N" 2 de la partition
NAUSICAA 1 n
Pour ne point me troubler par un trop vif émoi, La déesse avait pris ton aimable visage.
TllÉANU, vivement.
Que dis-tu?
NAUSICAA, souriant.
Te sacliant l'àme prudente et sage, Elle avait emprunté des traits que je chéris ; Je crus te reconnaître, amie, et je souris.
THÉAXO.
Était-ce bien Pallas?
Écoute. L'immortelle S'approcha de mon lit : « Nausicaa, dit-elle, D'où te vient, depuis peu, cet esprit négligent? Pourquoi ne vas-tu pas au lavoir? En songeant Aux vêtements salis, je t'en fais un reproche. Pour toi, certes, le jour du mariage est proche : Il faudra des tissus d'une exquise fraîcheur, Des robes, des péplos éclatants de blancheur, Pour ceux qui, ce jour-là, vers ta maison nouvelle Te conduiront parée, ô vierge, et toute belle. Dès l'aurore, va donc laver aux clairs bassins; Autour de toi, pareil aux bourdonnants essaims. Voltigera le groupe ailé de tes compagnes; Et quand l'ombre, ce soir, tombera des montagnes, Ta mère sera fière et joyeuse de voir Les beaux vêtements frais rapportés du lavoir. » Quand la fille de Zeus eut parlé de la soite, Je la vis séloigner; puis, sans ouvrir la porte, Cette image pareille à toi s'évanouit, Comme un souffle de vent, dans l'ombre de la nuit. Alors, m'étant dressée en sursaut, je m'éveille. Qu'en dis-tu?
THÉANO
Mon esprit s'étonne et s"émerveille.
Oui, les premiers parmi nos jeunes Phéaciens, Les meilleurs, les plus beaux, fiers d'ancêtres anciens. Te recherchent; c'est vrai; mais la rieuse enfance Devient jeunesse un jour sans même qu'on y pense,
Et la fuite du temps, qui nous fut si léger, Ne nous a point permis encore de songer Que la vierge, dans peu, va devenir l'épouse...
(Avec une émotion contenue, et prenant les mains de Nausicaa clans les siennes :)
Je n'affligerai pas d'une amitié jalouse
Les instants qu'il me reste à vivre près de toi.
Chère Nausicaa, noble fille d'un roi
Que chérissent les dieux immortels, sois heureuse!
J'accueille le souhait d'une àme généreuse; Mais écoute la fin.
(Leurs mains se quittent.)
Levée au jour naissant, J'allai bientôt trouver mon père; et, l'embrassant, Je le priai (toujours il cède à ma prière) De me prêter un char et des mules. (( Cher père, Dis-je, accorde-les-moi pour aller au lavoir; Car il est loin d'ici. Lorsque tu vas t'asseoir. Dans le conseil, avec les premiers de la ville, Quand mes frères, qui sont remarqués entre mille, Se mêlent à la danse ou prennent part aux jeux. Vos riches vêtements attirent tous les yeux; Tuniques et manteaux, loués pour leur finesse, Doivent être brillants de fraîcheur, et sans cesse Renouvelés : ceci me regarde. » Il sourit En écoutant ces mots, car, sans doute, il comprit Que je n'osais parler de mes noces prochaines. <( Nausicaa, dit-il, n'a point perdu ses peines; Va, nous t'accorderons tout ce que tu voudras. » Alors je m'échappai, confuse,' de ses bras. Et j'entrai dans la salle où ma mère, entourée De servantes, filait une laine pourprée. Elle remplit pour nous les corbeilles; mes cris Vous firent accourir avec des yeux surpris; On attela le char, et je saisis les rênes. Telle fut la raison de ces heures sereines Que nous passons ensemble après le gai labeur. Ai-je été le jouet d'un beau songe trompeur. Dis, chère Théano?
XAUSICAA i 5
TIIÉANO, se levant.
