ACTE III — SCÈNE X
LE CHEVALIER
Nous avons changé votre économie. Je tombe dans lé lot dé madame la marquise, et madame la comtesse tombé dans lé tien.
LA MARQUISE
Oh ! nous resterons comme nous sommes.
LA COMTESSE
Laissez-moi parler, madame ; je demande audience. Écoutez-moi. Il est temps de vous désabuser, chevalier. Vous avez cru que je vous aimais ; l'accueil que je vous ai fait a pu même vous le persuader ; mais cet accueil vous trompait, il n'en était rien ; je n'ai jamais cessé d'aimer Dorante, et ne vous ai souffert que pour éprouver son cœur. Il vous en a coûté des sentiments pour moi ; vous m'aimez, et j'en suis fâchée ; mais votre amour servait à mes desseins. Vous avez à vous plaindre de lui, marquise ; j'en conviens. Son cœur s'est un peu distrait de la tendresse qu'il vous devait ; mais il faut tout dire. La faute qu'il a faite est excusable, et je n'ai point à tirer vanité de vous l'avoir dérobé pour quelque temps. Ce n'est point à mes charmes qu'il a cédé, c'est à mon adresse. Il ne me trouvait pas plus aimable que vous ; mais il m'a crue plus prévenue, et c'est un grand appât. Quant à vous, Dorante, vous m'avez assez mal payée d'une épreuve aussi tendre. La délicatesse de sentiments qui m'a persuadée de la tenter, n'a pas lieu d'être trop satisfaite ; mais peut-être le parti que vous avez pris vient-il plus de ressentiment que de médiocrité d'amour. J'ai poussé les choses un peu loin ; vous avez pu y être trompé ; je ne veux point vous juger à la rigueur ; je ferme les yeux sur votre conduite, et je vous pardonne.
LA MARQUISE, riant.
Ah ! ah ! ah ! Je pense qu'il n'est plus temps, madame ; du moins je m'en flatte. Mais tenez, si vous m'en croyez, vous serez encore plus généreuse ; vous irez jusqu'à lui pardonner les nœuds qui vont nous unir.
LA COMTESSE
Et moi. Dorante, vous me perdez pour jamais si vous hésitez un instant.
LE CHEVALIER
Je démande audience. Je perds madame la marquise, et j'aurais tort dé m'en plaindre. Je mé suis trouvé défaillant dé fidéhté ; je né sais comment, car lé mérite dé madame m'en fournissait abondance ; et c'est un malheur qui mé passe. En un mot, je suis infidèle, je m'en accuse ; mais je suis vrai, je m'en vante. Il né tiendrait qu'à moi d'user dé représailles, et dé dire à madame la comtesse : Vous mé trompiez, je vous trompais. Mais je né suis qu'un homme, et je n'aspire pas à ce degré dé finesse et d'industrie. Voici lé compte juste. Vous avez contrefait dé l'amour, ditesvous, madame. Je n'en valais pas davantage ; mais votre estime a surpassé mon prix. Né rétranchez rien du fatal honneur que vous m'avez fait ; je vous aimais, et vous mé lé rendiez cordialement.
LA COMTESSE
Du moins l'avez-vous cru.
LE CHEVALIER
J'achève. Je vous aimais, un peu moins que madame. Je m'explique. Elle avait dé mon cœur une possession plus complète ; je l'adorais ; mais je vous aimais, sandis 1 passablement, avec quel-