‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 23 sur 134 · SCÈNE XIV MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, puis D'AUBIGNY · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, puis D'AUBIGNY

Oh ! revoir mon père, mon Dieu, quel bonheur! Oh ! mais c'est un ange pour moi que la marquise!... LE LAQUAIS, annonçant.

M. le chevalier d'Aubigny.

D'Aubigny ! et pour la première fois de ma vie, avoir un secret qui ne soit pas à nous deux! Faites entrer. (Le Chevalier entre; elle va à lui, lui tend la main.) BonjOUr, Raoul.

Qu'avez-vous, Gabrielle? Vous paraissez bien joyeuse!

Ce que j'ai ?... J'ai le cœur plein d'espoir, Raoul; car, depuis que je suis arrivée, tout semble me réussir et marcher au-devant de moi. Ah ! nous sauverons mon père, nous sauverons mes frères, et nous serons doublement heureux : heureux de notre amour, heureux de leur bonheur. Remerciez Dieu par votre joie, au lieu de l'irriter par vos doutes. Quant à moi, je ne puis vous en dire davantage, mais je prie, je crois et j'espère.

d'aubigny.

Oh ! mon Dieu, comment se fait-il que, lorsque vous êtes si confiante et si heureuse, je sois si froid et si triste, moi? Vous voyez tout à travers l'espérance ; moi, je vois tout à travers la crainte ! Je ne sais pourquoi, mais je suis faible comme un enfant. Vous parlez de toutes ces choses qui viennent audevant de vous et qui vous rassurent; elles m'effrayent, moi. Vous les croyez mues par une puissance supérieure et bienfaisante; je tremble qu'elles ne tiennent à un pouvoir humain et fatal ! C'est peut-être une folie, Gabriclle; mais c'est une folie qui fait bien mal et qui mérite qu'on la plaigne à l'égal d'un malheur réel.

Ah! vous êtes ingrat envers la Providence, Raoul, dans ce moment-ci surtout.

d'aubigny.

Et qu'a-t-elle donc fait pour vous? Dites*moi cela, Gabriclle; voyons, je ne demande pas mieux que d'être rassuré : sur qui comptez-vous pour des jours meilleurs?

Sur madame de Prie, d'abord! qui a été si bonne et si charmante pour moi, qu'elle me traite en amie et presque en sœur... Vous le voyez, elle n'a pas même voulu permettre que je continue d'habiter un hôtel: quelles précautions plus grandes aurait prises une mère pour sa fille?

d'aubigny.

Eh bien, que voulez-vous! les impressions, comme je vous le disais, dépendent sans doute du moment où on les reçoit: il n'y a pas jusqu'à la bonté de madame de Prie qui ne m'inquiète. Vous ne lui avez point parlé de notre mariage, Gabrielle?

MADEMOISELLE DE BELLE-iSLE

N'est-ce point un secret?

d'aubigny.

Eh bien, gardoz-lc, surtout ici... J'ai tout lieu de croire que, si la marquise ra[)prenail, cela pourrait changer peutêtre ses dispositions à votre égard. Mais, dites-moi, n'avezvous vu que la marcpiise aujourd'hui?

Oh! si fait, Raoul : j'yi vu une autre personne, sur laquelle

je compte encore plus que sur la marquise ; car elle n'a pas les mêmes craintes de se compromettre.

d'aubigny.

Puis-je demander son nom?

Sans doute; car son nom n'est point un secret.

d'aubignï.

Enfin?

C'est M. lo duc de Richelieu.

d'aubignv.

Le duc de Richelieu !

Qu'avez-vous?

d'aubigny.

Le duc de Richelieu! vous l'avez donc vu aujourd'hui?

II n'a presque pas quitté le château.

d'aubigny.

Qu'y \faisait-il?

Il a travaillé une partie de la journée avec M. le duc.

d'aubigny.

Et vous devez le revoir encore?

Il m'avait dit qu'il me rendrait compte peut-être d'une démarche qu'il devait tenter.

d'aubigny.

Gabriellc !

Mon Dieu, vous m'effrayez.

d'aubigny.

Connaissez-vous cet homme auquel vous vous êtes adressée?

Je le connais comme tout le monde le connaît; qui ne connaît pas M. de Richelieu ?

d'aubigny.

Et, le connaissant, vous pouvez espérer que la protection qu'il vous accorde est désintéressée ?