Non. La vi(M'ge céleste A voulu t'apparaître; elle voudra le reste. Mais viens : après le temps des i)aroles, celui Des rires et des jeux nous appelle aujourd'hui. Viens donc, pareille à la divine chasseresse Oui bondit, l'arc en main, en criant d'allégresse, Lorsque, sur l'Érymanthe aux sommets escarpés, Elle se réjouit des cerfs qu'elle a frappés. Les nymphes des forêts se pressent autour d'elle; Mais la déesse, bien que chacune soit belle, Resplendit au milieu de ces vierges des bois. Allons, sois Artémis pour la dernière fois!
NATSICAA, se levant, un peu troublée.
La dernière, dis- tu?
THEANd, le bras gauche passé autour du cou de Naiisicaa.
Viens, je veux que tu ries!
Soit; mais puisse le jour de mes noces lleuries Être encore éloigné de cette heure!
(Elles marchent vers la sortie qui est au fond à droite, la main gauche de Thcano étant appuyée sur l'épaule gauche de Nausicaa. Au moment où elles sont au milieu de la scène, une balle vient tomber à leurs pieds.)
TIIÉAXO, ramassant la balle.
Voilà One la balle, à présent, vient te chercher. Prends-la.
(Elle la donne à Nausicaa.) NAUSICAA.
D'où vient-elle?
(Toutes les deux remontent vers le fond.) THEANO, regardant vers la droite.
Je vois Climène faire un signe :
Je pense qu'elle aura, par maladresse insigne, Jeté vers nous la balle en visant l'ennemi.
Renvoyons-la.
THÉANO
C'est loin : n'y va pas à demi.
(Musique ').
1. N° 3 de la partition. On frappe quelques accords ; Nausicaa parle sur la musique.
NAUSICAA, élevant la balle.
Pallas te guidera : fuis comme la pensée!
{Elle viso attentivement un point dans l'espace, devant elle; puis, avec vigueur, elle jette la balle au fond à droite. La musique cesse.) TIIÉANO.
Bien.
(Un court moment de silence.) CRI LOINTAIN DES JEUNES FILLES *.
lia!
NAUSICAA, regardant Théano.
Pourquoi ce cri?
THÉANO, tournée vers la droite.
Tu l'as trop bien lancée.
NAUSICAA, regardant du môme côté.
Elle est dans le fleuve?
TIIÉANO.
Oui.
(Elles font un pas en redescendant.) NAUSICAA.
J'ai senti dans mon bras Une force inconnue, étrange...
THÉANU.
Tu pourras Te vanter d'avoir eu la vigueur d'un athlète.
NAUSICAA, remontant pour regarder vers le fleuve.
Regarde : elles ont l'air d'imiter la navette Qui sans cesse refait le chemin parcouru.
THÉANO, de mémo.
Un monstre, tout à coup, leur est-il apparu? Certes, je le croirais, tant elles sont troublées.
NAUSICAA, toujour.s tournée vers le fleuve.
Qu'est-ce donc?
THÉANO, de même.
On dirait des fourmis affolées, Dont on a renversé les fragiles remparts.
NAUSICAA, de même.
Dioné, hors d'haleine et les cheveux épars, Vient à nous en courant.
1. C'est un cri do saisissement : elles ont vu la balle tomber dans le fleuve.
TllÉANO, de même.
Toutes suivent sa trace.
(Elles se regardent.) NAUSICAA.
Quel est donc le péril si grand qui les menace?
TIlÉANO.
Je sens passer en moi leur épouvante.
NAUSICAA, tournée vers la droite, et parlant comme à une personne éloignée.
Quoi, Dioné? que dis-Lu?
LA V01.\ UE DlONli, à quelque distance.
Sauve-toi! Sauve-toi!
(Théano entraîne Nausicaa vers le milieu de la scène.) THÉ AN G.
Nausicaa, mon sang se glace dans mes veines. Fuyons.
Mais, Théano, si leurs terreurs sont vaines? Moi, j'aurais honte...
^Musique '. Diono entre par le fond à droite, en courant.)