‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 5 sur 134 · SCÈNE III LE DUC DE RICHELIEU, LA MARQUISE · texte numérisé non relu

SCÈNE III LE DUC DE RICHELIEU, LA MARQUISE

LE DUC, s'assoyant près do la Manjuiso.

Chère marquise, enfin nous voilà donc seuls!

LA MARQUISE

Après huit jours d'abseuce, quand vous deviez revenir au bout de cinq I

LE DUC

ïluit jours!... était-ce trop pour faire ma cour au jeune roi, après deux ans d'exil à Vienne?

LA MARQUISE

Et puis pour revoir madame de Villars, madame de Duras, madame de Villeroy, madame de Sabran, madame de Mouchy, mademoiselle de Cliarolais, madame de Soubise, madame...

LE DUC

Mais cela m'a presque l'air d'un reproche,

LA MARQUISE

Et, si c'en était un, que diriez-vous ?

LE DUC

Que vous venez au-devant de celui que j'allais vous faire.

LA MARQUISE

Et lequel, s'il vous plaît?

Pendant ces huit jours, pas la plus petite lettre, pas le moindre mot d'amour ! Savez-vous que je ne connais pas même votre écriture ?

LA MARQUISE

Ah! duc, pour un diplomate, vous faites là une lourde faute. Est-ce que la favorite d'un premier ministre peut écrire à son amant, surtout lorsque cet amant s'appelle le duc de Richfdieu ? Nous savons trop bien le parti que vous tirez de pareilles pièces, monseigneur !

LE DUC

Ah ! vous voulez parler de la lettre de la duchesse de Berry. Voilà que vous allez me reprocher le plus beau trait de ma carrière amoureuse ! une action à la Bayard ! Eh bien, je lui ai rendu sa lettre pour ne pas désoler Iliom. Est-ce que je vous parle de d'Aumont, moi, lequel a profité de mon absence pour venir traîtreusement à Chantilly?

LA MARQUISE

Le fait est que je ne sais pas si c'est d'amour, mais, d'honneur, il est à moitié fou.

LE DUC

Oh ! marquise, vous lui faites tort de l'autre moitié. Vous m'aimez donc toujours?

LA MARQUISE

Et vous ?

LE DUC

Moi, c'est de la folie. A propos, permettez-vous, quoique vous n'écriviez pas, ma hdln discrète, ([ue je vous ollVo ces tablettes.^ C'est ce que j'ai trouvé de plus nouveau et de plus digne de vous.

Vous croyez me prendre en défaut et avoir un avantage sur moi.^ Me permettrez-vous, mon fidèje chevalier, maintenant que l'on dit que vous êtes devenu économe, de vous offrir cette bourse, que j'ai brodée de ma main ?

LE DUC

Ah ! mais voilà qui est charmant de votre part, marquise, chère marquise !

LA MARQUISE, regardant les tablettes.

Mes armes ! décidément, c'était bien pour moi.

LE DUC, regardant la bourse.

Mon chiffre ! il n'y a pas à s'y tromper. (La Marquise veut ouvrir les tablette.^.) Ah! n'ouvrez pas! quand je n'y serai plus, à la bonne heure!

(Il se lève.)

LA MARQUISE

Est-ce que vous me quittez déjà ?

LE DUC

11 faut que j'aille faire ma cour à M. le duc,

LA MARQUISE

Vous savez qu'il part demain i*

LE DUC

Oui, j'ai appris cela; il est invité aux chasses de Rambouillet, n'est-ce pas?

LA MARQUISE

Décidément, monseigneur de Fréjus est eu baisse, et nous sommes toujours rois de France.

Je baise les mains de Votre ."Majesté,

LA MARQUISE

A bientôt?

LE DUC

Vous le demandez I (a part, on sortant.) Elle m'aime toujours, teito bonne marquise.

[il SOil.)

LA MARQUISE

Ce pauvre duc! plus amoureux que jamais! il n'a pas voulu me laisser ouvrir ses tablettes... Quelque lettre J'amour! quehjue madrigal! (Elle les ouvre.) Quevois-je! la moitié de mou sequin !

LE UUC, reparaissant à la porto, tenant la bourse d'une main et, de l'autre, montrant la seconde moitié de la pièce. Marquise !

LA MARQUISE, tenant les tablellos d'une main et lui montrant, de l'autre,

sa moitié de pièce.

Duc!

(Ils éclatent de rire tous deux.) LE DUC.

Parbleu ! nos cœurs étaient faits l'un pour l'autre, ou je ne m'y conuais pas !

LA MARQUISE

Oh ! le fait est, mon cher duc, que c'est d'une sympathie miraculeuse !

LE DUC, s'approchaut.

Vous ne m'aimez plus ?

LA MARQUISE

Si, je vous aime toujours, lit vous?

LE DUC

Oh ! et moi aussi.

LA MARQUISE

Comme amie.

LE DUC

Comme ami.

LA MARQUISE

Alors, vous en aimez une autre comme maîtresse?

LE DUC

J'en ai peur ! Et vous, vous avez un nouvel amant ?

LA MAiiQUlSE.

