SCÈNE III BAJAZET, ACOMAT
ACOMAT
Seigneur, qu'ai-je ententu? Quelle surprise extrême! Qu'allez- vous devenir? Que deviens-je moi-même? D'où nîdt ce changement? Qui dois-je en accuser? O ciel!
BAJAZET
n ne faut point ici vous abuser.
Roxane est offensée et court à la vengeance. Un obstacle éternel rompt notre intelligence. Visir, songez à vous, je vous en averti (1), Et sans compter sur moi, prenez votre parti.
ACOMAT
Quoi?
BAJAZET
Vous et vos amis, cherchez quelque retraite. Je sais dans quels périls mon amitié vous jette ; Et j'espérois un jour vous mieux récompenser. Mais c'en est fait, vous dis-je, il n'y faut plus penser.
ACOMAT
Et quel est donc, Seigneur, cet obstacle invincible ? Tantôt dans le Serrait j'ai laissé tout paisible. Quelle fureur saisit votre esprit et le sien ?
BAJAZET
Elle veut, Acomat, que je l'épouse.
ACOMAT
Hé bien?
L'usage des sultans à ses vœux est contraire; Mais cet usage enfin, est-ce une loi sévère, Qu'aux dépens de vos jours vous deviez observer? La plus sainte des lois, ah. ! c'est de vous sauver, Et d'arracher. Seigneur, d'une mort manifeste Le sang des Ottomans dont vous faites (2) le reste ?
BAJAZET
Ce reste malheureux seroit trop achetéi S'il faut le conserver par une lâcheté.
(1) Cette orthographe, conforme à Tétymologie, se rencontre encore â cette date môme en prose.
(2) Faire, dit Vaugclas au xvn« siècle, est le verbe « le plus étendu de la langue ». On le substituait couramment à toutes sortes d'autres verbes : fai re combat, faire raillerie, etc..
RACINE -
ACOMAT
Et pourquoi vous en faire une image si noire? L'hymen de Solyman ternit-il sa mémoire? Cependant Solyman n'étoit point menacé Des périls évidents dont vous êtes pressé.
BAJAZET
Et ce sont ces périls et ce soin"de ma vie Qui d'un servile hymen feroient l'ignominie. Solyman n'avoit point ce prétexte odieux. Son esclave trouva grâce devant ses yeux (1) ; Et sans subir le joug d'un hymen nécessaire, Il lui fit de son cœur un présent volontaire.
ACOMAT
Mais vous aimez Roxane.
BAJAZET
Acomat, c'est assez :
Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez. La mort n'est point pour moi le comble des disgrâces ; J'osai tout jeune encor la chercher sur vos traces ; Et l'indigne prison où je suis renfermé A la voir de plus près m'a même accoutumé. Amurat à mes yeux l'a vingt fois présentée. Elle finit le cours d'une vie agitée.
Hélas ! si je la quitte avec quelque regret... Pardonnez, Acomat, je plains avec sujet Des cœurs dont les bontés trop mal récompensées M'a voient pris pour l'objet de toutes leurs pensées.
ACOMAT
Ah ! si nous périssons, n'en accusez que vous. Seigneur. Dites un mot, et vous nous sauvez tous. Tout ce qui reste ici de braves janissaires, De la religion les saints dépositaires (2), Du peuple bysantin ceux qui plus respectés (3) Par leur exemple seul règlent ses volontés, Sont prêts de (4) vous conduire à la Porte sacrée D'où les nouveaux sultans font leur première entrée.
BAJAZET
Hé bien! brave Acomat, si je leur suis si cher,
(1) Nous avons signalé plusieurs de ces vers à coupe ternaire:
Son esclave — trouva grâce — devant ses yeux.
(2) Les muftis et ulémas dont il a déjà été question.
(3) Plus respectés pour le plus respectés. Cet emploi du comparatif pour le superlatif, fréquent au xvii» siècle, vieillit pourtant vers la fin du siècle.
(4) Prêt de, près de, prêt à sont constamment confondus au xvn» siècle.
— IQO
^=__^„==== BAJAZET
Que des mains de Roxane ils viennent m'arracher. Du Serrail, s'il le faut, venez forcer la porte : Entrez, accompagne de leur vaillante escorte. J'aime mieux en sortir sanglant, couvert de coups, Que chargé, malgré moi, du nom de son époux. Peut-être je saurai, dans ce désordre extrême, Par un beau désespoir me secourir moi-mê(ue (1), Attendre, en combattant, l'effet de votre foi. Et vous donner le temps de venir jusqu'à moi.
Hé ! pourrai-je empêcher, malgré ma diligence, Que Roxane d'un coup n'assure sa vengeance ? Alors qu'aura (2) servi ce zèle impétueux, Qu'à charger vos amis d'un crime infructueux ? Promettez : affranchi du péril qui vous presse. Vous verrez de quel poids sera votre promesse.
BAJAZET
Moi!
ACOMAT
Ne rougissez point. Le sang des Ottomans Ne doit point en esclave obéir aux serments. Consultez ces héros que le droit de la guerre Mena victorieux jusqu'au bout de la terre : Libres dans leur victoire, et maîtres de leur foi. L'intérêt de l'État fut leur unique loi ; Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée Que sur la foi promise et rarement gardée (3). Je m'emporte, Seigneur...
BAJAZET
Oui, je sais, Acomat, Jusqu'où les a portés l'intérêt de l'État ; Mais ces mêmes héros, prodigues de leur vie, Ne la rachetoient point par une perfidie.
ACOMAT
O courage inflexible ! O trop constante foi. Que même en périssant j'admire malgré moi I Faut-il qu'en un moment un scrupule timide Perde... ? Mais quel bonheur nous envoie Atalide ?
(1) Souvenir évident du vers d'Horace :
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût
(2) Qu^aura servi pour à quoi aura servi. Construction usuelle au XVII» siècle.
(3) Racine doit ces indications au livre de Ricaut.
RACINE