UN JOUEUR
Comment donc, monsieur le duc!... le service du roi ayant tout.
(D'Aumont quitte la table et suit le Valet.) LE DUC.
Chevalier, je suis désolé...
d'aubigny.
Tout n'est pas perdu, monsieur le duc. Vous devez penser que cela ne finira point ainsi, et que je n'aurais pas donné ma parole si je n'eusse trouvé un autre moyen de terminer l'affaire. Avez-vous cru que je me contenterais d'une explication si tôt et si facilement terminée ? Alors, monsieur le duc, vous me faisiez une nouvelle injure.
LE DUC
J'avoue, monsieur le chevalier, que j'étais étonné moi-même de la facilité avec laquelle vous vous étiez rendu.
Vous devez la comprendre cependant; la cause de notre duel n'est pas une de celles qu'on porte devant un tribunal : mademoiselle de Belle-Isle est bien assez compromise à cette heure sans que nous la perdions publiquement par de pareils débats : non, non, monsieur la duc. Oh! soyez tranquille, cela ne se passera pas ainsi.
LE DUC
Faites-y attention, chevalier; maintenant, nous sommes engagés d'honneur.
d'aubigny.
A ne point nous rencontrer ni nous battre, voilà tout. Mais celui qui veut véritablement se venger d'une insulte qu'il a reçue, celui qui n'a plus à espérer dans ce monde ni bonheur ni repos, celui qui est décidé à recevoir la mort de la main de son ennemi ou à la lui donner de quelque manière que ce soit, celui-là, monsieur le duc, pour une ressource qui lui manque, en a mille autres prêtes. Il lui faut seulement rencontrer un adversaire assez loyal pour qu'il comprenne qu'à l'homme à qui l'on a fait tout perdre on n'a le droit de rien refuser.
LE DUC
Cet adversaire loyal, monsieur, je me flatte que vous l'aurez trouvé en moi.
d'aubigny.
Aussi est-ce dans cet espoir que j'ai donné ma parole j j'ai compté sur votre courage, monsieur le duc.
LE DUC
Vous avez bien fait; et que je perde mon nom, si vous me proposez quelque chose que je n'accepte ?
d'aubigny.
Eh bien, monsieur le duc, voilà des cornets, voilà des dés. En trois coups, et celui qui perdra...
Celui qui perdra. .. Après ?
d'auiugny.
Celui qui perdra se fera sauter la cervelle ; c'est un genre de duel contre lequel la connétablie ne peut rien.
LE duc.
Ah! ah! C'est très-ingénieux, savez-vous? ce que vous avez trouvé là!
d'aubigny.
Vous hésitez, monsieur le duc?
LE DUC
Dame! écoulez donc, la proposition est étrange
d'auiiicnv.
Monsieur le duc, refuscricz-vous.^
LE DUC
Non; mais je me consulte.
d'aubigny.
Monsieur le duc, faites-y attention, voilà la seconde rois qu'il vous arrive, au moment de vous battre...
LE DUC
Que m'arrive-t-il, monsieur?
d'aubigny.
De trouver là, derrière vous, à point nommé, uu officier de la coniiélablie.
LE DUC
Après ?
De sorte que l'on pourrait dire qu'il est trop commode de
n'avoir qu'à prévenir M. d'Auvray.
LE DUC
On ne dira rien, monsieur, j'accepte,
d'aubigny.
Bien, duc ! j'attendais cela de vous.
LE DUC
Seulement, je vous demanderai six heures d'intervalle. On a toujours, en pareil cas, quelques affaires à arranger, pour peu qu'on ne soit pas bâtard.
d'aubigny.
Six heures, soit!
(Ils s'approchent de la table.)
LE DUC, s'asseyant.
Enchanté de faire votre partie.
d'auvray.
Ah! vous jouez maintenant?...
LE DUC
Eh! mon Dieu, oui, nous jouons. Voulez-vous être de moitié dans ma partie, d'Auvray?
d'auvray.
