SCÈNE PREMIÈRE
LA MARQUISE DE PRIE, ksa toilette; MARIETTE, décachetant des lettres qu'elle jette dans un brûle-parfums.
LA MARQUISE
Va tout de suite à la signature, il n'y a pas une de ces lettres dont je ne sache d'avance le contenu.
MARIETTE
Madame la marquise est bien indifférente aujourd'hui.
LA MARQUISE
Eh! ne voyez-vous pas, ma chère, que toutes ces protestations d'amour, Loules ces assurances de dévouement, s'adresscnl, non à la fille du traitant Pléneuf, ni à la femme du marquis de Prie, mais à la favorite de M. le duc de Bourbon, successeur durégenî; et premier ministre de Sa3lajesté Louis XV? Brûle donc, brûle !
MARIETTE, lisant les signatures.
M. de Noce.
LA MARQUISE, se coiffant.
Brûle !
M. de Duras.
Brûle!
M. d'Aumont.
Brûle, brûle !
MARIETTE
J'espère qu'en voilà, de l'amour, qui s'en va en fumée !
LA MARQUISE
C'est tout?
C'est tout.
MARIETTE
LA MARQUISK.
MARIETTE
LA MARQUISE
Rien de M. le duc de Richelieu ?
MAKIETTE.
Rien.
LA MARQUISE
C'est bizarre!
MARIETTE
Madame la marquise me permettra-t-elle de lui avouer qu'elle m'inquiète sérieusement?
LA MARQUISE
Comment cela?
MARIETTE
C'est que madame la marquise paraît menacée d'un véritable amour.
LA MARQUISE
Pour le duc?
MARIETTE
Pour le duc.
Vous croyez?
MARIETTE
.J'en tremble ! Que madame la marquise y prenne garde, on en meurt.
LA MARQUISE
Bah!
MARIETTE
Madame Michelin.
LA MARQUISE
Une tapissière...
MARIETTE
N'importe : à la place de madame la marquise, j'y ferais alleiilion.
LA MARQUISE
Et qui vous fait croire que ce soit dangereux?
MARIETTE
Les symptômes.
LA MARQUISE
Vraiment ?
MARIETTE
Il y a inquiétude quand ses \c\ires n'arrivent pas, indiiïéreuce quand les lettres des autres arrivent, lidelilé depuis
trois scmniues; la maladie en est au troisième degré, dernière période.
LA MARQUISE
Je t'étonnerais bien davantage si je te disais une chose.
MARIETTE
Laquelle?
LA MARQUISE
Curieuse!
MARIETTE
Que madame la marquise me pardonne; c'est qu'il y a si longtemps que je n'ai été étonnée!
LA MARQUISE
Eh bien, c'est que le duc est fidèle.
MARIETTE
Est-ce que madame la marquise me permettra d'en douter?
LA MARQUISE
Doute si tu veux; j'en suis sûre, moi.
MARIETTE
Malgré son voyage à Paris?
LA MARQUISE
Malgré son voyage.
MARIETTE
Madame la marquise lui a donc fait prendre un philtre?
Non, je lui ai fait donner sa parole.
MARIETTE
Ah! le bon billet qu'a la Châtre!
LA MARQUISE, tirant d'une bourse la moitié d'un s ,^. — Vois- tu ceci ?
MARIETTE
La moitié d'une pièce d'or?
LA MARQUISE
Oui; cil bien, le duc de Richelieu ne m'a pas encore renvoyé l'autre.
MARIETTE
Ce qui veut dire?
LA MARQUISE
Qu'il m'aime toujours.
MARIETTE
Cela demande une explication.
LA MARQUISb'.
Elle ne sera pas longue... Ce qui rend malheureux en amour, c'est moins de ne pas être aimé quand on aime que d'être encore aimé quand on n'aime plus.
MARIETTE
Ce que dit madame la marquise est pleiu de profondeur.
Eh bien, quand j'ai renoué avec JM. le duc de Richelieu, à son retour de Vienne, nous avons arrêté une chose : c'est que, sous aucun prétexte, cette liaison ne deviendrait un tourment; en conséquence, nous avons brisé un sequin en deux parties égales, nous en avons pris chacun une, et nous sommes convenus que le premier qui n'aimerait plus, au moment même où il cesserait d'aimer, renverrait à l'autre sa moitié, avec parole mutuelle que celui qui la recevrait n'aurait pas le plus petit mot à dire, et ne ferait pas le moindre reproche. M. de Richelieu ne m'a pas encore renvoyé sa moitié; donc, il m'aime encore.
(Madame de Prie remet la moitié de sequin dans sa bourse, qu'elle referme et pose sur sa toilette.)
MARIETTE
Oh ! mais c'est du plus grand ingénieux, cela! peut-être aussi est-ce l'habitude en Autriche; cela prouverait énormément en faveur de la civilisation allemande.
UN LAQUAIS, entrant.
M. le duc de Richelieu désirerait avoir l'honneur de présenter ses hommages à madame la marquise.
LA MARQUISE
Le duc de Richelieu?
LE LAQUAIS
il arrive de Paris à l'instant même, et fait demander si madame la marquise est visil)l(\
LA MAIIQUISE.
Certainement. (Le Laquais sort. A Mariette.) Voil.i i)Ourquoi je n'avais pas de lettre,
MARIETTE
C'est miraculeux! Madame la marquise veut-elle que je la laisse seule?
Dans un instant; ce serait remarqué, peut-être, si vous me quittiez tout de suite.
tJ THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMA»