‹ ThéâtreChapitre 14 sur 22 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

JESUS (seul)

(Il médite encore un moment et semble très agité. Puis :)

Comme je suis troublé, tiraillé! — Voici que ma route bifurque, et deux chemins s'ouvrent devant moi. Le premier va vers la droite, le second vers la gauche. Et ils s'éloignent de plus en plus l'un de l'autre. — Lequel prendrai-je?

Pendant que, par mon amour pour Myriam, j'étais détourné de toi, ô mon Père céleste, tu m'as

envoyé cette malheureuse, la femme Balem. Tu m'as inspiré la force du consolateur qui a calmé son âme tourmentée. Tu as voulu me montrer que tu as mis en moi ce pouvoir, ce grand pouvoir qui soulage et fortifie les accablés, réveille en eux la foi endormie et les ramène à leur Père divin. Tu veux donc que je cesse d'être charpentier, que je vive uniquement pour annoncer aux hommes ta gloire, ta puissance, ta bonté

Mais voilà que de nouveau le doute s'empare de moi. O mon Dieu et mon Maître! Me charges-tu vraiment d'être ton prophète? Lorsque tu as fait venir sur ma route cette pauvre délaissée, je venais de revoir et de recevoir dans mes bras ma petite Myriam. et c'est encore toi, ô mon Dieu, qui as voulu qu'elle me rejoigne. Et dès que je la retrouve, que ma main prend sa main mignonne, que ses lèvres ardentes touchent les miennes, je suis saisi d'un désir immense, d'un désir fou de la prendre, de la posséder chair et âme. Oui, c'est toute la passion de l'homme pour la femme qu'alors je ressens jusqu'au fond de mon être, cet amour que le sien rallume et entretient constamment et qui me dit que je dois lui consacrer, à elle, ma vie entière!

(Tout à coup, dans une forte exclamation.)

Ah! Je te comprends maintenant, ô mon Père! Tu m'cnvoyes cette tentation, tu me montres les charmes de cette jeune femme pour m'éprouvcr, pour voir si j'ai bien la force de résister aux séductions les plus puissantes et les plus terribles de cette terre. — Ah oui, elles sont terribles, ces séductions, car tu as fait de Myriam la plus belle, la plus tendre des vierges, aussi belle, aussi aimante que la Sulamite du Cantique des Cantiques. Et je succomberai. Et je ne suis qu'un homme et bien trop faible pour accomplir l'œuvre grandiose que tu veux me confier.

(Il est tombé à terre et l'on voit que le conflit le plus violent, le plus tragique qu'ait jamais connu âme humaine, se livre en lui. Il halette, gémit, sanglote pendant que son front s'est couvert de sueurs.) *>>/

(Subitement une idée lumineuse l'éclairé.) Pourtant en restant fidèle à Myriam et en l'épousant, je n'aimerai qu'elle et ceux qui naîtront de nous. Je ne me dévouerai que pour eux et je devrai consacrer tout mon temps à travailler pour leur subsistance. Tandis que si je deviens ton prophète, ô mon Dieu, j'aimerai, comme toi, toute l'Humanité qui erre dans la sombre nuit, l'Humanité inquiète et souffrante. Je me donnerai tout entier à ceux qui sont dans la misère et la peine, je

leur montrerai le chemin lumineux oii ils trouveront le repos de leurs âmes, le chemin qui conduit vers le royaume des cieux, vers toi, ô notre sublime Créateur, notre Père.

(// se redresse, tout grand.) J'ai compris. Tu veux que je sois entièrement à ton service, un nouvel Elie, un nouvel Isaïe, que je témoigne de toi, devant les hommes. Tu exiges que je sacrifie mon amour pour Myriam. —

(Avec un immense effort de toute son énergie il prend la résolution suprême.) Qu'il en soit donc ainsi! — Oui, quelque grand que soit le sacrifice pour moi et pour la pauvre enfant qui avait mis en moi toute sa foi, tout son rêve de bonheur, j'obéirai. — Mais si je renonce à son amour je serai d'autant plus digne du tien, ô mon Père! Tu verseras sur moi tous les parfums de ton affection éthéréc. J'en goûterai toutes les joies divines. — Et si moi-même je ne dois pas avoir d'enfants, j'appellerai à moi tous ceux que je rencontrerai dans mes pérégrinations. Je les caresserai. Je les bénirai.

(Pendant qu'il va vers la droite pour descendre à Nazareth, le rideau tombe.)

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