SCÈNE II
ANTIOCHUS, ARSACE
Ainsi le ciel s'apprête à vous rendre justice. Vous partirez, Seigneur, mais avec Bérénice. Loin de vous la ravir, on va vous la livrer.
ANTIOCHUS
Arsacc, laisse-moi le temps de respirer. Ce changement est grand, ma surprise est extrême. Titus entre mes mains remet tout ce qu'il aime ? Dois-je croire, grands Dieux ! ce que je viens d'ouïr (3)? Et quand je le croirai, dois-je m'en réjouir? ARSACE
Mais, moi-même. Seigneur, que faut-il que je croie? Quel obstacle nouveau s'oppose à votre joie? Me trompicz-vous tantôt au sortir de ces lieux. Lorsque encor tout ému de vos derniers adieux, Tremblant d'avoir osé s'expliquer devant elle, Votre cœur me contoit son audace nouvelle ? Vous fuyiez un hymen qui vous faisoit trembler. Cet hymen est rompu : quel soin peut vous troubler ? Suivez les doux transports où (4) l'amour vous invite.
ANTIOCHUS
Arsace, je me vois charge de sa conduite ;
Je jouirai longtemps de ses chers entretiens.
Ses yeux même pourront s'accoutumer aux miens ;
(i) Les deux provinces étaient limitrophes.
(2) Le style de Titus est parfois fâcheusera ent galant. Nous avons pourtant déjà signalé que ce langage trop fleuri ou trop élégant était moins banal à cette date qu'il l'est devenu depuis et que le goût des contemporains l'imposait presque nécessairement,
(3) Ouïr était à cette date encore employé à tous les temps, en prose comme dans le « style noble ».
(4) OU = auquel. Sens déjà signalé et usuel au xrii* siècle.
Et peut-être son cœur fera la différence Des froideurs de Titus à ma persévérance. Titus m'accable ici du poids de sa grandeur : Tout disparoît dans Rome auprès de sa splendeur ; Mais quoique l'Orient soit plein de sa mémoire, Bérénice y verra des traces de ma gloire.
ARSACE
N'en doutez point, Seigneur, tout succède à (1) vos vœux.
ANTIOCHUS
Ah ! que nous nous plaisons à nous tromper tous deux !
À'RSACE
Et pourquoi nous tromper ?
ANTIOCHUS
Quoi? je pourrois lui plaire?
Bérénice à mes vœux ne seroit plus contraire? Bérénice d'un mot f latteroit mes douleurs ? Penses-tu seulement que parmi ses malheurs. Quand l'univers entier néglîgcroit ses charmes, L'ingrate me permit (2) de lui donner des larmes, Ou qu'elle s'abaissât jusques à recevoir Des soins qu'à mon amour elle croiroit devoir ?
ARSACE
Et qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce? Sa fortune, Seigneur, va prendre une autre face. Titus la quitte.
ANTIOCHUS
Hélas ! de ce grand changement Il ne me reviendra que le nouveau tourment D'apprendre par ses pleurs à quel point elle l'aime. Je la verrai gémir ; je la plaindrai moi-même. Pour fruit de tant d'amour, j'aurai le triste emploi De recueillir des pleurs qui ne sont pas pour moi.
ARSACE
Quoi? ne vous plairez-vous qu'à vous gêner (3) sans cesse? Jamais dans un grand cœur vit-on plus de f oiblesse ? Ouvrez les yeux, Seigneur, et songeons entre nous Par combien de raisons Bérénice est à vous.
(1) Succéder = réussir. Ce sens, conforme à l'étymologie, et fréquent au xvii* siècle, commençait à vieillir.
(2) Nous avons déjà signalé l'emploi de cet imparfait du subjonctif, quand le verbe principal est au présent, avec le sens du conditionnel ; 11 est fréquent au XVII» siècle.
(3) Gêner = mettre à. la lorturt, Sens étymologique (géhenne) constant au XVII* siècle.
=========== BÉRÉNICE
Puisque aujourd'hui Titus ne prétend plus lui plaire, Songez que votre hymen lui devient nécessaire.
ANTIOCHUS
Nécessaire!
ARSACE
A ses pleurs accordez quelques jours ; De ses premiers sanglots laissez passer le cours : Tout parlera pour vous, le dépit, la vengeance, L'absence de Titus, le temps, votre présence. Trois sceptres que son bras ne peut seul soutenir (1), Vos deux États voisins, qui cherchent à s'unir. L'intérêt, la raison, l'amitié, tout vous lie.
Oui, je respire, Arsace, et tu me rends la vie :
J'accepte avec plaisir un présage si doux .
Que tardons- nous? Faisons ce qu'on attend de nous.
Entrons chez Bérénice ; et puisqu'on nous l'ordonne,
Allons lui déclarer que Titus l'abandonne.
Mais plutôt demeurons. Que faisois-je ? Est-ce à moi,
Arsace, à me charger de ce cruel emploi?
Soit vertu, soit amour, mon cœur s'en effarouche.
L'aimable Bérénice entendroit de ma bouche
Qu'on l'abandonne (2) I Ah ! Reine, et qui l'auroit pensé,
Que ce mot dût jamais vous être prononcé !
ARSACE
La haine sur Titus tombera (6) toute entière (4) : Seigneur, si vous parlez, ce n'est qu'à sa prière.
ANTIOCHUS
Non, ne la voyons point. Respectons sa douleur : Assez d'autres viendront lui conter son malheur. Et ne la crois-tu pas assez infortunée D'apprendre à quel mépris Titus I'.l condamnée, Sans lui donner encor le déplaisir fatal D'apprendre ce mépris par son propre rival?
(1) Bérénice a Indiqué (I, rr) qae Titus & son royaume de Palestine avait joint l'Arabie et la Syrie.
(2) Remarquer le rejet de qu'on t'abandonne et la force qu'il donne au mot. Ces rejets, que Boileau n'admettait pas, sont assez Ircquents dans la versification très expressive de Racine.
(3) Tombera pour retombera. Nous avons déjà signalé qu'un grand nombre de verbes simples avaient au xvii< siècle le sens que nous réservons aujourd'hui aux composés (Tenir = obtenir, trancher <= retrancher, etc).
(4) La règle de tout avait été fixée par l'Académie ; mais elle était encore mal appliquée dans la pratique.
RACINE
Encore un coup, fuyons : et par cette nouvelle N'allons point nous charger d'une haine immortelle»
ARSACE
Ah ! la voici, Seigneur : prenez votre parti.
ANTIOCHUS
O ciel !