‹ Théâtre pour les écolesChapitre 78 sur 85 · Scène IX MARTIN, MARTINE, VERDURON, VERDURONNETTE · texte numérisé non relu

Scène IX MARTIN, MARTINE, VERDURON, VERDURONNETTE

(Par le fond à gauche entre Martin. Apercevant Martine immobile, il s'arrête brusquement et:la regarde avec tristesse. Puis il s’avance jusqu’à elle, se penche et lui prend doucement la main droite dans ses deux mains.) 3

MARTIN, affectueusement.

Eh bien, ma pauvre vieille Martine, tu songes toujours? (Elle fait deux fois, de la tête et lentement, un signe affirmatif. Martin reprend ensuite:) Oui, tu as bien de la péine, et le temps paraît long... C’est surtout de n'avoir pas de nouvelles... Tiens, demain je descendrai avant le travail, et je trouverai bien un journal à t’apporter. Peut-être qu'il y aura du nouveau. En attendant, sois patiente, ma chère femme : au train dont ça marchaït la dernière fois, il n’y en avait plus que pour quelques jours de guerre...

(Martine se lève subitement et dégage sa main de celles de Martin.)

(x) C'est le contraire de ce qui a eu lieu précédemment.

LA BONNE NOUVELLE 195 MARTINE, avec angoisse.

Tu voudrais que je n’aie pas tant de souci, Martin, et je suis bien fâchée de L’en faire; mais, vois-tu, ça me fait trop de mal quand je pense au petit. Il y aura peut-être la paix dans une semaine; en attendant, on se tue encore, il y en a encore des centaines qui meurent tous les jours, et, si mon Jean allait mourir maintenant, au moment où ça va finir, ça serait encore plus affreux... Aussi, vois-tu, tant qu'on ne saura pas qu'ils ont cessé de se battre, j'aurai le cœur si gros que je ne pourrai pas te cacher mon chagrin. Je n’en peux plus, mon pauvre homme, je n’en peux plus!

‘(Elle achève en pleurant et en se cachant la figure avec ses deux mains. Martin reste interdit et dé-

solé.)

VERDURONNETTE, violemment émue, à très haute voix.

Et moi, je ne peux pas entendre çal Je ne peux pas! (Elle se précipite hors de sa cachelte et court vers Martine, qui la regarde avec stupeur, ainsi que Martin. Verduron a un geste de saisissement.) Bonne vicille mère, n’ayez plus de chagrin! On ne se bat plus! C’est fini! Votre Jean n'ira plus jamais au feu, et vous le reverrez bientôt avec les deux autres!

VERDURON, à part, avec tristesse.

Et nous, il nous faudra quitter cette douce maison, où nous pouvions rester encore deux années. (JL sort de sa cachetle eb fait quelques pas vers les autres personnages (1).

MARTINE, bouleversée, à Verduronnette.

Mais d’où venez-vous, ma fillette, qui m’annoncez une si grande nouvelle, et d’où vient celui-ci, bien sûr votre petit frèreP

(1) De gauche à droite : Verduron, Martin, Martine, Verduronnette. Martin et Martine sont un peu en arrière par rapport aux deux autres. :

19% THÉATRE POUR LES ÉCOLES VERDURON et VERDURONNETTE, ensemble.

Nous sommes des follets, amis des bonnes gens. MARTIN, à Martine.

Je te le disais bien, qu'il y en avait dans la maison! MARTINE, à Martin.

Et je te le disais bien aussi!

VERDURON

Oui, voilà cinq ans que, Verduronnette et moi, sans nous montrer, nous sommes de la famille.

MARTINE

Mais comment savez-vous que la guerre est finie, chers pelits follets du bon Dieu?

VERDURONNETTE

Mon petit frère Verduron est descendu tout à l’heure au village; il vole comme une flèche. Il a vu tout le monde en fête, les cloches carillonnent, on ne se bat plus, c’est l'armistice! à

MARTIN, très ému.

Enfin, enfin!... Te-voilà délivrée, ma pauvre vieille.

Et moi aussi! Et moi aussi!

MARTINE

Et tout le monde avec nous! Tout le monde! (Avec tristesse) : Excepté ceux que le malheur a touchés, et . qui ne reverront pas leurs enfants... Ceux-là, je les plains de tout mon cœur.

MARTIN | Oui, c’est vrai, tout le monde n’est pas heureux... Cependant, notre pays est délivré, et c’est la paix. VERDURON

I y a vingt-qualre heures que le massacre est fini.

LA

VERDURONNETTE, étonnée.

