‹ Théatre (volume 2)Chapitre 108 sur 166 · SCÈNE XIV ARAMINTE, DUBOIS · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV ARAMINTE, DUBOIS

ABAMINTE.

Qu'est-ce que c'est doncquecet air étonnéque tu as marqué, ce me semble, en voyant Dorante? D'où vient cette attention à le regarder ?

Ce n'est rien, sinon que je ne saurais plus avoir l'honneur de servir madame, et qu'il faut que je lui demande mon congé.

ARAMINTE, sarprbe.

Quoil seulement pour avoir vu Dorante ici?

DUBOIS

Savez-vous à qui vous avez affaire ?

ARAMINTE

Au neveu de M. Rcml, mon procureur.

DUBOIS

Ehl par quel tour d'adresse est-il connu de madame? Comment a-trM fait pour arriver jusqu'ici?

ÂRAHINTE.

C'est U. Rémi qui me la envoyé pour intendant.

DUBOIS

Lui, votre intendant f et c'est M. Rémi qui vous l'envoie! Hélas 1 le bon homme, il ne sait pas qui il vous donne; c'est un démon que ee garçon-là.

▲luuHNarc.

Mais que signifient tes exclamations?, Ëxpli(lue4oi; est-ce que tu le connais ?

DUBOIS

Si je le connais, madame! si je le connais f Ah ! vraiment oui; et il me connaît bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se détournait, de peur que je ne le visse?

ARAHINTE.

H est vrai, et tu me surprends à mon tour. Serait-il capable de quelque Bwivaise action, que tu saches? Est-ce que ce n'est pas un honnête homme?

DUBOlâ^.

Lui I i} n^y fepas de plus brave homme dans toute la terre; il a peut-être plus d'honneur à toi tout seul qae einquanie honnêtes gens ensemble. Oh! c'est une probité merveilleuse ; il n a peut-être- pas soa pmiL.

ARAHINTE.

Eh I de auoi pefkit^l dono être questîbn ? D'où vient que tu m'alarmes? En vérité, j'en suis tout émue.

DUBOIS

Son dêfbut, e'est U. (ti se touche lé froat.) CM à la tôle que son mal le 4ieftt<

ARAHINTE.

A la tête?

nuwii».

(M, 9 est tifflbté, mais» timbré comme cent

ARAHINTE.

Dorante 1 il m'a para ée tPès»*bon sens. Quelle preuve astu de sa foii^t

BVBQIS.

Quelle preuve ! il y a six mo>i& qu'il est tombé fou ; il y a six mois qu'il extravague d'amour, qu'il en a la cervelle brûlée, qu'il en est comme un perdu : je dois bien le savoir, car j'éiais à lui, je le servais, et c'est ce qui m'a oblige de le

LES FAUSSES CONFIDENCES. f83

quîllep, et c'est ce qui me force de m'ea aller encore. Otez cela, c'est un homme incomparable.

ÀRAUINTE, nn pea bondant.

OhT bien, il sera ce qu'il voudra, mais je ne le garderai pas. On a bien affaire d'un esprit renversé, et peut-être encore, je gage, pour quelque objet qui n'en vaut pas la. peine t ear les oommesont des fantaisies...

BUBOIS.

Ah 1 vous m'excuserez : pour ce qui est de robjet, il n'y a rien à dire. Msflepeâie 1 sa folie est de bon goût.

ÂRÂUINTE.

r^'importe, je veux le congédier. Est-ce que tu la connais^ cette personne?

DUBOIS

J'ai rhonneur de la voir tous les jours : c'est vous» madame.

ABÂVmTE.

Hoi, dis- tu?

DUBOIS

Il vous adore; il y a six mois qu'il n'en vit point, qu'il donnerait sa vie pour avoir le plaisir dé vous contempler un instant. Vous avez dû voir qu il a l'air enchanté quand il vous parle.

ÀRÂMmTE.

Il y a bien, en effet, quelque petite chose qui m'a paru extraordinaire. Ehl juste ciel* le pauvre garçon l de quoi s'avise-t-il ?

DUBOIS

Vous ne croiriez pas jusqu'où va sa démence : elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il est bien fait, d'une figure passable, bien élevé et de nonne famille ; mais il n'est pas riche ; et vous saurez qu'il n'a tenu qu'à lui d'épouser des femmes

Î[ui l'étaient, et de fort aimables, ma foil qui offraient de lui aire sa fortune, et qui auraient mérité qu'on la leur fît à elles-mêmes; il y en a une qui n'en saurait revenir, et qui lo poursuit encore tous les jours. Je le sais, car je l'ai rencontrée.

ARAMIMTE» aYec négligence.

Actuellement?

DUBOIS

Ouï, madame, actuellemenl; une grande bruno très-piquante, et qu'il fuit. Il n'y a pas moyen, mone'eur refuse tout, c Je le» tromperais, me disait*il; je ne puis les aimer.

mon cœur est parti 1 > ce qu'il disait quelquefois la larme à l'œil; car il sent bien son torl.

