SCÈNE IX SAINT MICHEL, JEANNE
JEANNE, sans voir l'arohange.
Un souflle me caresse; Un souffle pur et frais...
(Tout en parlant, elle passe la main sur son front. Deux ou trois accords. Puis elle retombe en sa tristesse :)
Non, je ne peux trouver de mots pour ma prière...
(Elle semble chercher autour d'elle. Tout à coup, en tournant la tète à droite, vers le fond de la scène, elle aperçoit l'archange. Elle tressaille, détourne vivement la tête et couvre ses yeux de sa main gauche. Puis, retirant sa main :)
Dieu! qu'ai-je vu?
(Une courte pause.)
J'ai peur...
(Quelques accords très doux. Elle tourne la tête, lentement, dans la direction do l'archange. Elle le regarde un instant, puis elle détourne la tête sans se hâter.)
Ouclle rierlt"' guerrière!
Quelle douceur aussi, dans ses yeux!
(Elle jette un regard plus raiddo sur l'archange; puis, se détournant :)
Il se tait.
Parlerai-je? 11 a l'air d'attendre quelque cliose.
(Elle se lève, et, regardant l'areliange :)
Messire chevalier, pardonnez-moi si j'ose...
(Elle se détourne.)
LA PIŒMIÈUE VISION DE JEANNE Ij'aUC 91
Non, je ne puis.
I KUe jette un regard sur l'arcliange et se détourne encore.)
Ah! si c'était...
CEllo n'ose achever. Après quelques notes servant de prélude, larcliange saint Michel, sur la mélodie déjà entendue, chante avec douceur les paroles qui suivent. Jeanne écoute, immobile, tournée vers lui. Elle est toujours auprès du Ilétrc.)
SAINT MICHEL
Filli'ttc au pur visafrc, Aux \ru.\ luillaiits do foi!
Tiiiijdiir.s sois lioniio et sage; Dieu veille, enfant, sur toi.
Ali! songe, tendii! coiur, au dou.v pays de France! Partage sa souirrance:
Chéris son pauvre roi...
JEANNE, tournée vers Tarchange '.
Mon prince et mon pays, le doux i)ays de France, J'y pense bien souvent. Messire. Une espérance Est mêlée à ma peine, et je prie en pleurant. Mais vous, terrible et bon, vous, mystérieux être,
Ami que je crois reconnaître, Venez-vous le guérir, ce royaume souffrant?
(Une courte pause. l.,"avant-dernier vers a été dit d'une voix qui tremble, le dernier avec une instante prière. L'archange est immobile. Jeanne poursuit -.j
Dites, le ferez-vous revivre?
Serez-vous celui qui délivre?
Ne brandirez-vous pas contre l'Anglais cruel Un glaive ardent, — preux saint Michel?
(Jeanne laisse échapper ces derniers mots comme un cri. L'archange va répondre en chantant <leux fois la mélodie déjà entendue, mais avec plus de force et dans un mouvement plus vif que tout à l'heure. Chaque phrase chantée par lui est aussitôt reprise sur l'instrument qui sert à accompagner, dans le même mouvement, mais avec une extrême douceur, tandis que Jeanne parle en répondant à l'archange. C'est seulement dans ces deux strophes que le parlé se mêle à la musique.)
SAINT MICHEL
Point d'autre délivrance Que par ton faible bras.
L Étant à l'extrême droite de la scène, elle peut regarder l'archange sans tourner tout à fait le dos au spectateur. Sa position est olilique. Néanmoins, comme sa voix portera plutôt vers le fond, elle doit parler très distinctement et assez haut.
JEANNE, profondément troublée.
Sire, que dites-vous? Point d'autre délivrance Oue par mon faillie bras?
SAINT MICHEL
Sois forte pour );i Friincc; Sois liriive, cl lu vaincras.
JEANNE, éperdue.
Moi, pauvre fille? moi?
(Elle se détourne et répète avec stupeur les paroles de l'archange :
« Sois forte pour la France; Sois brave, et tu vaincras... »
(Elle se tourne de nouveau vers saint Michel pendant qu"il chante.
