‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 77 sur 134 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LA COMTl-SSE, MARTON, puis LE COMMANDEUR.

LA COMTESSE, sortant de sa chambre.

Eh bien, Marton?

MARTON, entrant par la porte du fond.

M. le commandeur, madame.

(Elle sort.)

LA COMTESSE

- Oh! mou oncle, que vous êtes bon de vous déranger ainsi, dés le malin, pour moi ! Mais vous m'excuserez, n'est-ce pas? J'étais si tourmentée !

LE COMMANDEUR

Tourmentée!... et de quoi?

LA COMTESSE

Oh ! mon oncle, si vous saviez!...

Voyons, parle.

LA COMTESSE

C'est que vous allez me gronder... et vous aurez bien raison... Cependaut, si vous saviez ce que je souffre, vous me trouveriez assez punie.

LE COMMANDEUR

Punie! et de quoi.^

LA COMTESSE

De la faute que j'ai commise.

LE COMMANDEUR

Tu as commis une faute?

LA COMTESSE

Et une bien grande, allez!

LE COMMANDEUR

Mais -quelle est cette faute enfin? Voyons.

LA COMTESSE

J'ai été au bal de l'Opéra !

LE COMMANDEUR

Tout cela?... Et seule?

LA COMTESSE, embarrassée.

Oh ! noH, mon oncle, pas seule.

LE COMMANDEUR

Avec le chevalier ?

LA COMTESSE, honteuse.

Oui.

Et ensuite ?

LA COMTESSE

Comment! vous ne me grondez pas?... Vous pouvez me pardonner ?

LE COMMANDEUR

Moi?... ]\Iais qu'ai-je à te pardonner, puisque les choses se passent ainsi à votre cour et dans voire siècle?

LA COMTESSE

Hein ?... Vous dites, mon oncle?...

LE COMMANDEUR. Ç

Je dis. ma chère, que j'ai réfléchi; j'ai compris qu'à force \ ^ d'être rigoriste, je devenais suranné; j'étais sur la limite, je le sens, où Caton touche à don Quichotte; mais c'est fini, je renonce à mes gothiques préjugés de vertus domestiques et de régularité patriarcale; j'adopte votre morale facile, j'approuve cette vie légère et trouve décidément vos mœurs trèscommodes. Que diable ! on a beau être vieux, il est toujours temps de s'aniender.

LA COMTESSE

■ Oh ! mon oncle, je ne sais si je rêve ! Est-ce bien vous que j'entends?

LE COMMANDEUR

Oui, c'est bien moi que tu entends, et qui, de plus, t'écoute toujours, (il la conduit à un fauteuil à droite.) VoyOns, assieds-toi, assieds-toi... Achève... Ce bal?...

Vous saurez d'abord, mon oncle, que je n'y avais été que parce que j'étais jalouse !

LE COMMANDEUR

Jalouse!... Et de qui?

LA COMTESSE

Du comte, mon oncle.

LE COMMANDEUR

De Caudale?

LA COMTESSE

Oui.

LE COMMANDEUR

Chut ! Ah! ma pauvre nièce, si on savait...

LA COMTESSE

Que j'a» été à ce bal ?

LE COMMANDEUR

Non, mais que tu es jalouse de ton mari... Mais, songes-y,

ce serait du dernier bourgeois, tu serais perdue de réputation !

LA COMTESSE

Oh! tout ce que vous voudrez, mais si vous saviez la nuit que j'ai passée, après l'avoir vu donnant le bras à cette femme, à cette marquise. Oh ! j'étais furieuse !

Furieuse! Et de quoi te plains-tu? Ton mari était avec la marquise d'Esparville; toi, tu étais avec le chevalier de Valclos... Tous les deux vous étiez dans la règle... La situation était irréprochable.

LA COMTESSE

Oh ! mon oncle, vous n'auriez pas le courage de plaisanter si vous saviez ce qui est arrivé, j'en suis sûre.

