‹ Théâtre pour les écolesChapitre 76 sur 85 · Scène VII MARTINE, VERDURONNETTE : MARTINE · texte numérisé non relu

Scène VII MARTINE, VERDURONNETTE : MARTINE

Je pense bien aux deux autres, je pense à eux autant qu'à lui, mais c’est lui, depuis des mois, qui a été le plus au danger, et il va y être encore, mon pauvre chéri. Martin dit quelquefois, pour me taquiner : « C’est ton benjamin. » C’est vrai que c'est le plus jeune, mais je ne l’aime pas plus que ses frères. Seulement, dans quatre ou cinq jours, si ça n’est pas fini, peut-être que le malheur tombera sur lui... (Une pause.) J’aime bien à relire ses lettres, parce qu'il dit toujours des choses si gentilles... Ah! si nous avions pu le faire étudier, il serait bien devenu instituteur ou quelque chose comme ça. Son maître était si content de lui, quand il allaït à l’écolel Il n’y a pas tant d'années qu'il a eu le certificat; dix ou douze ans... Et depuis ça, quand il a un moment, c’est pour ouvrir un livre. (Une pause.) La lettre que j'aime le mieux, c’est quand il parle des soins que les autres ont eus

pour eux, les petits, à leur arrivée au cantonnement, avant qu'ils aillent au feu pour la première fois. Mon. Jean pensait bien que sa vieille maman serait inquiète de tout. Il venait de quitter la ville où on les avait exercés. Avant qu'il arrive aux tranchées, avant toutes les horreurs qu'on n'ose pas croire, je me ,demandais s’il ne souffrirait pas trop, et comment les anciens recevraient mon pauvre petit gars... I a compris ce qui me pesait sur le cœur, et alors il m a écrit cette lettre, que j’ai relue bien des fois.

(Elle ôte ses lunettes de l’étui, les met sur son nez, prend une lettre dans la poche de son tablier, la tire de l'enveloppe, et, sans se presser, la lit en silence. Après un moment, elle dit:)

C’est surtout ce passage-là :

(Elle lit à haute voix :)

« Jamais je n'ai vu un accueil plus gentil que celui de ces hommes qui descendaient du feu et qui allaient y remonter. Ces hommes-là savent qu'on vient chez eux pour les aider, pour supporter leur vie dure, pour partager leur souffrance, leur peine. Ils tâchaient de rendre leur figure plus gaie et que le cantonnement ne paraisse pas trop vilain. « Oh! vous serez bien avec nous », disaient-ils. Ils ont rapproché leurs paillasses pour nous faire place; ensuite, ils sont allés chercher de la paille, ils l’ont étendue, et notre lit était fait. Ici il n’y a plus de bleus ni d'anciens; il n’y a plus que des frères. Ça vous remuait de voir ces hommes préparer à leurs camarades un lit de paille, le lit du soldat. Je ne sais pas où ceux qui vivent comme des sauvages, dans des trous, je ne sais pas où ils ont appris à être comme une maman avec son petit. Cette paille me tenait chaud au corps et aussi au cœur. On ne nous laissera manquer de rien. Tu peux être tranquille pour ton Jean, ma petite mère chélleses D

(Martine porte la lettre à sa bouche pour la baiser; puis elle la remet dans l'enveloppe et ensuite dans sa poche, Ôte ses lunettes, les remet dans l’étui et

l'étui dans sa poche ; ensuite elle sessuie les yeux avec son mouchoir. Tout cela doit être fait sans aucune hâte. Pendant ce temps, Verduronnette, émue, ne cesse de la regarder ou, du moins, de rester tournée vers elle. Martine reprend son ouvrage,

se lève et parle,.tout en commençant à tricoter.) Il faut que j'aille donner un coup d'œil à la soupe. Et puis, il n’y a pas d’eau sur la table. Tout à l’heure, j'ai bien vu la cruche pleine dans la maison; il faudra en mettre dans le pot,

(Elle se dirige vers la cabane, à pas lents, tricotant toujours, passe devant Ha table et sort à droite. Verduronnette, à ce moment, sort de sa cachette. Elle s’avance vers la droite, en dépassant l’axe qui en partage la largeur en deux parties égales.)

Page 1