SCÈNE V
IPHIGENIE. ÉRIPHILE, DORIS
IPHIGENIE En quel funeste état ces mots m'ont-ils laissée !
(1) Le mot n'est plus employé aujourd'hui qu'au sens abstrait. Le sens concret (action de s'éfiarer) est fréquent au xvn» siccle.
(2) Courage = cœur. Sens fréquent au x\ ■ siécic.
(3) On sait qu'Achille étau fils de Thétis.
RACINE
Pour mon hymen Achille a changé de pensée? Il me faut sans honneur retourner sur mes pas, Et vous cherchez ici quelque autre que Calchas ?
ÉRIPHILE
Madame, à ce discours je ne puis rien comprendre.
IPHIGÉNIE
Vous m'entendez (1) assez, si vous voulez m'entendre. Le sort injurieux (2) me ravit un époux ; Madame, à mon malheur m'abandonnerez-vous ? Vous ne pouviez sans moi demeurer à Mycène ; Me verra-t-on sans vous partir avec la Reine?
ÉRIPHILE
Je voulois voir Calchas avant que de partir.
IPHIGÉNIE
Que tardez- vous, Madame, à (3) le faire avertir?
ÉRIPHILE
D'Argos, dans un moment, vous reprenez la route.
IPHIGÉNIE Un moment quelquefois éclaircit plus d'un doute. Mais, Madame, je vois que c'est trop vous presser, Je vois ce que jamais je n'ai voulu penser : Achille.... Vous brûlez que je ne sois partie.
ÉRIPHILE
Moi? vous me soupçonnez de cette perfidie? Moi, j'aimerais, Madame, un vainqueur furieux, Qui toujours tout sanglant se présente à mes yeux, Qui la flamme à la main, et de meurtres avide, Mit en cendres Lesbos....
IPHIGÉNIE
Oui, vous l'aimez, perfide, Et ces mêmes fureurs (4) que vous me dépeignez. Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés. Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme. Sont les traits dont l'amour l'a gravé dans votre âme ; Et loin d'en détester le cruel souvenir. Vous vous plaisez encore à m'en entretenir. Déjà plus d'une fois dans vos plaintes forcées
(i) Entendez. = comprenex.. Ce sens est usuel au xviie siècle.
(2) Injurieux = injuste. C'est le sens étymologique fréquent au xvii* siècle.
(3) A = pour. Emploi usuel à cette date.
(4) Ces mêmes fureurs pour ces fureurs rnSmes, construction assez fréquente à cette date.
IPHIGENIE
J'ai dû voir et j'ai vu le fond de vos pensées. Mais toujours sur mes yeux ma facile bonté A remis le bandeau que j'avois écarté.
Vous l'aimez. Que faisois-je ? et quelle erreur fatale M'a fait entre mes bras recevoir ma rivale ? Crédule, je l'aiinois. Mon cœur même aujourd'hui De son parjure amant lui promcttoit l'appui. Voilà donc le triomphe oii (1) j'étois amenée, Moi-même à votre char je me suis enchaînée. •Te vous pardonne, hélas ! des vœux intéressés, Et la perte d'un cœur que vous me ravissez. Mais que sans m'avertir du piège qu'on me dresse. Vous me laissiez chercher jusqu'au fond de la Grèce L'ingrat qui ne m'attend que pour m'abandonner. Perfide, cet affront se peut-U pardonner ?
KRIPHILE
Vous me donnez des noms qui doivent me surprendre.
Madame : on ne m'a pas instruite à les entendre ;
Et les Dieux, contre moi dès longtemps indignés,
A mon oreille encor les avoient épargnés.
Mais il faut des amants excuser l'injustice.
Et de quoi vouliez-vous que je vous avertisse?
Avez-vous pu penser qu'au sang d'Agamemnou
Achille préférât une fille sans nom.
Qui de tout son destin ce qu'elle a pu comprendre.
C'est qu'elle sort d'un sang qu'il brûle de répandre ?
IPHIGKNIK
Vous triomphez, cnielle, et bravez ma douleur.
Je n'avois pas encor senti tout mon malheur ;
Et vous ne comparez votre exil et ma gloire
Que pour xnieux relever votre injuste victoire.
Toutefois vos transports sont trop précipités.
Ce même Agamemnon à qui vous insultez (2),
Il commande à la Grèce, il est mon père, il m'aime,
Il ressent mes douleurs beaucoup plus que moi-même.
Mes larmes par avance avoient su le toucher ;
J'ai surpris ses soupirs qu'il me vouloit cacher.
Hélas! de son accueil condamnant la tristesse,
J'osois me plaindre à lui de son peu de tendresse !
(i) Où pour auquel est une construction frOquentc au xvii» siècle. (2) insulter se construisait alors ordinairement avec un complément indirect {inversement on disait pardonner, obéir... quelqu'un).
RACINE