TOUS
Lorenzino !
VITTORIO
Que cherches-tu?
BERNARDO
Que demandes-tu ?
LORENZINO
Que VOUS importe, à vous qui n'avez plus rien à faire dans ce monde, qu'à prier et à mourir ?
FRA LEONARDO
Lorenzino ! desccnds-lu dans les catacombes pour insulter aux martyrs? Que viens-lu faire ici?
LORENZINO
Tu vas le savoir, car c'est toi que je cherche.
FRA LEONARDO
Que me veux-tu ?
Dis à tous ces hommes de s'éloigner, et de nous lai«e"'' isolés autant que possible.
FRA LEONARDO
Pourquoi cela?
LORENZINO
Parce que j'ai un secret à te révéler, et que je suis, moi aussi, en danger de mort. Je veux que tu entendes ma confession.
FRA LEONARDO, reculant.
Ta confession ?
LORENZINO
Oui.
FRA LEONARDO
Moi, entendre ta confession?... Et pourquoi plutôt moi qu'un autre?
LORENZINO
Depuis quand le pénitent n'a t-il plus le droit de choisir son confesseur ?
FRA LEONARDO, aux Prisonniers.
Mes frères, arrière, tous! (ii s'assied.) J'attends.
LORENZINO, s'agenouillant devant lui.
Mon père, il y a un an que je suis revenu de Rome, ayant déjà dans mon cœur le projet que je vais exécuter aujourd'hui... A peine de retour à Florence, comme je craignais de prêter aux autres les sentiments que j'avais moi-même, je parcourus les différents quartiers de la ville, j'interrogeai les maisons des pauvres et les palais des riches, je me mêlai aux humbles artisans et aux orgueilleux patriciens... Une seule voix, pareille à un gémissement immense, s'élevait de tous côtés, accusant le duc Alexandre. L'un lui redemandait son argent, l'autre son honneur, celui-ci un père, celui-là un fils. Tous pleuraient, tous se lamentaient, tous accusaient, et je me dis : « Non, il n'est pas juste qu'un peuple entier souffre ainsi de la tyrannie d'un seul homme! »
FRA LEONARDO
Ah!... ce que nous avions rêvé était donc vrai?
LORENZINO
Alors, je jetai les yeux autour de moi ; je vis la honte sur tous les visages, l'effroi dans tous les esprits, la corruption dans toutes les âmes ! Je cherchai à quoi je pouvais m'ap-
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piiyer, et je sentis que le vent de la terreur faisait tout plier sous ma main. La délation était partout, au dedans et au dehors; elle pénétrait dans l'intérieur des familles, elle courait par les places publiques, elle s'asseyait au foyer conjugal, elle se dressait sur les bornes des carrefours!... Je compris que quiconque voulait conspirer, dans de pareils jours, ne devait prendre d'autre confident que sa seule pensée, d'autre complice que son propre bras; je compris que, pareil au premier Brutus, celui-là devait couvrir son visage d'un voile assez épais pour que personne ne le reconnût... Lorenzo devint Lorenzino !
FRA LEONARDO
Continue ! continue !
LORENZINO
Il fallait arriver au duc, il fallait qu'il se défiât de tous, il fallait qu'il se fiât à moi. Je me fis son courtisan, son valet, son bouffon ; non-seulement j'obéis à ses ordres, mais encore je prévins ses volontés, je devançai ses désirs. Pendant un an, Florence m'appela lâche, traître, infâme! pendant un an, le mépris de mes concitoyens pesa sur moi, plus lourd que la pierre d'un tombeau ! pendant un an, tous les cœurs doutèrent de moi... excepté un seul, qui, au dernier moment, eu doutera peut-être!... Mais enfin j'ai réussi, enfin j'ai atteint le but que je voulais atteindre, enfin je suis arrivé au terme de ma longue et pénible route... Ce soir, je délivre Florence; ce soir, je rends la liberté à ma patrie; ce soir, je tue le duc Alexandre !
FRA LEONARDO
Parle bas! parle bas!
LORENZINO
Mais le duc est adroit, le duc est fort, le duc est brave... En essayant de sauver Florence, je puis succomber à mou tour... Il me faut donc l'absolution suprême... Donnez-lamoi, mon père! donncz-Ia-moi sans hésiter... Allez, j'ai assez souffert sur cette terre pour que vous ne me marchandiez pas le ciel !
FRA LEONARDO
Lorenzino, c'est un crime de t'absoudre, je le sais; mais, ce crime, je le prends sur moi, et, quand Dieu t'appellera pour te demander compte du sang que tu auras versé, je me
présenterai à ta place, en disant : « Seigneur, ne cherchez pas le coupable ! Seigneur, le coupable est devant vous ? »
LOIIENZINO.
C'est bien! tout est dit. 3laintenant, lui aussi, comme vous, il est condamné, et ce n'est plus qu'une affaire de temps... l.orsque, demain, on viendra vous chercher pour vous conduire à l'échafaud, criez tous : « Le duc Alexandre est mort ! le duc Alexandre a été assassiné par Lorenzino ! Ouvrez la maison de Lorenzino, et vous trouverez son cadavre!... » Et le bourreau lui-même tremblera; et le peuple courra à ma maison de via Larga ; et le i)euple trouvera le corps du duc, et, au lieu d'être conduits à l'échafaud, vous serez portés en triomphe !
Et toi.î»
LORENZINO
C'est moi qui ouvrirai au peuple la chambre où sera le cadavre du duc... Adieu, mon père !... (Se tournant vers les Prisonniers, groupés au fond.) Place, messieurs !
VITTORIO
Et si nous ne voulions pas te laisser passer, nous?
BERNARDO
S'il nous avait pris envie de nous venger avant que de mourir ?
STROZZI
Si nous avions décidé de t'étouffer entre nos mains ?