(MYRIAM arrive à une trentaine de pas.)