SCÈNE
FLORIZEL, puis RONDAGHE.
FLORIZEL
Pauvre vieille femme! .l'hésitais à reconnaître sa demeure dans la misérable hutte qu'elle m'a désignée. Le toit est à jour et la porte ne ferme pas. J'aurais cru cette bicoque abandonnée. Ah! voici Rondache. Eh bien, quelles nouvelles?
(Rondaclie entre à gauclie, tenant à la main le chapeau de Florizel.) RONDACHE.
Détestables, mon prince, détestables. Et voici votre chapeau, que vous aviez oublié près de la source où nous nous rafraîchîmes, comme disait monsieur votre précepteur.
FLORIZEL
Grand merci.
(Il met son cliapeau.)
Tes nouvelles sont mauvaises?
ROND.VCUE.
Affreuses. On ne peut atteindre le château sans de prodigieuses difficultés; personne, bien entendu, ne veut nous servir de guide; et il y a de fortes chances pour que nous restions en route. Aucune béte ne passerait à travers les fourrés inextricables de la foret; donc, à moins de nous charger comme des mules, nous ne tarderons pas à périr de faim et de soif. Le
LA BELLE AU BOIS DORMANT loo
rcgimc auquel nous étions astreints, depuis six semaines, par notre course effrénée à travers les bois me semblait assez rude; mais c'était le paradis auprès de ce qui nous attend, si vous persistez dans votre funeste projet.
FLORIZEL, gaiment.
On dirait que tu es de mauvaise humeur.
RÔNDACHE.
Dame! il y a de quoi.
FLORIZEL
Mais tu ne me dis pas ce qui m'intéresse le plus. Une fois que nous aurons surmonté les difficultés que tu supposes...
P.ONDACIIE, entre ses dents.
Pàquedieu ! quel enragé !
FLORIZEL
... A quoi cela nous mènera-t-il, et que trouveronsnous dans le château?
RONDACHE
Vous voulez le savoir?
FLORIZEL
C'est probable.
RONDACHE
Vous y tenez? bien sûr?
FLORIZEL, impétueusement.
Ah çà! te moques-tu de moi? Voilà six semaines que j'explore cette forêt dans tous les sens et que je ne mange, ni ne bois, ni ne dors, tant le désir me consume de savoir ce qu'elle recèle pour me troubler aussi profondément, comme si mon bonheur, ma vie, mon âme y étaient enfermés et m'appelaient ; et tu viens, détestaljle bourreau, me demander si je veux connaître le fruit de tes recherches?
RONDACHE, froidement.
Puisque vous le voulez, soit; voici le résultat de mes patientes investigations. Au cœur de la forêt il y a un château. Dans ce château habiie une famille d'ogres et d'ogresses. Us vivent de leur chasse et, à l'occasion.
lo(5 THKÀTRE POUR LES .lEUN'ES FILLES
de chair humaine, quand dos ccervelés comme vous, mon prince, deviennent victimes de leur imprudente curiosité. Parlez-moi maintenant de votre vie et de voire Ame. Vraiment elles sont en bonne compagnie. Dans une famille d'ogres!
FLÛRIZEL, légèrement incrédule.
Toute une famille?
RONDACIIE, impatienté.
D"ogres et d'ogresses : le père, la mère et les enfants. J'ignore s'il y a des oncles et des cousines; mais il n'en faut pas tant pour vous broyer les os, tout (ils de roi que vous êtes.
FLORIZEL, gaimont.
Et pour te rôtir dans ton jus, dûment bardé de lard; car tu n'es pas indifférent, sans doute, à cette perspective.
RONDACIIi:, piqué.
Vous sendilez peu disposé à me croire. Vous n'allez paS: je suppose, mettre en doute l'existence des ogres?
FLORIZEL
Dieu me préserve d'une telle audace! Mais les bonnes gens du pays me font l'effet de n'être pas très exactement renseignés sur les gens du chPdeau, si, comme je pense, il est habité. On m"a conté des histoires un peu différentes. Dans tous les cas, je veux en avoir le cœur net; et demain matin nous tenterons l'aventure, en suivant un sentier qu'une bonne vieille m'a indiqué.
RUM)ACIIK, éclatant.
Mais vous êtes fou, mon prince, vous êtes fou! Je ne vous laisserai point i)arlir. L;> roi et la reine ne me le pardonneraient pas, dussions-nous, par miracle, revenir sains et saufs! Quittons plutôt cette maudite forêt.
FLORIZEL, avec tristesse.
Écoute-moi, Rondache. Peut-être, en effet, un mortel danger mcnace-t-il le téméraire qui entreprend de pénétrer le secret de cette étrange demeure; peut-être aussi est-elle depuis longtemps abandonnée, et ne
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trouvcrai-je dans mon aventure que la fatigue, la l'aim et la soil"; mais une chaîne invisible nie tire vers ce lieu, et je ne peux pas plus m'cloigner de la foret, maudite ou non, que je ne pourrais me séparer de mon cœur. Tu as bien fait en essayant de me retenir: moi, je te tiens quitte du service que tu me devais. J'irai seul.
noNDACHE, indigné.
Hein? quoi? comment dites-vous?abandonner lâchement mon prince à Iheure du péril? Ah I par exemple, non, non, de par tous les diables, non! Puisque celle folie vous tient, nous la ferons à deux, dussé-je être dépouillé de ma peau pour descendre dans la tri paille d"un ogre!
FLORIZEL, ému et joyeux.
Ah 1 mon bon ami Rondache, voilà que je te retrouve ! Tiens, embrassons-nous : (^a me soulagera le cœur.
RONDACHE
Mon maître! mon ami!
(Florizel le serre dans ses bras et l'embrasse sur les deux joues. RouJache essuie une larme en se détournant.)
FLORIZEL
Mon pauvre Rondache, tu m"asému; et puis tu m'as parlé de mon père et de ma mère. Pour eux et pour toi, je suis bien près de renoncer à ce que tu appelles ma folie.
RONDACHE
Serait-il possible?
FLORIZEL
On ne me parle que d'ogres, de griffons et de sorciers. Certes, je les affronterais pour conquérir le bien suprême que je désire; mais si j'étais la proie d'une illusion décevante?
RONDACHE
N'en doutez pas, mon prince; vous êtes la proie d'une ill...
FLORIZEL, brusquement.
Écoute!
RONDACHE
(Ju'y a-t-il?
FLORIZEL
On a chanté.
RUNDACHE.
Je n'ai rien entendu.
FLORIZEL
Si. Écoute !
(On entend une voix enfantine qui cliante '.)