‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 31 sur 133 · SECONDE PREFACE · texte numérisé non relu

SECONDE PREFACE

veut faire représenter sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre, qui auroient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect qne l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinqtio reverentia. L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. Car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le Serrail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre.

C'étoit à peu près de cette manière que les Persans étoient anciennement considérés des Athéniens, Aussi le poète Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxès, qui étoit peut-être encore vivantei et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse après la déroute de ce prince. Cependant ce même Eschyle s'étoit trouvé en personne à la bataille de Salamine, où Xerxès avoit été vaincu. Et il s'étoit trouvé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père de Xerxès. dans la plaine de Marathon. Car Eschyle étoit homme de guerre, et il étoit frère de ce fameux Cynégire dont U est tant parlé dans l'antiquité, et qui mourut si courageusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse (1).

(i) Racine a supprimé un morceau qui terminait d'abord cette seconde Préface.

« Je me suis attaché à bien exprimer dans ma tragédie ce que nous savons des moeurs et des maximes des Turcs. Quelques gens ont dit que mes héroïnes étoient trop savantes en amour et trop délicates pour des femmes nées parmi des peuples qui passent ici pour barbares. Mais sans parler de tout ce qu'on lit dans les relations des voyageurs, il me semble qu'il sufBt de dire que la scène est dans le Serrail. En effet, y a-t-il une cour au monde où la jalousif etl'amour doivent être si bien connues que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble, et où toutes ces femmes n'ont point d'autre étudet dans une éternelle oisiveté, que d'apprendre à plaire et à se faire aimer ? Les hommes vraisemblablement n'y aiment pas avec la même délicatesse. Aussi ai-jepris soin de mettre une grande différence entre la passion de Bajazet et

RACINE -

les tendresses de ses amantes. II garde au milieu de son amour la férocité de la nation. Et si l'on trouve étrange qu'il consente plutôt de mourir que d'abandonner ce qu'il aime et d'épouser ce qu'il n*aime pas, il ne faut que lire l'histoire des Turcs. On rcrra partout le mépris qu'ils font de la vie. On verra en plusieurs endroits à quel excès ils portent les passions, et ce que la simple amitié est capable de leur faire faire. Témoin un des fils de Soliman, qui se tua lui-même sur le corps de son frère aîné, qu'il aimoit tendrement, et que l'on avoit fait mourir pour lui assurer l'Empire. »

PERSONNAGES

BAJAZET, frère du Sultan Amurat.

ROXANE. Sultane, favorite du Sultan Amufat.

ATALIDE, fille du sang ottoman (i).

ACOMAT, grand visir.

OSMIN, confident du grand visir.

ZATIME, esclave de la Sultane.

ZAÏRE, Esclave d'Atalide.

La scène est à Constantinople, autrement dite BytanCt, dans le Serrait (2) du Grand Seigneur.

(1) C'est-à-dire ici fille de sang royal, du sang de Vimir Oihman ou Ottnan de qui descend la dynastie turque.

(2) Orthographe habituelle du mot au xvii» siècle.

BAJAZET

TRAGEDIE

ACTEI

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