ARAMINTE

Cela est fâcheux. Mais où m'a-t-il vue avant que de venir chez moi^ Dubois ?

Hélas t madame, ce fut un jour que vous sortîtes de l'Opéra qu'il perdit la raison : c'était un vendredi, je m'en ressouviens; oui, un vendredi, il vous vit descendre l'escalier, à ce qu'il me raconta, et vous suivit jusqu'à votre carrosse ; il avait demandé votre nom, et je le trouvai qui était comme extasié; il ne remuait plus.

ARAUINTE.

Quelle aventure I

DUBOIS

J'eus beau lui crier: • Monsieur 1 > point de nouvelles; il n'y avait plus personne au logis. A la fin, pourtant, il revint à lui avec un air égaré; je le ietai dans une voilure, et nous retournâmes à la maisoii. J espérais que cela se passerait, car je l'aimais. C'est le meilleur maître! Point du tout, il n'y avait plus de ressource : ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expédié; et, dès le lendemain, nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous aimer; moi, qu'épier, depuis le matin jusqu'au soir, où vous alliez.

ARÂMINTE.

Tu m'étonnes à un point...

DUBOIS

Je me fis même ami d'un de vos gens qui n'y est plus ; un

f arçon fort exact, et qui m'introduisait, et à qui je payais outeille. « C'est à la comédie qu'on va, » me disait-il; et je courais faire mon rapport, sur lequel, dès quatre heures, mon homme était à la porle. c C'est chez mademoiselle celle-ci, c'est chez madame celle-là; » ef;;>|feur cet avis, nous allions toute la soirée habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière; tous «deux morfondus et gelés, car c'était dans l'hiver ; lui, ne s'en souciant guère; moi^ jurant par-ci par-là, pour me soulager.

Est-il possible?

DUBOIS

Oui, madame. A la fin, ce train de vie m'ennuya ; ma santé s'altérait» la sienne aussi. Je lui fis accroire que vous étiez à

la campagne, il le crut, et j'eus quelque repos : mais n'allat-il pas, aeux jours après, vous rencontrer aux Tuileries, où il avait été s'attrister de votre absence 1 Au retour, il était ftirieux, il voulut me battre, tout bon qu'il est; je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m'a mis chez madame, où, à force de se démener, je le trouve parvenu k votre intendance; ce qu'il ne troquerait pas contre la place d'un empereur.

ÂRAHINTE.

Y a-t-il rien de si particulier ? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me trompent, que je me réjouissais de l'avoir, parce qu'il a de la probité : ce n'est pas que je sois fâchée, car je suis bien au-dessus de cela.

DUBOIS

Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit madame, plus il s'achève.

ARAHINTE,

Vraiment, je le renverrais bien; mais ce n'est pas là ce qui le guérira. D'ailleurs, je ne sais que dire à M. Rémi, qui me l'a recommandé, et ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en défaire honnêtement.

DUBOIS

Oui ; mais vous en ferez un incurable, madame^

ARAMINTE, Thement.

Oh! tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances où je ne saurais me passer d'un intendant; et puis il n'y a pas tant de risque que tu le crois; au contraire, s'il y avait quelque chose qui pût ramener cet homme, c'est rhabitude de me voir plus qu il n'a fait : ce serait même un service à lui rendre.

DUBOIS

Oui. c'est un remède bien innocent. Premièrement, il ne vous dira mot; jamais vous n'entendrez parler de son amour.

ARAMINTB.

En es-tu bien sûr ?

DUBOIS

; Ohl U ne faut pas en avoir peur: il mourrait plutôt... Il a un respect, une adoration, une humilité pour vous, qui n*est pas concevable. Est-ce que vous croyez qu'il songe à être aimé? Nullement. Il dit que dans l'univers u n'y a personne qui le mérite; il ne veut que vous voir, vous considérer, regarder vos yeux, vos grâces, votre belle taille; et puia c'est tout : il me l'a dit mille fois.

ARAMINTE, haussant les épaules.

Voilà qui est bien digne de compassion! ARonsJe patîen-* terai quelques jours en attendant que j'en aie un autre. Au surplus, ne crains rien, je suis contente de toi, je récompeo^' serai ton zèle, et je ne veux pas que tu ma quittes; eatood»* tu, Dubois?

mrsois.

Hadame, je vous suis dévoué pour la vie.

ARAMITfTE.

raural soin de toi. Surtout qu'il ne saclie pas que je suis instruite; garde un profond secret, et que tout le mottâe, jusqu'à Marlhon, ignore ce que tu m*m Qil: m J&outdje ces choses qui ne doivent jamais percer.

DUBOIS

Je n'en ai jamais parlé qu'à madame.

ARAMIMTIU

Le voici qui revieot; va-t'en.

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