‹ Théatre (volume 2)Chapitre 100 sur 166 · SCÈNE XIX LISETTE, LA COMTESSE · texte numérisé non relu

SCÈNE XIX LISETTE, LA COMTESSE

LA COMTESSE

Ahl c'est donc VOUS?

LISETTE

Oui, madame. La poste n'était point partie. Eh bien, que TOUS a dit le marquis?

LA COMTESSE

Vous méritez bien que je l'épouse.

LISETTE

Je ne sais pas en quoi je le mérite; mais ce qui est certain, c'est que, toute réflexion faite, je venais pour vous le conseiller, (a part.) Il faut céder au torrent.

LA COMTESSE

Vous me surprenez. Et vos profits, que deviendront-ils?

LISETTE

Qu'est-ce que c'est que mes profits?

LA COMTESSE

Oui : VOUS ne gagneriez plus tant avec moi si j'avais un mari, avez-vous dit a Lépine. Penserait-on que je serai peutêtre obligée de me remarier, pour é(^happer à la fourberie et aux services intéressés de mes domestiques?

Ah! le coquin! il m'a donc tenu parole. Vous ne savez pas qu'il m'aime, madame; que, par là, il a intérêt que vousépousiez son maître ; et, comme j ai refusé de vous parler en ftiveur du marquis, Lépine a cru que je le desservais auprès de vous; il m'a dit que Je m'en repentirais : et voilà comme il s'y prend. Mais, en bonne foi, me reconnaissez-vous au discours qu'il me fait tenir? Y a-t-il même du bon sens? M'en aimeriez-vous moins quand vous seriez mariée? £a seriez-vous moins bonne, moins généreuse?

LA COMTESSE

Je ne pense pacr>

LISETTE

Surtout avec le marquis» qui, de soii côté, est le meilleur homme du monde. Amsi, qu'est-ce que j'y perdrais? Au contraire, si j'aime tant mes profils» avec vos bienfaits je pourrai encore espérer les siens.

LA COMTESSE

Sans difficulté.

LISETTE

Et enfin, je pense si dilTéremment, que je venais actuelle* ment, comme je vous Tai dit, tâcher de vous porter au mariage en question, parce que je le juge nécessaire.

LA COMTESSE

Voilà qui est bien, je vous crois. Je ne savais pas que Lépine vous aimait; et cela change tout, c'est un article qui te justifie. N'en parlons plus. Qu'est-ce que tu voulais me dire ?

LISETTE

Que je songeais que le marquis est un homme estimable.

LA G0MTESS1^.

Sans contredit; je n'ai jamais pensé autrement.

USETTE.

Un homme en qui vous aurez l'agrément d'avoir un ami sûr, sans avoir un malire.

LA COMTESSE

Cela est encore vrai; ce n'est pas là ce que je dispute.

LISETTE

Vos affaires vous fatiguent.

LA COMTESSE

Plus que je ne puis dire : je les entends mal, et je suis une paresseuse.

LISETTE

Tous en avez des instants de mauvaise humeur qui nui* sent à votre santé.

LA COMTESSE

Je n'ai connu mes migraines que depuis mon veuvage.

LISETTE

Procureurs, avocats, fermiers^ le marquis vous délivrerait de tous ces gens-là. Savez-vous bien que c'est peut-être le seul homme qui vous convienne ?

LA COMTESSE

D faut donc que j'y rêve.

m ' THÉÂTRE DE MARIVAUX.

tISKTTE.

Vous ne vous sentez pas de Téloignement pour lui?

^ LA COKTES^.

Non, aucun. Je ne dis pas que je l'aime de ce qu^on appelle passion; mais je n'ai rien dans le coBur qui lui soit contraire.

LISETTE

Eh! n'est-ce pas assez, vraiment? De la passion I Si^ pour vous marier, vous attendez qu'il vous" en vienne, vous resterez toujours veuve; et, à proprement parler, ce n'est pas lui que je vous propose d'épouser, c'est son caractère.

LA GOirFEâ^.

Qui est admiraMe, j'en conviens. On peut dire assurément que tu parles bien pour lui. Tu me disposes on nepeut pas; mieux; mais il n'aura pas l'eaprit d'ea profiter, mon enfant.

LISBTTB.

D'où vient donc? Ne vous a-l-il pas parlé de son amour?

LA COMTES!^

Oui, il m'a dit qu'il m'aimait, et mon premier mouvement a ét^d'en paraître étonnée re'étati bien lemornSi Sais-tu ce qui est an ivé? Qu'il a pris raoïi étonnement pour de la colère. Il a commeoeé par élablir que je ne po>èvais> pas le soulïrir : en un mot, je le déteste, je suis furieuse contre son amour : voilà d'où il part; moyennant quoi, je ne saurais le désabuser sans lui dire : « Monsieur, vous ne savez ce que vous dites; • et ce serait me jeter à sa tête : aussi n'en ferai-je rien.

LISETTE

OhT c'est une autre affeire; vous avez raison : ce. n'est pès ce que je vous conseille non plus, et il n'y a qu'à le laisser là.

Bon 1 tu veux que je l'épouse, tu veux que je le laisse là; Vbl te promènes .0'uneextréinUé àiKatiife*. Ebl peuMtrenV t-il pas tant de torts, et que c'est ma faute. Je lui répondsi quelquefois avec aigreur.

LISETTE

J'y pensais; c'est ce que j'allais vous dire. Voulez^vous» que j'ep parle à Lépine, etque je luijasinue de l'encourager ?

LA COMTESSE

Non : je te le défends, Liselte,^ à moins que je n'y sois pour rien.

LISETTE

Apparemment : ce n'est pas voua qui vonsieii avisez, c'est moi.

LA COMTESSE

£n ce cas, je n'y prends point de part. Si je Fépouse, c'est

mais cette envie-là > vient tout d'un coup: il y a tant de minois qui vous la donnent! Avec une femme, on a des enfants, c'est la coutume; auquel cas, serviteur au collatéral. Ainsi^ mon neveu, prenez toutes vos petites précautions, et vous mettez en état de vous passer de mon bien, que je vous destine aujourd'hui^ çt que je vous ôterat demain peut* être.

DpRÀNTB.

Vous avez raison, monsieur; et c'est aussi à quoi je vais travailler.

M. REMI

Je vous y exhorte. Voici mademoiselle Martbon : éloignes^ vous de deux pas, pour me donner le temps de lui deman* der comment elle vous trouve. (Dorante s'écarte 09 peu.)

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