ATALIDE, ACOMAT, ZAÏRE, OSMIK
Ses yeux ne l'ont-ils point séduite (1)? Roxane est-elle morte I
OSMIN
Oui, j'ai vu l'assassin Retirer sou poignard tout fumant de son sein. Orcan, qui méditoit ce cruel stratagème, La servoit, à dessein de la perdre elle-même ; Et le Sultan l'avoit chargé secrètement De lui sacrifier l'amante après l'amant. Lui-même, d'aussi loin qu'il nous a vus (2) paraître : « Adorez, a-t-il dit, l'ordre de votre maître ; De son auguste seing reconnoissez les traits. Perfides, et sortez de ce sacré palais. » A ce discours, laissant la Sultane expirante. Il a marché vers nous ; et d'une main sanglante Il nous a déployé l'ordre dont Amurat Autorise ce monstre à ce double attentat. Mais, Seigneur, sans vouloir l'écouter davantage, Transportés à la fois de douleur et de rage, Nos bras impatients ont puni son forfait. Et vengé dans sou sang la mort de Bajazet.
ATALIDE
Bajazet !
(i) Séduite = égarée, trompée. Sens étymologique fréquent au xvii» siècle.
(a) Les éditions du xvii* siècle (sauf celle de 1672) portent i»«. La règle de l'accord du participe était encore mal fixée dans la théorie et irèsconfusément appliquée dans la pratique.
RACINE
ACOMAT
Que dis-tu?
OSMIN
Bajazet est sans vie.
L'ignoriez- vous ?
ATALIDE
O ciel!
OSMIN
Son amante en furie, Près de ces lieux, Seigneur, craignant votre secours, Avoit au nœud fatal abandonné ses jours. Moi-même des objets j'ai vu le plus funeste, Et de sa vie en vain j'ai cherché quelque reste : Bajazet ètoit mort. Nous l'avons rencontré De morts et de mourants noblement entouré (1), Que vengeant sa défaite, et cédant sous le nombre, Ce héros a forcés d'accompagner son ombre. Mais puisque c'en est fait, Seigneur, songeons à nous.
ACOMAT
Ah! destins ennemis, où (2) me réduisez -vous ?
Je sais en Bajazet la perte que vous faites. Madame; je sais trop qu'en l'état oii vous êtes n ne m'appartient point de vous offrir l'appui De quelques malheureux qui n'espéroient qu'en lui. Saisi, désespéré d'une mort qui m'accable, Je vais, non point sauver cette tête coupable. Mais redevable aux soins (3) de mes tristes amis, Défendre jusqu'au bout leurs jours qu'ils m'ont commis (4), Pour vous, si vous voulez qu'en quelque autre contrée Nous allions confier votre tête sacrée, Madame, consultez (5) : maîtres de ce palais, Mes fidèles amis attendront vos souhaits ; Et moi, pour ne point perdre un temps si salutaire, Je cours où ma présence est encor nécessaire ;
(1) Il faut supposer qu'on avait laissé des armes à Bajazet, ce qui est fort invraisemblable. Mais au xvii» siècle Bajazet perlait sur la scène un costume fort proche de celui d'un grand seigneur de la cour de Louis XIV, et comme gentilhomme il avait le droit de porter l'épce.
(2) Où pour à quoi. Emploi usuel au xvii' siècle.
(3) C'est-à-dire par reconnaissance pour les services.
(4) Commettre avec le sens étymologique de confier csX. usuel aa xvii» siècle. (6) Consulteii, = consultez-vous. Emploi fréquent au xvii» siècle de verbes
sous la forme neutre avec le sens que nous réservons aux réfléchis {arrêter = s'arrêter, abîmer = s'abimer...)
=========================================== BAJAZET
Et jusqu'au pied des murs que la mer vient laver, Sur mes vaisseaux tout prêts je viens vous retrouver.