‹ ThéâtreChapitre 12 sur 22 · JESUS, MYRIAM. LA FEMME BALEM · texte numérisé non relu

JESUS, MYRIAM. LA FEMME BALEM

LA FEMME. — Oh, je te reconnais! Tu es l'homme qu'on appelle Jésus, fils de Joseph, et qui souvent, les jours de sabbat, fait la lecture et parle dans la synagogue.

JESUS. — En effet, ma bonne femme! Je suis cet homme.

LA FEMME. — Et tu dis tout avec une douceur, et, malgré ton jeune âge, avec une autorité — Et les autres t'écoutent. Et moi aussi. — C'est parce que j'ai vu que tu étais bon comme les hommes le sont rarement, que je t'aborde. Tu ne m'en voudras pas, dis, jeune maître?

JESUS, agréablement surpris de ce titre qu'on lui donne pour la première fois. — Au contraire, je t'écoute. Parle.

LA FEMME. — Regarde, je suis presque aveugle, tellement j'ai pleuré et je pleure encore. Car je suis malheureuse, malheureuse!

JESUS, plein de pitié. — Que t'est-il arrive?

LA FEMME. — D'abord j'ai perdu mon mari si jeune. Il ne criait pas sur nous à la maison, s'entendait avec tout le monde, ne s'enivrait jamais. Il était bon et patient. Mais il a eu une maladie de langueur, et malgré mes soins et mes prières —

JESUS. — Ah. tu as prié!

LA FEMME. — Oui. et malgré cela il est mort. Je l'ai pleuré nuit et jour. — Il me restait le seul fruit de notre union, une enfant aussi belle que cette jeune fille qui est avec toi. Elle avait les mêmes cheveux noirs et luisanti, les mêmes grands yeux profonds. Hélas, elle était plus pâle. Elle a

eu la maladie de son père, mais elle n'a résisté que quelques jours, puis elle est allée le rejoindre. — Et je suis restée seule, toute seule. A la maison je les vois toujours à la place qu'ils occupaient habituellement. Et je tends les bras vers eux, mais j'étreinds le vide. Et alors je m'enfuis et je cours les chemins. Et je deviendrai folle. Quelquefois un démon me pousse à me tuer.

(Elle est tombée à genoux devant lui.)

JESUS, se penchant sur elle. — Pauvre femme! (// lui pose doucement la main sut la tête.) Connais-tu l'histoire de Job.''

LA FEMME. — N'est-il pas devenu aveugle?

MYRIAM. — Tu confonds avec le père Tobie.

JESUS. — Le Seigneur, pour éprouver Job lui avait tout pris, d'abord tous ses biens, puis ses enfants, tous ses enfants, de beaux, grands garçons, d'avenantes et fortes filles. Et Job, qu*a-t-il dit.'* — Tu ne te rappelles pas encore.^

LA FEMME fait un geste disant quelle ne sait pas.

MYRIAM. — Il s'est écrié : Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a repris. Que le nom du Seigneur soit béni. ( I )

(Un temps.)

JESUS. — Et le père Tobie. cet homme équitable et pieux entre tous, quand il était devenu

(1) Job I, 21.

aveugle, qu'a-t-il dit? (// attend. Elle ne répond pas.) « Seigneur, a-t-il dit, tu es juste, et tout ce que tu fais, est bien fait, et n'est que bonté et fidélité ». (1 ) — Qui, Tobie et Job ont accepté leurs terribles souffrances. Ils ont compris la justice de Dieu. Ils se sont dit que par leurs péchés, ils avaient mérité leurs peines. — Toi aussi, tu n'as peut-être pas assez pensé au Seigneur, quand ton mari et ton enfant se portaient bien et t'aimaient et que tu étais heureuse.

LA FEMME. — Oui, j'ai oublié que c'était Dieu qui m'accordait ce bonheur et je ne lui ai pas rendu grâce. Et il m'a repris ce qu'il m'avait donné. Je n'en étais pas digne,

(Elle sanglote.)

JESUS, doucement. — Ah oui! Le Seigneur est jaloux. Il nous aime et veut que nous l'aimions par-dessus tout. Mais Job et Tobie savaient aussi que notre Père céleste n'abandonne pas ceux qui croient en lui. Ils ont eu confiance en sa bonté. Et ils se sont résignés. (Un temps.) Bienheureux ceux qui se résignent, car ce qu'ils ont perdu leur sera rendu au centuple.

LA FEMME. — Comment les miens me seraient-ils rendus."* Ils sont dans la terre.

JESUS. — Ils ressusciteront.

LA FEMME. — C'est toi qui dis cela! C'est

(1) Tobie m, 2.

lABLEAL III. 51

donc vrai! Il y en a tant en Israël qui ne croient pas à la résurrection. ( 1 )

JESUS. — Si tu te résignes et si tu as confiance en Dieu, tu les retrouveras au Paradis.

LA FEMME, confiante. — Au Paradis! — Oui. je me résigne! Oh oui!

JESUS. — Bienheureux ceux qui auront pleuré ici-bas. car ils seront dans la joie. (2) (Un temps.)

LA FEMME. — Tu dis des paroles d'or, Jésus. Je suis tout autre depuis que tu m'as parlé. {Elle se lève.)

JESUS. — Le Seigneur te bénisse et te donne la paix!

(Elle le regarde, les yeux pleins de reconnaissance, prend la main de Jésus et la baise. Puis elle s'en va. Et sa démarche n'est plus celle d'une accablée comme quand elle est arrivée.

(Jésus, lui, reste rêveur.)

MYRIAM. — Oh, regarde, mon ami. (// sort brusquement de sa rêverie.) — Elle n'a plus l'air d'une malheureuse, d'une folle.

JESUS. — Elle a retrouvé son Dieu, son Consolateur.

MYRIAM. — Grâce à toi, Jésus.

(Cependant la femme Balem a disparu.)

(1) Les Saducéens, membres d'une puissante secte juive, opposée aux Pharisiens, ne croyaient ni à la résurrection des morts, ni à la vie future.

(2) Luc VI. 21.

Page 1