SCÈNE III LE DUC DE RICHELIEU, LA MARQUISE
LE DUC, s'assoyant près do la Manjuiso.
Chère marquise, enfin nous voilà donc seuls!
LA MARQUISE
Après huit jours d'abseuce, quand vous deviez revenir au bout de cinq I
LE DUC
ïluit jours!... était-ce trop pour faire ma cour au jeune roi, après deux ans d'exil à Vienne?
LA MARQUISE
Et puis pour revoir madame de Villars, madame de Duras, madame de Villeroy, madame de Sabran, madame de Mouchy, mademoiselle de Cliarolais, madame de Soubise, madame...
LE DUC
Mais cela m'a presque l'air d'un reproche,
LA MARQUISE
Et, si c'en était un, que diriez-vous ?
LE DUC
Que vous venez au-devant de celui que j'allais vous faire.
LA MARQUISE
Et lequel, s'il vous plaît?
Pendant ces huit jours, pas la plus petite lettre, pas le moindre mot d'amour ! Savez-vous que je ne connais pas même votre écriture ?
LA MARQUISE
Ah! duc, pour un diplomate, vous faites là une lourde faute. Est-ce que la favorite d'un premier ministre peut écrire à son amant, surtout lorsque cet amant s'appelle le duc de Richfdieu ? Nous savons trop bien le parti que vous tirez de pareilles pièces, monseigneur !
LE DUC
Ah ! vous voulez parler de la lettre de la duchesse de Berry. Voilà que vous allez me reprocher le plus beau trait de ma carrière amoureuse ! une action à la Bayard ! Eh bien, je lui ai rendu sa lettre pour ne pas désoler Iliom. Est-ce que je vous parle de d'Aumont, moi, lequel a profité de mon absence pour venir traîtreusement à Chantilly?
LA MARQUISE
Le fait est que je ne sais pas si c'est d'amour, mais, d'honneur, il est à moitié fou.
LE DUC
Oh ! marquise, vous lui faites tort de l'autre moitié. Vous m'aimez donc toujours?
LA MARQUISE
Et vous ?
LE DUC
Moi, c'est de la folie. A propos, permettez-vous, quoique vous n'écriviez pas, ma hdln discrète, ([ue je vous ollVo ces tablettes.^ C'est ce que j'ai trouvé de plus nouveau et de plus digne de vous.
Vous croyez me prendre en défaut et avoir un avantage sur moi.^ Me permettrez-vous, mon fidèje chevalier, maintenant que l'on dit que vous êtes devenu économe, de vous offrir cette bourse, que j'ai brodée de ma main ?
LE DUC
Ah ! mais voilà qui est charmant de votre part, marquise, chère marquise !
LA MARQUISE, regardant les tablettes.
Mes armes ! décidément, c'était bien pour moi.
LE DUC, regardant la bourse.
Mon chiffre ! il n'y a pas à s'y tromper. (La Marquise veut ouvrir les tablette.^.) Ah! n'ouvrez pas! quand je n'y serai plus, à la bonne heure!
(Il se lève.)
LA MARQUISE
Est-ce que vous me quittez déjà ?
LE DUC
11 faut que j'aille faire ma cour à M. le duc,
LA MARQUISE
Vous savez qu'il part demain i*
LE DUC
Oui, j'ai appris cela; il est invité aux chasses de Rambouillet, n'est-ce pas?
LA MARQUISE
Décidément, monseigneur de Fréjus est eu baisse, et nous sommes toujours rois de France.
Je baise les mains de Votre ."Majesté,
LA MARQUISE
A bientôt?
LE DUC
Vous le demandez I (a part, on sortant.) Elle m'aime toujours, teito bonne marquise.
[il SOil.)
LA MARQUISE
Ce pauvre duc! plus amoureux que jamais! il n'a pas voulu me laisser ouvrir ses tablettes... Quelque lettre J'amour! quehjue madrigal! (Elle les ouvre.) Quevois-je! la moitié de mou sequin !
LE UUC, reparaissant à la porto, tenant la bourse d'une main et, de l'autre, montrant la seconde moitié de la pièce. Marquise !
LA MARQUISE, tenant les tablellos d'une main et lui montrant, de l'autre,
sa moitié de pièce.
Duc!
(Ils éclatent de rire tous deux.) LE DUC.
Parbleu ! nos cœurs étaient faits l'un pour l'autre, ou je ne m'y conuais pas !
LA MARQUISE
Oh ! le fait est, mon cher duc, que c'est d'une sympathie miraculeuse !
LE DUC, s'approchaut.
Vous ne m'aimez plus ?
LA MARQUISE
Si, je vous aime toujours, lit vous?
LE DUC
Oh ! et moi aussi.
LA MARQUISE
Comme amie.
LE DUC
Comme ami.
LA MARQUISE
Alors, vous en aimez une autre comme maîtresse?
LE DUC
J'en ai peur ! Et vous, vous avez un nouvel amant ?
LA MAiiQUlSE.
Oh 1 moi, j'ai la tête perdue.
