BAJAZET, ROXANE
ROXANE Je ne vous ferai point des reproches frivoles : Les moments sont trop chers pour les perdre en paroles (1). Mes soins vous sont connus. En un mot, vous vivez, Et je ne vous dirois que ce que vous savez. Malgré tout mon amour, si je n'ai pu vous plaire. Je n'en murmure point, quoiqu'à ne vous rien taire, Ce même amour peut-être et ces mêmes bienfaits
(I) Racine a rcprii à peu pris ce vers dans Phèdre (V, vu) :
Les moments me sont chers ; (coutez-moi, Thésée.
Auroient dû suppléer à mes foibles attraits. Mais je m'étonne enfin que pour reconnoissance, Pour prix de tant d'amour, de tant de confiance, Vous ayez si longtemps par des détours si bas Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas.
BAJAZET
Qui? moi, Madame?
ROXANE
Oui, toi (l).Voudrois-tu point encore Me nier un mépris que tu crois que j'ignore ? Ne prétendois-tu point, par tes fausses couleurs (2), Déguiser un amour qui te retient ailleurs, Et me jurer enfin d'une bouche perfide Tout ce que tu ne sens que pour ton Atalide?
BAJAZET
Atalide, Madame ! O ciel! qui vous a dit...
ROXANE
Tiens, perfide, regarde, et démens cet écrit.
BAJAZET
Je ne vous dis plus rien. Cette lettre sincère
D'un malheureux amour contient tout le mystère ;
Vous savez un secret que, tout prêt à s'ouvrir.
Mon cœur a mille fois voulu vous découvrir.
J'aime, je le confesse ; et devant que (3) votre âme,
Prévenant mon espoir, m'eût déclaré sa flamme.
Déjà plein d'un amour dès l'enfance formé,
A tout autre désir mon cœur étoit fermé.
Vous me vîntes offrir et la vie et l'Empire ;
Et même votre amour, si j'ose vous le dire,
Consultant vos bienfaits, les crut, et sur leur foi
De tous mes sentiments vous répondit pour moi.
Je connus (4) votre erreur ; mais que pouvois-je faire?
Je vis en même temps qu'elle vous étoit chère.
Combien le trône tente un cœur ambitieux!
Un si noble présent me fit ouvrir les yeux.
Je chéris, j'acceptai, sans tarder davantage,
(i) Ce passage du vous au tutoiement qu'entraîne la violence de la passion avait déjà était utilisé plusieurs fois par Corneille, notamment dans la deuxième entrevue entre Pauline et Polyeucte.
(2) Couleurs est employé couramment au xvii« siècle avec le sens de feintes, p rétextes, hypocrisie.
(3) Devant que pour avant que ne vieillit qu'à la fin du xvii« siècle.
(4) Connus pour reconnus. Nous avons signalé un grand nombre de verbes employés sous la forme simple avec le sens que nous réservons aux composes {tenir = obtenir, trancher = retrancher, etc.).
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L'heureuse occasion de sortir d'esclavage,
D'autant plus qu'il falloit l'accepter ou périr;
D'autant plus que vous-même, ardente à me l'offrir,
Vous ne craigniez ric^tant que d'être refusée;
Que même mes refus vous auroient exposée ;
Çu'après avoir osé me voir et me parler,
Il étoit dangereux pour vous de reculer.
Cependant je n'en veux pour témoins que vos plaintes :
Ai-je pu vous tromper par des promesses feintes?
Songez combien de fois vous m'avez reproché
Un silence témoin de mon trouble caché.
Plus l'effet de vos soins et ma gloire étoient proches,
Plus mon cœur interdit se faisoit de reproches.
Le ciel qui m'entendoit sait bien qu'en même temps
Je ne m'arrêtois pas à des voeux impuissants ;
Et si l'effet enfin, suivant mon espérance.
Elit ouvert un champ libre à ma reconnoissance,
J'aurois par tant d'honneurs, par tant de dignités
Contente votre orgueil, et payé vos bontés,
Que vous-même peut-être...
ROXANE
Et que pourrois-tu faire?
Sans l'offre de ton cœur, par oii peux-tu me plaire ? Quels seroient de tes vœux les inutiles fruits ? Ne te souvient-il plus de tout ce que je suis? Maîtresse du Serrail, arbitre de ta vie, Et même de l'État, qu'Amurat me confie, Sultane (1), et ce qu'en vain j'ai cru trouver en toi, Souveraine d'un cœur qui n'eût aimé que moi : Dans ce comble de gloire où je suis arrivée, A quel indigne honneur m'avois-tu réservée? Traînerois-je eu ces lieux un sort infortuné. Vil rebut d'un ingrat que j'aurois couronné, De mon rang descendue, à mille autres égale, Ou la première esclave enfin de ma rivale ?
Laissons ces vains discours ; et sans m'importuner, Pour la dernière fois, venx-tu vivre et régner?
(i) On a signalé justement un mouvement de style tout à fait analogue dans ces vers de la Cornélle de Corneille [Pompée, III, iv) :
Veuve du jeune Crasse, et veuve de Pompée, Fille de Scipion, et pour dire encore plus. Romaine...
RACINE -
J'ai l'ordre d'Amurat, et je puis t'y soustraire. Mais tu n'as qu'un moment : parle.
BAJAZET
Que faut-il faire?
ROXANE
Ma rivale est ici ; suis-moi sans différer ; Dans les mains des muets viens la voir expirer, Et libre d'un amour à ta gloire funeste, Viens m'engager ta foi : le temps fera le reste. Ta grâce est à ce prix, si tu veux l'obtenir,
BAJAZET
Je ne l'accepterois que pour vous en punir,
Que pour faire éclater aux yeux de tout l'Empire
L'horreur et le mépris que cette offre m'inspire.
Mais à quelle fureur me laissant emporter, Contre ses tristes jours vais-je vous irriter ! De mes emportements elle n'est point complice, Ni de mon amour même et de mon injustice. Loin de me retenir par des conseils jaloux, Elle me conjuroit de me donner à vous (1). En un mot, séparez ses vertus de mon crime ; Poursuivez, s'il le faut, un courroux légitime i Aux ordres d'Amurat hâtez-vous d'obéir ; Mais laissez-moi du moins mourir sans vous haïr, Amurat avec moi ne l'a point condamnée : Épargnez une vie assez infortunée, Ajoutez cette grâce à tant d'autres bontés, Madame : et si jamais je vous fus cher...
ROXANE
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