‹ ThéâtreChapitre 314 sur 405 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MADAME ARGANTE

Et qu'y avez-vous donc, mademoiselle ?

ANGÉLIQUE

Rien du tout.

Rien ! qu'est-ce que rien ? Ce mariage ne vous plaît donc pas ?

^ ^ ANGELIQUE

Non.

MADAME ARGANTE

Comment ! il vous déplaît ?

ANGÉLIQUE

Non, ma mère.

MADAME ARGANTE

Eh ! .parlez donc ; car je commence à vous entendre ; c'est-à-dire, ma fille, que vous n'avez point de volonté.

ANGÉLIQUE

J'en aurai pourtant une, si vous le voulez.

MADAME ARGANTE

Il n'est pas nécessaire ; vous faites encore mieux d'être comme vous êtes, de vous laisser conduire, et de vous en fier entièrement à moi. Oui, vous avez raison, ma fille ; et ces dispositions d'indifférence sont les meilleures. Aussi voyez-vous que vous en êtes récompensée. Je ne vous donne pas un jeune extravagant qui vous négligerait peutêtre au bout de quinze jours, qui dissiperait son bien et le vôtre pour courir après mille passions libertines. Je vous marie à un homme sage, à un homme dont le cœur est sûr, et qui saura tout le prix de la vertueuse innocence du vôtre.

ANGÉLIQUE

Pour innocente, je le suis.

MADAME ARGANTE

Oui, grâce à mes soins je vous vois telle que j'ai toujours souhaité que vous fussiez. Comme il vous est familier de remplir vos devoirs, les vertus dont vous allez avoir besoin ne vous coûteront rien, et voici les plus essentielles ; c'est, d'abord, de n'aimer que votre mari.

^ ANGELIQUE

Et si j'ai des amis, qu'en ferai-je ?

MADAME ARGANTE

Vous n'en devez point avoir d'autres que ceux de M. Damis, aux volontés de qui vous vous conformerez toujours, ma fille. Nous sommes sur ce pied-là dans le mariage.

ANGÉLIQUE

Ses volontés ? Eh ! que deviendront les miennes ?

MADAME ARGANTE

Je sais que cet article a quelque chose d'un peu mortifiant ; mais il faut s'y rendre, ma fille. C'est une espèce de loi qu'on nous a imposée, et qui dans le fond nous fait honneur ; car entre deux personnes qui vivent ensemble, c'est toujours la plus raisonnable qu'on charge d'être la plus docile ; et cette docilité-là vous sera facile, car vous n'avez jamais eu de volonté avec moi, vous ne connaissez que l'obéissance.

ANGÉLIQUE

Oui, mais mon mari ne sera pas ma mère.

Vous lui devez encore plus qu'à moi, Angélique ; et je suis sûre qu'on n'aura rien à vous reprocher là-dessus. Je vous laisse; songez à tout ce que je vous ai dit ; et surtout gardez ce goût de retraite, de solitude, de modestie, de pudeur qui me charme

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