SAINT .MICHEL
Alhi (jvu", libre t't fier, respire le iiiyauiuo, Le fronl coiffé du heaume, Un jour, lu partiras.
JEANNE, avec angoisse.
Partir? quitter mon père et ma mère chérie,
Mes compagnes, mon cher troupeau, notre prairie?
Ah! Messire, mon cœur se fend.
Laissez grandir dans l'ombre une timide enfant!
SAINT MICHEL
Grandis, ô jeune lille.
Mais pijur (luillei* ce lieu.
JEANNE
Devrai-je (ionc, un jour, tremblante jeune fille, Seule, quitter ce lieu?
SALNT MICHEL.
Prés verls, maison, famille, Tu leur diras adieu.
JEANNE
Si je dois m'éloigner de ma chère famille, Hélas! le triste adieu!
SAINT MICHEL
Oui, lu clievauclicras parmi les ^cns de guerre, El lu vaincras, jjergère, Pour la patrie et Uieu.
JEANNE, brisée d'émotion.
Mon cfeur frémit devant la moiiKlre violence...
LA PHEMir.RE VISION DE .lEANNE D'ARC 93
Pourtant, si Dieu le veut... s'il le faut...
IV ne cotirto pause.)
En silence, Un instant, laissez moi prier.
Je n'ai point l'Ame d'un guerrier...
(.Jeanne se laisse tomber sur le liane, courbe la t("te. et, les coudes sur les genoux-, caebe son visajre dans ses deux mains. Musique tendre et grave, tandis que .Jeanne prie en silence. Puis, sur la mélodie (|ui a été chantée trois fois déjà, rarchange chante une qnalricmo stroi)lie, avec une grande douceur, et dans le mémo mouvement, très calme, que la première.)
SAINT MICHEL
Avant (le fuii' en ariiips
Ce doii.v et cher i^nys,
Souvent d'anières Inrnics
Tes yeux seront i'eni|)lis.
Mais, pour séelier tes pleurs, viendront deux vierges saintes,
Avec leurs teini)es ceintes
Des Heurs du Paradis.
(En écoutant l'archange, Jeanne a écarté ses mains de son visage, puis relevé la tête. Elle a écouté la fin de la strophe avec une très vive émotion, se dressant peu à peu. les mains tendues vers l'archange avant de parler. Elle est debout au moment où le chant finit'.)
JEANNE
0 mes deux Saintes bien-aiméos!
Moi-même, chaque jour, je les parc de fleurs
Dans leurs chapelles embaumées.
C'est elles, n'est-ce pas, qui séchei'ont mes pleurs?
(Accords très doux. I/arcliange fait lentement un signe de tête affirmatif. I^a musique se tait. Alors .Jeanne parle avec une résolution douloureuse, puis avec une ardente supplication. i
Ce que le Seigneur Dieu commande que je fasse,
Je le ferai, le cœur saignant...
Mais illuminez-moi, chevalier rayonnant,
Du pur éclat de votre face!
Sur ma chère patrie, archange aux calmes yeux.
Faites luire un jour radieux!
(Accords éclatants. La cinquième strophe de la mélodie, tout en gardant de l'ampleur, sera chantée avec beaucoup d'élan et en majeur, tandis que le thème primitif est mineur. Chacune des phrases chantées par saint Michel doit être reprise par un chœur invisible.
Dès les premières paroles du chant, .Jeanne, tournée vers l'archange, tombe à genoux : puis elle joint les mains, baisse la tête, et, absorbée dans sa prière, reste immobile.)
1. I^a parole, dans le passage suivant, n'est plus soutenue par de la musique.
• SAINT MICHEL
Sois forte, espère et prie!
Ce jour va luire enfin.
La France tant meurtrie N'ai)pe]le plus en vain.
Mais, pour le châtiment de ceux (jui l'ont froj^pée, 11 faut que son épée Rayonne dans ta main!
(Pendant que le chœur reprend les trois derniers vers, saint Micliel tire son épée, l'élève en l'air, ]nns l'étend vers Jeanne comme pour la bénir. Elle est toujours immobile. Eclatante fanfare.)