Vingt-quatre heures? Tu ne m'avais pas dit ça! G VERDURON

Je n'ai pas eu le temps de tout dire. Hier à onze heures, les Parisiens ont entendu sonner les cloches; et elles se sont mises à chanter dans toute la France pendant que le cri de victoire courait à travers le pays. Au village d’en bas, sauf voire respect, on n’est jamais

en avance pour les nouvelles.

MARTIN

Ça c’est vrai.

MARTINE

Quand nos garçons reviendront ici (Avec mélancolie) : — du moins, les deux qui pourront grimper le sentier, — ils seront bien contents de faire votre connaissance, mes petits follets, et ils vous remercieront, comme nous-mêmes, de toutes vos bontés pour nous.

VERDURONNETTE, très affligée.

Hélas! madame la bûcheronne, nous n’aurons pas le plaisir de les voir.

MARTIN, regardant tour à tour Verduronnette et Verduron.

Pourquoi donc, mes enfants?

VERDURON

Nous ne pouvons pas rester dans une maison où l’on nous a vus. Nous ne savions comment faire pour vous avertir que c'’élait fini; alors (désignant Verduronnetle avec sa main gauche) elle est sortie de sa cachette... (Il la regarde; elle baisse la tête avec confusion.) Oh! je ne te ferai pas de reproches, petite sœur; tu as bien fait,:je le comprends; mais, demain matin, il faudra partir et filer où le roi des follets nous enverra. Nous étions bien heureux ici.

MARTIN

Quel dommage, mes petits amis! Sans se connaître, on faisait si bon ménage!

MARTINE

Alors, ma gentille Verduronnette, c’est pour m'ôter un chagrin que tu as fait la chose défendue? Et tu vas quitter un endroit qui te plaisait... Viens, que je t'embrasse pour ton bon cœur.

(Verduronnette s'approche de Martine et se jette dans ses bras. Martine lui prend la tête. à deux mains et l’embrasse sur les deux joues. Puis Martin parle.)

MARTIN

Vous faisiez le bonheur de la maison. Est-ce que le malheur ne va pas entrer après vous?

VERDURON, avec une douce gravité.

Ami bûcheron, n’aie pas peur de ça. Le bonheur de votre maison, c’est vous deux qui le faites en vous aimant bien; et, sans révéler indiscrètement tout ce que j'ai vu, je peux dire que les meilleurs follets, ici,

, Fe c est Martin et Martine.

(Martin et Martine se regardent avec émotion; Martin tend sa main gauche à Martine, qui y pose sa main droite.)

MARTIN

On a vécu ensemble les bons et les mauvais jours. Pour toi comme pour moi, Martine, je peux dire que notre souhait, c’est que l’un ne vive pas longtemps après l’autre. vo ù MARTINE :

Oui, finir ensemble, si c'était possible...

MARTIN, laissant aller la main de Martine.

En attendant votre départ, mes enfants, on a une bonne journée à passer tous les quatre, et la cognée ne travaillera plus aujourd’hui. Pour commencer, “vous allez manger la soupe avec nous.

VERDURONNETTE

Nous pouvons vivre de l’air du temps et du parfum des fleurs,

VERDURON, continuant la phrase.

Du chant des oiseaux et des rayons du soleil; VERDURONNETTE

Mais une bonne soupe mangée avec de bons amis,

VERDURON et VERDURONNETTE, bien ensemble et gaîment. Ca ne nous fait pas peur!

MARTINE

Il y aura aussi un pichet de vin, comme les dimanches, et vous en boirez bien un pelit coup sur le fromage.

VERDURON

Bien sûr, ma bonne mère; et, si vous voulez, pour nous ouvrir l’appétit, on chantera une chanson!

MARTINE Bonne idée!

VERDURON, s’avançant vers le public.

En cessant d’être invisibles, nous avons perdu le don de rimer nos babillages;

VERDURONNETTE, s'avançant vers le public.

Les gentilles petites clochettes qui accompagnaient nos paroles se sont tues;

VERDURON

. 7 [2 2 e Mais nous rimerons bien encore une chanson.

VERDURONNETTE

Par la vertu du pouvoir mystérieux que nou:

n'avons pas, -

198 TIIÉATRE POUR LES ÉCOLES VERDURON

Nous appelons ici les garçons,

VERDURONNETTE Et les fillettes du village d'en bas (1),

VERDURON et VERDURONNETTE, bien ensemble.

- Pour chanter avec nous!

(Aussitôt ‘un groupe d'enfants, — garçons et filles, s’il est possible, — entre par le fond à gauche et

s’'avance vers le devant de la scène. Martin et Martine se placent tout près de la rampe, l'un ayant à sa droite Verduron, l’autre ayant à sa gauche Verduronnette. Les autres chanteurs et chanteuses se massent à droite et à gauche de ces quatre personnages, ou derrière eux, les garçons dans Ja partie gauche, les filles dans la partie droite de la scène, par rapport au spectateur. Tout le monde chante toute la chanson, sauf Martin et Martine, qui ne chanteront que le troisième couplet.)

CHANSON FINALE

(sur l’air américain de Yankee Doodle)

Amis, c’est l'heure de s'offrir Un régal honnîûtc; Enfin les larmes vont tarir, Les cœurs vont refleurir.

Gr) S'il n'y avait que des filles, Verduron dirait : « Nous appelons ici les fillettes », et Verduronnette reprendrait : « Les fillettes du village d'en bas », S'il n'y avait que des garçons, le mot « fil-

lettes » serait remplacé par le mot « garçons » dans les déux répliques.

LA BONNE NOUVELLE 19° Faites, faites la dînette, Bûcheronne et bûücheron (1), Près de la Verduronnette, Près de Verduron (2).

On trinquera pour faire honneur À Martin-Martine (5); O vin, joyeux carillonneur, Annonce leur bonheur !

Il convient que l’on festine, Et c’est l’heure des chansons; Nous boirons, Martin, Martine (4), À vos trois garçons.

En leur faisant de gais saluts, Vive notre France |! (5) Nous sifflerons un coup de plus A tous nos chers poilus.

C’est fini de la souffrance; Douce Paix, rayonne aux cieux | Clair soleil de l'espérance, Luis dans tous les yeux !

(1) Pendant ce vers, tous les exécutants placés au premier rang se tourneront vers Martin et Martine en les saluant. Le bûcheron et la bücheronne rendent le salut, lui à sa droite, elle à sa gauche.

(2) Pendant l’avant-dernier vers du couplet, Verduronnette salue le public en se désignant de la main, et tout le premier rang, y compris Martin et Martine, la désigne du doigt en la regardant. Même jeu, au dernier vers, en ce qui concerne Verduren.

(3) Ou se tourne de nouveau vers le bûcheron et la bûcheronne en les saluant. Ils répondent au salut.

(4) Répétition de la note précédente.

(5) Tous font un geste enthousiaste du bras.

200 THÉATRE POUR LES ÉCOLES (Reprise des quatre premiers vers du dernier couplet.)

En leur faisant de gais saluts,

__ Vive notre France! (x)

Nous sifflerons un coup de plus À tous nos chers poilus! (2)

RiDEAU, s’il Y en a un.

(1) Comme précédemment.

(2) En dehors des gestes indiqués, les quatre personnages feront ceux qui paraîtront les plus convenables, d'un bout à l’autre de la chanson. Par exemple, à Douce Paix... les yeux sont levés, les bras coudés s’écartent; mais le geste des bras a commencé au vers pré-

cédent, c'est-à-dire avec la phrase. Les gestes accompagnant la.

.chanson doivent être réglés comme ceux qui accompagnent le dialogue D LA

INDICATIONS PRATIQUES

PERSONNAGES

Je rappelle que Marin et MARTINE ont dépassé la soixanlaine, que VenpuroN et VERDURONNETTE ont une figure et une faille d'enfants. Je ne reviens pas sur ce qui a été dit du genre d’interprètes (en ce qui concerne l’âge et le sexe) que l’on pourrait donner à ces quatre rôles; l’Avertissement contient tout ce que j'avais à dire sur ce sujet.

Martin sera, autant que possible, assez grand; Martine, de taille un peu moindre. Les deux follets seront sensiblement plus petits que le bûcheron et la bûcheronne; pour accentuer la différence, ils auront des chaussures aussi plates que possible. Verduron doit être au moins aussi grand que Verduronnette. 2

Les qualités essentielles, dans les rôles de Martin et de Martine, sont le naturel, une émotion sincère et contenue, qui jaillit à certains moments. Verduron, Verduronnette, doivent être vifs et gentils; leurs rôles sont assez nuancés; il n’y manque ni la gaîté enfantine, ni la finesse malicieuse, ni l'émotion, ni même, à quelques passages, un soupçon de gravité. Verduronnette est, naturellement, plus sensible que Verduron.

Martin et Martine grisonnent ou Élanchissent. Le bûcheron peut n'avoir point de barbe du tout; il peut aussi, et cela ,me plairait mieux, porter toute la barbe, ou bien — chose que je préférerais encore — un collier de barbe, sans moustache, et laissant à découvert le haut du menton (r).

