‹ Théatre (volume 2)Chapitre 129 sur 166 · SCÈNE XV . DORANTE, ÀRAMINTÈ · texte numérisé non relu

SCÈNE XV . DORANTE, ÀRAMINTÈ

ARAMINTE, à part, émue»

Cette folîel (Haut.) Je suis charmée de ce qu'elle vient de m'apprendre. Vous avez fait là un très-bon choix : c'est uûo fille aimable et d'un excellent caractère.

DORANTE, d'un air abatta.

ilélas ! madaïae, je ne songe point à elle.

ARAMIMTf:.

Tous ne songez point à elle? Elle di4 que tous Taimez, que vous Taviez vue avant que de venir ici.

DORANTE, tristement.

IS'est uae erreur oà M. Rémi l'a jetée sans me consulter; et je n'ai poiut osé dire le contraire, dans la crainte d^ m'en faire une ennemie auprès de vous. Il en est de même de ce riche parti qu'elle croit que je refuse à cause d'elle; et j'ai nulle part à tout cela. Je suis hors d'état de donner mon cœur à personne: je l'ai perdu pour jamais, et la plus brillante de toutes les fortunes ne me tenterait pai.

ARAHINTE.

Vous avez tort. Il fallait désabuser lifarthon.

DORANTE

Elle vous aurait ^eut-être empêchée de me recevoir^ et ' mon indifférence lui en dit assez.

ARAMINTE

Mais^ dans la /situation où vous êtes, quel intérêt aviezvous d'entrer dans ma maison et delà préférer à une autre?

DORANTE

Je Imrve plus de douceur à être chez vous» madame.

ARAWNTB.

Il y 9 t^uekiiie ehose d'incompréhensible dans tout ceoi. Voyez-vous souvent la personne que vous jBimez?

DORANTE, tonjoars abattu.

Pas souvent à mon gré, madame; et je la verrais à tout . Instant, que je ne croirais pas la vodr assez.

AMlBIINTB, à part.

Il a des expressions d'une tendresse! (Haut.) Est-elle fille? a-t-elle été mariée?

DORANTE

Madame, elle est veuve.

ARAMINTE

Et ne devez vous pas l'épouser? Elle vous aime^ iuns doute?

DQBANTB*

Hélas 1 madame^ elle ne sait pas seulement que je l'adore. Excusez l'emportement du terme dont je me sers. Je ne sautm presque paeler d'eiie qu'avec transport.

ARAHINTE.

Je ne vous interroge que par étonnement. Elle ignore que vousTaimez, dites-vous? Et vous lui sacrifiez votre fortune? Voilà de rincroyal)le. Comment, avec tant d'amour, avezvous pu vous taire? On essaye de se faire aimer, ce me semble : cela est naturel et pardonnable.

DORANTE

Me préserve le ciel d'oser concevoir la plus légère espérance! Être aimé, moi? Non, madame. Son état est bien audessus du mien. Mon respect me condamne au silence • et je mourrai du moins sans avoir eu le malheur de lui déplaire.

ARAHINTE.

Je n'imagine point de femme qui mérite d'inspirer une passion si étonnante : je n'en imagine point. Elle est donc au-dessus de toute comparaison?

DORANTE

Dispensez-moi de la louer, madame: je m'égarerais en la peignant. On ne connaît rien de si beau ni de si aimable qu'elle, et jamais elle ne me parle, ou ne me regarde que mon amour n'en augmente.

ARAMINTE. Elle baisse les yenx, et continue.

Mais votre conduite blesse la raison. Que prétendez-vous avec cet amour pour une personne qui ne saura jamais aue vous l'aimez? Cela est bien bizarre. Que prétendez-vous?

DORANTE

Le plaisir de la voir quelquefois, et d'être avec elle est tout ce que je propose.

ARAMINTE

Avec elle? Oubliez-vous que vous êtes ici ?

DORANTE

Je veux dire, avec son portrait, quand je ne la vois point.

ARAMINTE

Son portrait 1 Est-ce que vous l'avez fait faire ?

DORANTE

" Non, madame; mais j'ai, car amusement, appris à peindre, et je Tai peinte moi-même. Je me serais privé de son portrait, si je n'avais pu l'avoir que par le secours d'un autre.

ARAMINTE, & part.

Il faut le pousser à bout. (Haut.) Montrez-moi ce portrait

DORANTE

Daignez m'en dispenser, madame: quoique mon amouv Soit sans espérance, je n'en dois pas moins un secret inviolable à l'objet aimé.

ARAMINTE

Il m'en est tombé un par hasard entre les mains : on Ta trouvé ici. ([Montrant la boite.) Voyez si ce ne serait point celui dont il s'agit?

DORANTE

Cela ne se peut pas.

ARAMINTE, ouvrant la boite.

Il est vrai que la chose serait assez extraordinaire : examinez.

DORANTE

Ahl madame, songez que j'aurais perdu mille fois la vie, avant que d'avouer ce que le hasard vous découvre. Comment pourrais-je expier...? (n se jette à genoux.)

ARAMINTE

Dorante, je ne me fâcherai point. Votre égarement me fait pitié. Revenez-en, je vous le pardonne.

MART{ION parait, et s'enfuit.

Ah t (Dorante se lève vite.)

Ah ciel ! c'est Marthon ! Elle vous a vu.

DORANTE, feignant d'être déconcerté.

Non, madame, non : je ne crois pas. Elle n'est point entrée.

ARAMINTE

Elle vous a vu, vousdis-je! laissez-moi, allez- vous-en; vous m'êtes insupportable. Rendez-moi ma lettre. (Quand n est parti.) Voilà pourtant ce que c'est que de l'avoir gardé!

Page 1