LE DUC, se rasseyant.
Bah î vraiment! vous allez me coûter cela?
LA MARQUISE
Confidence pour confidence.
LE nue.
C'est juste I... d'autant plus que j'ai compté sur vous .'
Ah ! voilà que vous me douuez le rôle de madame de Villars; eh bien, je l'accepte. Voyons, (ju'y a-t-ii?
LE DUC
Vous, d'abord.
LA MARQUISE
Un jeune gentilhomme breton que j'ai fait passer du régiment de Champagne dans les gardes du roi.
LE DUC
Par l'influence du duc de Bourbon ?
LA MARQUISE
Oh ! non, par celle de Moutrain de Fournaise.
LE DUC
Ah ! ce bon capitaine ! c'est vrai, je l'avais oublié : toujours en enfance?
LA MARQUISE
Mon Dieu, oui, depuis l'âge de raison.
LE DUC
Et le nom du rival ?
LÀ MARQUISE
Le chevalier d'Aubigny.
LE DUC
Ah ! bonne famille, ma foi, bonne famille ! Et connalt-il son bonheur ?
Il ne connaît rien du tout; les épaulettes lui sont venues toutes seules.
LE DUC
Ah çà ! mais, ce coquin-là, il doit se croire le (illoiil d'une fée. Et où est-il, sans iiulisciélion?
LA MARQUISE
LE DUC
Ah ! ici !
LA MARQUISE
Il fait partie du détachement eu garnison à Chantilly.
LE nue.
Diable! et comment ne m'avez-vous pas envoyé cette bourse plus tôt.^
LA MARQUISE
11 n'est arrivé que d'hier.
LE DUC
Je suis dans mon tort ; il n'y avait pas de temps perdu.
LA MÂKQUISE.
A votre tour maintenant... J'espère que j'ai été franche.
LE DUC
Je vais suivre l'exemple. Imagincz-vous une personne charmante.
Ah ! ménagez mon amour-propre ; je ne vous ai pas fait le portrait du chevalier.
LE DUC
C'est juste : une provinciale.
LA MARQUISE
Que vous avez rencontrée ?
LE DUC
Chez M. de Fréjus, d'abord.
LA MARQUISE
Ah ! M. de Fleury.
LE DUC
Puis chez le roi.
LA MARQUISE
Quelque la Vallièrc ?
LE DUC
Point; c'est ce qui vous trompe; une fille de noblesse qui vient dé la Bretagne pour solliciter la grâce de son pè.re et de ses frères, prisonniers à la Bastille, et que monseigneur de Fréjus a renvoyée au roi, et le roi à M. le duc; de sorte qu'elle est arrivée ce matin une heure avant moi.
LA MARQUISE
Et elle est ici?
LE DUC
Comme M. le chevalier d'Aubigny... C'est d'un hasard étourdissant.
Vraiment, duc?
LE DUC
Eu honneur!
LA MARQUISE
Eh bien, qu'est-ce que tout cela, va devenir*
MADEMOISELLE DE liliLLE -ISLE 13
LE DUC
Je n'en sais rien ; mais cela promet d'être assez amusant, pour peu que cela se complique.
LA MARQUISE
Mainlenaut, vous n'avez oublié qu'une chose.
LE DUC
Laquelle?
LA MARQUISE
Le nom de cette charmante Bretonne,
LE DUC
Mademoiselle de Belle-lsle.
LA MARQUISE
La petite-fille de Fouquet ?
LE DUC
Elle-même.
Mais, vous le savez, duc, ces Belle-lsle sont mes ennemis.
LE DUC
Bah! qui vous a dit cela? Un Pàris-Duverney, qui est devenu, de garçon cabarelier, soldat aux gardes, et, de soldat aux gardes, financier. Quelle foi voulez-vous ajouter aux accusations d'un pareil homme?
LA MARQUISE
Cependant le père est compromis dans l'affaire Leblanc, et les fils sont accusés d'assassinat.
LE DUC
Eh ! mon Dieu, oui ; on dit ces choses-là pour faire mettre les gens à la Bastille; on y croit même tant qu'ils n'y sont pas; et puis, quand ils y sont, on les y laisse, mais on n'y croit plus. Tenez, marquise, je ne sais pas si c'est parce que j'y ai été trois fois, à la Bastille, mais j'ai grande pitié de ceux qui y vont, et surtout de ceux (pii y retournent. LE LAQUAIS, aonoo^aut.
Mademoiselle de lUlle-lslc.
LA MARQUISE
Eh bien, pourquoi annoncez-vous ainsi sans vous informer si je veux recevoir ?
LE LAQUAIS
Madame la marquise avait dit que, ce matin...
LA MARQUISE
Oui, j'aurais un ieve*-^ !i>ais pas pour tout !e mondes
Oh ! marquise, je vous en supplie.
LA MAi'.QUlSr;.
Je n'ai rien à vous refuser, mou cher duc. (Au Laquais.) Faites entrer.
LE DUC
Vous êtes adorable.
LA MAHOriSE.
11 paraît que mon rôle commence.