‹ Théatre (volume 2)Chapitre 1 sur 166 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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Gbaqpi.fi)is quaje' reyois uner pièce dal[arlvaux»,j[0 ma souviena d!un beau coutet, lu dana. j^. 110 sais quedi livra.

Une fée entrait^ à minuit^, dana la grande salle d'un yijsu& châleau,. tendue de tafôssenes. de haute, lice. Les bergers de UÂslxéCy les.nymi^ea deVAmintef les divinités galanles^ de belles daniea deUancien temps^ en habits de. féteyj'puaîenl; de la flûte ou tiraienti de TarCj, trônaient sujr les nuées, ou causaionl dans des cabinets de verdure^le long^ dea mu** railles tcanafocmées^ en jardins, d'idylle. Mais rautomne des siècles, avait, passé sur ee printemps de couleurs : le. ciel jauniasait,. lea nuages laissaient tomber leura flocons^ les arhses craquaient dan& leur éconc^ brodée ;. le& flggares.ellear mtaom commençaient à décGoUce et & s'eCEacer : leurs, yeux n'étaient, que des taches biisantes» leurs jouos. rentraiûat daQ& l!étoiTe>Jeur sourieei édairoltournait au bâillement ou» à la giimace ; iea gestes ne tenaient plua qu'à un fil> le& traits à ttoft nuanci^f. la larme h. ua coutaur déjài entamé et prea«-

II MARIVAUX

que déteint. Tous ces frêles personnages, décomposés maille à maille, laissaient transparaître leur vide intérieur. Encore quelques jours, et leur existence fictive allait s'évanouir...

La fée touchait de sa baguette cette fantasmagorie pâlissante, et une vie magique la ranimait subitement. Le ciel £0 retrempait dans Tazur, les nuages reprenaient leur souiïié aérien^ les oiseaux chantaient dans les arbres reverdis ; la couleur, circulant dans le tissu flétri, ^ressuscitait ses fantômes ; l'arc vibrait sous les doigts des nymphes, les flûtes résonnaient entre les lèvres des bergers, un murmure de robes de soie et de chaînes d'or remplissait la toile. On entendait battre les ailes de l'Amour.

C'est le miracle qui se fait à chaque reprise dans ces comédies de Marivaux, aussi fanées aujourd'hui que les tapisseries du vieux temps. Elle n'est plus, cette société voluptueuse dont il a fixé, dans un style d'argent et de soie, l'éclat fugitif. Ses personnages nous sont devenus aussi étrangers que pourraient l'être les habitants de la planète de Vénus. Nous avons perdu la clef ciselée de leur fin langage, nous ne comprenons qu'à demi. leurs élégances et leurs quintescences. Cependant, que la scène ravive cet Eldorado de la galanterie, et le charmo opère, et le sortilège s'accomplit. Sous ces figures de camaïeu court le frémissement de la vie ; nous nous reprenons à aimer ce monde précieux, ces mœurs langoureuses, cette' métaphysique délicate, ces tendres amants et ces douces jeunes femmes dont les amours subtils font penser aux mariages des fleurs et à leurs échanges de parfums.

Ce qui nous séduit avant tout dans le théâtre de Marivaux, c'est sa poésie romanesque. On placerait volontiers la scène de ses comédies dans une de ces îles merveilleuses que Shakspeare choisit pour cadre de ses féeries. Au milieu des licences de la littérature de Tépoque, son répertoire vous apparaît comme une oasis où un cercle d'honnêtes jeunes femmes et d'amants discrets s'est réfugié pour tenir un décaméron. Les joies triviales et les rires bruyants sont bannis de ce calme asile. On y cause à demi-voix, on y brûle à petit feu, on s'y promène à pas lents dans des laby-

MARIVAUX. m

rinthes aux riants dédales. Les plus imperceptibles battements du cœur y résonnent, comme dans ces paysages de contes bleus où Ton entend germer Fherbe et pousser les feuilles. Une teinte d'âge d'or flotte sur ce théâtre poétique. Ses amoureux ressemblent à des Princes Charmants; ses mères et ses tantes grondent et radotent à la façon des vieilles fées ; ses jardiniers et ses paysans ont la riante bêtise des sylvains de trumeau; les soubrettes reflètent comm^ des miroirs et répètent comme des échos Tesprit et la beauté de leurs jeunes maîtresses ; quant k ses jeunes femmes^ on dirait les sœurs des héroïnes de Shakspeare.