Volontiers; mais vous ne mettez pas au jeu.
d'aubigny.
Non; nous jouons sur parole, monsieur. A vous, duc.
LE duc.
Je n'en ferai rien. Commencez, chevalier.
Cinquante louis pour Richelieu, Chamillac?
CHAMILLAC.
Je les tiens.
d'auvray.
Allons, messieurs.
d'aubignY, secouant les dés.
Puisque VOUS le voulez, monsieur le duc. (il amène.) Cinq. LB DUC, amenant.
Huit.
CHAMILLAC.
Ma revanche!
d'auvray.
Mais, auparavant, ces messieurs continuent-ils?...
LE DUC
Oui.
d'aubigny.
Vous avez la première manche, monsieur le duc; à vous de commencer.
LE DUC
J'accepte; cela vous portera peut-être Lonheur, chevalier. Neuf.
d'aubigny, secouant les dés.
Vous n'avez pas de chance, monsieur de Chamillac, et je commence à croire ([uc vous avez eu tort de parier pour moi. Onze. Je me trompais.
CHAMILLAC.
Nous sommes quittes, d'Auvray.
LE DUC
Monsieur d'Aubigny, continuez- vous?
d'aubigny.
Sans doute, monsieur le duc.
d'auvray.
Toujours la même.
Sept.
Sept.
Coup nul.
LE DUÛ.
En restons-nous là, chevalier?
LE DUC
d'aubignv.
d'auvray.
d'aubigny.
Voilà ma réponse. Neuf.
LE DUC
Onze.
d'aubigny, se levante J'ai perdu, monsieur le duc.
CHAMILLAC.
Voilà vos cinquante louis, d'Auvray.
LE DUC, allant au chevalier d'Aubigny.
Chevalier!... dites-moi, j'espère que vous n'avez pas pris cette partie au sérieux?
d'aubigny.
Et qui vous fait croire cela, je vous prie, monsieur le duc ?
LE DUC
C'est que cette partie est impossible.
d'aubigny.
Si elle eût été impossible, vous ne l'eussiez pas accepter
LE DUC
Oui; mais, si je l'eusse perdue...
d'aubigny.
Si vous l'eussiez perdue, vous eussiez tenu votre parole comme je tiendrai la mienne. Les dettes de jeu sont sacrées, monsieur le duc.
LE DUC
Oh! mais je vous en prie.
d'aubigny.
Il est trois heures du matin. A neuf heures, duc, vous serez payé.
(Il s'éloigne.)
LE DUC, le suivant.
Ou vous êtes fou, monsieur, ou vous n'en ferez rien, je l'e^ père.
(D'Aubigny se retourne, salue le Duc et sort.)
SGÈiNË III
LE DUC DE RICHELIEU, sur le devant de la scène, laissé seul peu à peu par les autres personnages, qui entrent dans la salle de bal.
Il le fera comme il le dit, j'en suis sûr. Il y a des hommes qu'on n'a besoin de voir qu'un instant pour les juger!... Ah
çà ! mais... est-ce qu'il n'y a pas moyen de l'empêcher de faire unepareilie folie!... Oh! penser que, rentré chez lui, de sangfroid, seul... il va... C'est quelque chose comme un assassinat! ma parole d'honneur!... De la jeunesse, du courage, un beau nom... et tout cela dans six heures!... tout cela aura cessé d'exister!... et pour un pari infâme, que j'aimerais mieux avoir perdu cent fois, d'autant plus que maintenant le diable m'emporte si je comprends comment je l'ai gagné... S'il faut que ce garçon-là se brûle la cervelle, d'honneur, il me poursuivra toute ma vie!... Si j'étais à Paris, j'irais trouver le roi, j'obtiendrais une lettre de cachet, et je le ferais mettre à la Bastille, et, là... à moins qu'il ne se pende aux barreaux... mais, ici, il n'y a pas moyen!... C'est à en perdre la tête.