Raoul! peut-être ai-je tort, mais, je vous l'avouerai, je ne sais pas voir ainsi le mal à travers le bien. M. de Richelieu

ne s'est offert jusqu'à présent à moi que comme un ami; s'il se présente sous un autre aspect, vous avez bien, je le présume, assez de confiance en moi pour croire que, si puissante que soit l'influence du duc, j'y renoncerai dès que sa protection pourra compromettre un honneur qui n'est plus à moi seule et un nom que je vais échanger contre le vôtre.

d'aubigny.

Oh ! c'est que, dans votre innocence, vous ignorez ce que c'est que cet homme, Gabrielle... Les âmes les plus pures se sont ternies au souffle de son amour : il n'y a pas une réputationà laquelle il ait touché sans y laisser une tache. Une fois sa résolution prise, aucun moyen ne lui coûte pour arriver au but qu'il s'est proposé; et quelques-uns des moyens qu'il a employés eussent peut-être coûté cher à des hommes moins puissants que lui... Tenez, Gabrielle, vous voyez ce que je souffre; eh bien, ayez pitié de moii

Que faut-il que je fasse, Raoul?... Tout ce que vous demanderez, je suis prête à le faire. Dites.

d'aubigny.

Promettez-moi de ne pas recevoir M. le duc de Richelieu ce soir.

Je vous le promets.

d'aubigny.

De ne pas le voir autre part qu'ici.

Je VOUS le promets encore.

d'aubigny.

Je compte sur votre parole, Gabrielle.

Et vous avez raison.

d'aubigny.

C'est que, si vous y manquiez, vous ne savez pas ce qu'il en résulterait do malheurs pour nous deu\.

Comment cela?

d'aubigny.

Je ne puis vous le dire... Mais enfin vous m'avez promis., vous me promettez encore de ne pas voir le duc de Richelieu ce soir, n'est-ce pas?

Je VOUS l'ai promis, je vous le promets encore j êtes-vous plus tranquille maintenant?

d'aubigny.

Oui.

Eh bien, alors, Raoul, laissez-moi.

d'aubigny.

Déjà?

Il est tard.

d'aubigny.

Dix heures à peine.

J'ai des lettres à écrire, je suis fatiguée... Puis, pour moi, est-il convenable que vous restiez plus longtemps?

d'aubigny.

Vous deviez bien recevoir 31. le duc de Richelieu, s'il était •^'enu.

M. le duc de Richelieu est un étranger: je n'aime pas M. de Richelieu, et je vous aime, vous, Raoul.

d'aubigny.

Vous m'aimez, et vous m'éloignez ainsi, lorsque, sans inconvénients, vous pourriez me donner une heure encore !

Une heure? Ah! impossible, Raoul... Écoutez, Raoul, je ^ous en prie.

d'aubigny.

Vous me priez pour que je m'en aille! mais, mon Dieu, que se passe-t-il donc?

11 ne se passe rien; que voulez-vous qu'il se passe? Est-ce donc une chose si étrange, qu'après une nuit de voyage et une journée de fatigue, je désire prendre quelque repos?... Seriezvous jfiloux, Raoul?... mais de quoi? Je ne vous ai jamais vu ainsi... Tenez, voilà dix heures qui sonnent.

d'aubigny.

Je me retire, mademoiselle.

Mademoiselle! Ah! vous êtes cruel, savez vous? Vous me

MAl)E3I0ISELLE DE BELLE-ISLE ^9

voyez heureuse, et, comme vous n'êtes point liabitué à me voir ainsi, ma joie vous inquiète, et vous voulez me rendre à ma (ristesse accoutumée... Oh! mais c'est bien facile, allez! il ne faudra qu'un mot de vous pour cela^ il ne faudra qu'une inflexion de voix dans laquelle percera le doute ou la douleur... Tenez, Raoul!... eh bien, me voilà aussi triste que vous le vouliez; êtes-vous content?

d'aubigny.

Pardon, Gabrielle, pardon! mais je vous aime tant, que je ne puis croire à mon bonheur; il me semble que tout nous est ennemi, que tout cherche à nous désunir... Pardon, je me retire... j'ai tort.

MADEMOISELLE DE BELLE-îSLE.

Au revoir, Raoul.

d'aubigny.

A quelle heure pourrai-je me présenter demain ?

D'aussi grand matin que vous voudrez. A huit heures, par exemple.

d'aubigny.

Adieu, adieu. Vous ne recevrez pas le duc?

Mais soyez donc tranquille!...

d'aubigny.

Adieu!

(Il sort.)

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