Oh 1 moi, j'ai la tête perdue.

LE DUC, se rasseyant.

Bah î vraiment! vous allez me coûter cela?

LA MARQUISE

Confidence pour confidence.

LE nue.

C'est juste I... d'autant plus que j'ai compté sur vous .'

Ah ! voilà que vous me douuez le rôle de madame de Villars; eh bien, je l'accepte. Voyons, (ju'y a-t-ii?

LE DUC

Vous, d'abord.

LA MARQUISE

Un jeune gentilhomme breton que j'ai fait passer du régiment de Champagne dans les gardes du roi.

LE DUC

Par l'influence du duc de Bourbon ?

LA MARQUISE

Oh ! non, par celle de Moutrain de Fournaise.

LE DUC

Ah ! ce bon capitaine ! c'est vrai, je l'avais oublié : toujours en enfance?

LA MARQUISE

Mon Dieu, oui, depuis l'âge de raison.

LE DUC

Et le nom du rival ?

LÀ MARQUISE

Le chevalier d'Aubigny.

LE DUC

Ah ! bonne famille, ma foi, bonne famille ! Et connalt-il son bonheur ?

Il ne connaît rien du tout; les épaulettes lui sont venues toutes seules.

LE DUC

Ah çà ! mais, ce coquin-là, il doit se croire le (illoiil d'une fée. Et où est-il, sans iiulisciélion?

LA MARQUISE

LE DUC

Ah ! ici !

LA MARQUISE

Il fait partie du détachement eu garnison à Chantilly.

LE nue.

Diable! et comment ne m'avez-vous pas envoyé cette bourse plus tôt.^

LA MARQUISE

11 n'est arrivé que d'hier.

LE DUC

Je suis dans mon tort ; il n'y avait pas de temps perdu.

LA MÂKQUISE.

A votre tour maintenant... J'espère que j'ai été franche.

LE DUC

Je vais suivre l'exemple. Imagincz-vous une personne charmante.

Ah ! ménagez mon amour-propre ; je ne vous ai pas fait le portrait du chevalier.

LE DUC

C'est juste : une provinciale.

LA MARQUISE

Que vous avez rencontrée ?

LE DUC

Chez M. de Fréjus, d'abord.

LA MARQUISE

Ah ! M. de Fleury.

LE DUC

Puis chez le roi.

LA MARQUISE

Quelque la Vallièrc ?

LE DUC

Point; c'est ce qui vous trompe; une fille de noblesse qui vient dé la Bretagne pour solliciter la grâce de son pè.re et de ses frères, prisonniers à la Bastille, et que monseigneur de Fréjus a renvoyée au roi, et le roi à M. le duc; de sorte qu'elle est arrivée ce matin une heure avant moi.

LA MARQUISE

Et elle est ici?

LE DUC

Comme M. le chevalier d'Aubigny... C'est d'un hasard étourdissant.

Vraiment, duc?

LE DUC

Eu honneur!

LA MARQUISE

Eh bien, qu'est-ce que tout cela, va devenir*

MADEMOISELLE DE liliLLE -ISLE 13

LE DUC

Je n'en sais rien ; mais cela promet d'être assez amusant, pour peu que cela se complique.

LA MARQUISE

Mainlenaut, vous n'avez oublié qu'une chose.

LE DUC

Laquelle?

LA MARQUISE

Le nom de cette charmante Bretonne,

LE DUC

Mademoiselle de Belle-lsle.

LA MARQUISE

La petite-fille de Fouquet ?

LE DUC

Elle-même.

Mais, vous le savez, duc, ces Belle-lsle sont mes ennemis.

LE DUC

Bah! qui vous a dit cela? Un Pàris-Duverney, qui est devenu, de garçon cabarelier, soldat aux gardes, et, de soldat aux gardes, financier. Quelle foi voulez-vous ajouter aux accusations d'un pareil homme?

LA MARQUISE

Cependant le père est compromis dans l'affaire Leblanc, et les fils sont accusés d'assassinat.

LE DUC

Eh ! mon Dieu, oui ; on dit ces choses-là pour faire mettre les gens à la Bastille; on y croit même tant qu'ils n'y sont pas; et puis, quand ils y sont, on les y laisse, mais on n'y croit plus. Tenez, marquise, je ne sais pas si c'est parce que j'y ai été trois fois, à la Bastille, mais j'ai grande pitié de ceux qui y vont, et surtout de ceux (pii y retournent. LE LAQUAIS, aonoo^aut.

Mademoiselle de lUlle-lslc.

LA MARQUISE

Eh bien, pourquoi annoncez-vous ainsi sans vous informer si je veux recevoir ?

LE LAQUAIS

Madame la marquise avait dit que, ce matin...

LA MARQUISE

Oui, j'aurais un ieve*-^ !i>ais pas pour tout !e mondes

Oh ! marquise, je vous en supplie.

LA MAi'.QUlSr;.

Je n'ai rien à vous refuser, mou cher duc. (Au Laquais.) Faites entrer.

LE DUC

Vous êtes adorable.

LA MAHOriSE.

11 paraît que mon rôle commence.

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