Cette ressemblance si frappante est peut-être un simple hasard. A Tépoque où Marivaux écrivait, Shakspeare était aussi inconnu en France qu'aurait pu Tétre un poète japonais. Son œuvre immense n'avait pas été découverte : ni Voltaire ni Letourneur ne l'avaient encore abordée. En Angleterre même, 'sa gloire était alors éclipsée par la réaction pseudo-classique du siècle de la reine Anne.

Marivaux pénétra-t-il par quelque voie secrète dans ce théâtre vierge et sauvage? eut*il la primeur de ses beautés et de ses merveilles? L'esprit romanesque de ses personnages ferait croire à une iniilation clandestine. Par moments, il semble que le parc de ses châteaux donne dans les paysages enchantés du Songe d*une nuit d'été et de Comme il vous plaira. Il semble que ses marquis et ses chevaliers rapportent, mêlés à la poudre de leur coiffure, les parfums de la Forêt des Ardennes. Ses femmes surtout, par leur faculté exquise et nerveuse de sentir la vie, rappellent les filles du grand poète anglais. Même caprice ému, même ironie attendrie, même goût de surprises et de déguisements. Silvia n'aurait qu'à changer son tablier de soubrette contre la cape de Rosalinde pour intriguer le pâle Orlando. Les reparties d'Araminte et de Dorante se croiseraient sans dissonance avec les concetti d'Hermia et de Lysandre errant dans les sentiers du bois athénien.

Quoi qu'il .en soit, quelles délicieuses créatures que ces jeunes femmes à demi vraies, à demi factices 1 Telles ces fleurs rares qui tiennent de la nature la sève et le parfum,,

IV MARIVAUX

de Tart les nuances uniques qui teignent leurs corolles. On sent battre un cœur sous leur corsage à nœuds de rubans; on sent passer de sincères rougeurs souarinearnat qui farde leurs joues. Ce qui les distingue entre toutes /es horoïnea de l'ancien théâtre^ c'est leur sensibilité spirituelle. Elles filent le parfait amour à une quenouille délicieusement embrouillée; elles aiment un peu, beaucoup, passionfiémeni^ jamais pas du touty et ne se lassent pas d'efîeuiller cette marguerite immortelle. L'aveu voltige sur leurs lèvres; mais comme elles savent le reprendre au moment où il s'échappe, et le cacher sous l'ironie d'un sourire! c'est là que le style de Marivaux se déploie dans sa complicatioa déli* cale; mélange unique de tendresse et de taqulneri/e, d'émotion et de légèreléi de mélancolie et de verve; effets de clair-obscur transposés dans le langage. La réticence en- VjBloppe la- pensée, et la voile comme d'un demi-jour.

Swedenborg raconte, dans ses FisHons^ qu'il vit des esprits de l'air causer entre eux et se comprendre par le seul clignement de leurs yeux. Il y a quelque chose^ dans les. dialogues de Marivaux, du mystère, de ces. entretiens palpitaot au fond des nuées.

On a beaucoup médit de ce fin 'jargon; on a. reproché à Marivaux sa manière; mais cette manière lui est naturelle; il serait affecté s'il était simple. Lçs sensitives sont dans la nature aussi bien que les bleuets dds champs. Toutes les civilisations extrêmes produisent des sentiments trop complexes pour être traduits par la langue vulgaire.. Les recherches de la parole peuvent seules, exprimer certains raffinements de l'esprit et des, mo&urs..— L'amour ne fait qjubou changer da costumes et de conventions; il faut remonter la source des siècles pour le rencontrer à Tétat de nature. Il est nu, près des puits de La Genèse, lorsqu'il inspire les filles de patriarches donnant à boire aux pasteurs. Il est nu encore, dans Vlliade, quoique déjà k demi drapé de sublimité^, lorsqu'il pousse Hélène rougjssaojbe dans te lit. nuptial de Paris. Mais, au-delà de. cette antiquité vénérable, que de métamorphoses et que d'artifices 1 La Grèce le traite en enfant; elle lui apprend toute sorte de gentillesses et de mi-