(1) Dans Théâtre pour les jeunes filles (Armand Colin), j'ai donné, à la suite de Nausicaa, des indications précises sur l'importante question des barbes, généralement affreuses dans les théâtres d'amateurs. Les parties du visage qui sont censées êtres rasées doivent être bleuics au cravon bleu.

J'imagine Martin coiffé d’un chapeau noir à forme ronde et à larges bords, vêtu d’une veste et d'un gilet, d’un pantalon de velours, avec une large ceinture rouge ou bleue, : dans laquelle serait passée sa cognée, ét chaussé de sabots. On pourrait supprimer, soit le gilet, soit la veste. Les habits sont usés; ce sont des vêtements de travail. La cognée n’est pas. indispensable. Les sabots peuvent être remplacés par de gros sbuliers. |

Martine est vêtue comme une vieille paysanne; elle peut avoir une coiffe comme on en voit encore dans le Centre ou en Savoie, ou ailleurs, Un tablier à poches. De gros soulicrs.

Verduron, Verduronnette, sont habillés de vert : Verduron possède un petit chapeau pointu, un pourpoint ou une blouse, une ceinture, une large culotte bouffante, altachée au-dessous du genou; Verduronnette, un corsage sans basques et une robe courte, comme en ont les fillettes de 1x à 12 ans. L’un et l’autre doivent avoir des bas et des souliers ou pantoufles d’étoffe, sans talons, qui, non seulement ne les grandissent pas, mais encore ne fassent aucun bruit. Il faudrait que tout cela fût vert, du même vert ou de plusicurs verts, plutôt dans les verts jaunes que dans les verts bleus, dans des tons délicats, un peu passés, et non pas crus et voyants. Verduronnette m'apparaît couronnée de feuillage de sapin; elle peut avoir encore de la verdure au corsage, au bas de la jupe. Verduron à une petite branche de sapin à son chapeau, et quelque autre feuillage, ou le même, à la ceinture. .

DÉCOR EÏ ACCESSOIRES

Le décor a été décrit dans les indications scéniques placées en têle de la pièce. S'il n’y a pas de décor, quelqu'un pourra lire à haute voix, avant le lever du rideau, les lignes suivantes : |

On est sur le plateau d’une montagne couverte d'arbres, parmi lesquels les sapins dominent. Le lieu occupé par la scène est une clairière. À droite, par rapport au specta-

‘ feur, se trouve, au deuxième plan, l’entrée de la maisonnette où habitent un bûcheron et une büûcheronne.

Les organisateurs de la représentation pourraient aussi insérer ces lignes dans un programme écrit à la main, autocopié, dactylographié ou imprimé.

Qu'il y ait, ou non, un décor (une décoration de verdure montagnarde pourrait suffire), deux buissons, réels ou peints,

—sont indispensables, La nature et la place de ces buissons est précisée dans les indications scéniques.

Un certain nombre d’accessoires sont nécessaires : on a vu lesquels en lisant la pièce, et je n’ai pas à les énumérer en détail. Je recommande seulement que tous les objets employés aient le caractère rustique auquel le public doit s’attendre. La: cruche, le pot doivent réellement contenir de l’eau, pour être portés avec un effort réel ; il ne sera pas nécessaire de remplir entièrement la cruche, qui devra être fort grosse, et qui, étant pleine, serait trop lourde.

En ce qui concerne la lettre lue par Martine, on copiera sur une feuille double de papier à lettre les lignes, en italiques dans le texte, qui sont censées être une partie seulement de cette lettre. Le papier de la feuille double devra être un peu sali et usé. De préférence, l’enveloppe sera jaune et le papier quadrillé. La lettre peut être écrite au crayon, l'adresse également. Pas de timbre sur l'enveloppe, bien entendu. On pourra placer les lignes à lire dans la seconde moitié de la première page et dans la première moitié de la seconde. Sur la partie non occupée de la première page on écrira n'importe quoi, car le public la verra quand Martine tournera la page. La quatrième, visible dès le moment où

Martine fit la première, peut rester blanche.

CHANSON FINALE

Elle est chantée par nos quatre personnages (sauf que Martin et Martine chantent le dernier couplet seulement). Tout au moins, tous les quatre font-ils semblant de chanter, s'ils manquent de voix ou d'oreille. De toute façon un chœur d'enfants (garçons et fillettes, si possible), soit dans leurs habits ordinaires de petits paysans, soit endimanchés, devra être là pour exécuter la chanson. Il faudra au moins une vingtaine d’enfants.

Pour les garçons, s’il y en a, je recommande les blouses bleues, comme j’en ai vu en quantité dans le Limousin, à des fêtes de l’école qui avaient lieu le dimanche. Tous les garçons en avaient. Elles étaient neuves ou comme neuves et d’un bleu violent. | :

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