MARIVAUX. V

gnardicôs anacréontiques. Rome l'enivre dans ses orgies, le moyen âge le spiritualise; ri en fait un ange^ une fée, une étoile, gtrelque chose d'aérien et d'incorporel que la chevalerie poursuit en Tévant... A la renaissance, TAmour reprend son beau corps païen; inais il garde l'auréole mystique dont le christianisme Tavait entouré. Son culte sensuel et subtil se complique de fîtes nojrveaux et de pratiques infinies. Au xviiârsiècle, il devient le maître des cérémonies du cœur, et fève Ihéoriquemenrie cours des fleuves du pays de Tendre. Sous Louis XV, il prend les ailes du désir et s'évapore en caprices.

Ainsi 'l'histoire ie l'Amour n'est qii'un carnaval ; il varie ti l'infini ses masques et ses modes, ses idiomes et ses 'élé* gances ; mais, ce qu'il y a de plus maniéré dans une société guelle qu'elle soit, c'est lui, toujours lui. Qu'il soit ardent pu transi, qu^îl s'enveloppe du voile des vierges ou qu'il .dénoue sa ceinture, qu'il monte, le poignard aux dents, l'échelle de soie de l'Espagne, ou qu'il tienne à deux genoux, sur un tabouret, l'écheveau que roule sa maîtresse, ce sera toujûUES lavec desimines études afféteries adorables. Il a son J dialecte à lui dans chaque langue, son sanscrit sacré dans ' chaque idiome ; une langue de concetti; d'hyperboles et de délicieuses gasconnades. Il se fait, pour ainsi dire, un sérail de toutes les sensualités et de toutes les grâ&s du vocabulaire. — Prenez au hasard un verset de Salomon,^iine strophe d'Hafiz, une élégie de Properce, un sonnet de Pétrarque, une déclaration d'amour de Shakspeare, une tirade de Racine, un rondeau de Voiture, une épître de Çentil-Bernard, vous y trouverez partout le même luxe de métaphores, les mêmes recherches de la parole se chargeant, pour mieux séduire, de toutes les parures, joyaux ou clinquants, qu'elle peut recueillir. — Que d'étoiles, que de lis, que d'yeux de gazelle, que de perles, que de flocons de neige, que de rayons de soleil, que de croissants de lune ! Toutes les fleur? 4u ciel et de la terre versées pêle-mêle dans le giron de la bien-aimée t

Pourquoi donc reprocher à Marivaux son marivaudage? ^ Sa langue est celle d'un siècle d^analyse et de vojkipté. Il a 7

Ti MARIVAUX.

découvert les infiniment petits du cœur; il a fixé des nuances^ des colorations, des reflets qui, sans lui, se seraient à tout jamais dissipés. Il raffine sans doute, et il subtilise ; il note le soupir, il distille une larme, il égrène le mot, ii volatilise la pensée : on doit le respirer et non s'en nourrir. Hais Tesprit français a donné en lui sa fleur des pois et S09 élixir; le dessm de ses élégances est enfermé dans ce précieux répertoire. Le jour où il disparaîtrait, quelque chose s'en irait avec lui, quelque chose de frivole sans doute, mais d'exquis et d'irréparable.

Héliogabale éleva un mausolée < aux mftnes d'un vase de cristal, » voulant éterniser la mémoire des joies et des ivresses qu'il avait versées. La comédie de Marivaux est' fragile comme le vase du César idolâtre; comme lui aussi» elle charme et enivre. Mais prenons garde de la briser, n'ai* térons pas sa tradition délicate : ses légers mânes ne reviendraient pas.

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