LE COMMANDEUR

Mais qu'est-il donc arrivé ?

LA COMTESSE, se levant.

Imaginez-vous qu'en sortant, sous le vestibule de l'Opéra...

LE COMMANDEUR

Le vestibule ?

LA COMTESSE

Eh bien, un officier qui me suivait depuis quelque temps, qui peut-être m'a reconnue, qui atfeciait, j'en suis sûre, de une prendre pour une autre, s'est approché de moi et m'a dit tout bas quelques mots si inconvenants, que j'en ai malgré moi serre le bras du chevalier; si bien qu'il s'en est aperçu; et, comme il avait été d'une humeur massacrante toute la soirée, il a demandé avec beaucoup de hauteur à cet officier ce qu'il avait à me dire; celui-ci lui a répondu que, s'il était ^curieux de le savoir, il n'avait qu'à venir lui-même le deman- Ider à 31. de Saillant, capitaine aux gendarmes du roi, rue de jGrenelle, n" 24. De sorte que je crois, mon oncle, que, ce matin, ils doivent se battre.

LE COMMANDEUR

Se battre ?

LA COMTESSE

Oui; et vous comprenez que, si l'on venait à être sûr que j'étais à ce bal, au bras du chevalier, que le chevalier a pris une querelle à mon occasion! oh ! alors je serais perdue, et jamais Caudale ne me pardonnerait.

LE COMMANDEUR

Tu crois qu'il t'eu voudrait?... Au fait, c'est possible!... Entre gens comme il faut, tout est toléré, tout... excepté peut-être un éclat!... Nous voulons aujourd'hui del'immo-i a ralité sans bruit et du désordre en famille. Après tout, cela ^ peut se réparer encore, rien n'est désespéré. M. de Saillant a-t-il reconnu le chevalier ?

LA. COMTESSE

Non, le chevalier était masqué, et, par délicatesse pour | moi, sans doute, il a eu la prudence de ne donner ni son ' nom ni son adresse.

LE COMMANDEUR

Alors, un seul moyen à prendre.

LA COMTESSE

Lequel ?

LE COMMANDEUR

C'est d'envoyer chcrciier le chevalier et d'exiger qu'il ne donne pas suite à cette affaire.

LA COMTESSE

Exiger du chevalier?...

LE COMMANDEUR

Sans doute. Et de qui exigerais-tu, si ce n'est de lui.?

LA COMIESSE.

Mon oncle.,.

LE COMMANDEUR

De lui que tu aimes, dont tu e^ aimée... Un chevalier dont les titres sont inattaquables... brcvfté par le mari ! . Oh ! il a ses parchemins, et j'ajouterais même, si c'était encore un titre, qu'il sera bientôt ton époux.

LA COMTESSE

IWon époux?...

LE COMMANDEUR

Sans doute! Oublies-tu que votre demande en nullité de mariage est signée par Candalti et par toi, que bientôt tu seras libre d'épouser le chevalier? Il est vrai qu'alors et dès ce moment, tu deviendras libre aussi de ne plus l'aimer.

LA COMTESSE

Ah ! mon oncle, alors je ne l'aimerai j)as pluà que je ne ' l'aime aujourd'hui; car j'ai peur d'en aimer un autre.

LE COMMANDEUR

Comment, un autre?... un second, ou plutôt un troisième?

LA COjMTESSE.

Non, mon oncle, non... Le premier et, je crois, le seul.. Candale!

LE COMMANDEUR, allant pour l'embrasser.

Candale!... (Se retenant, à part,)'Non!... Si je ne m'étais pas retenu, je l'aurais embrassée; mais il n'est pas temps encore. (Haut.) Comment, malheureuse! tu aimes ton mari ?... ton mari .^ Mais où allons-nous, bon Dieu! où allons-nous?

Oh! mon oncle, vous êtes sans pitié! Mais l'heure se passe, et, pendant ce temps, peut-être le chevalier... Envoyez-le chercher vous-même... Moi, pour sauver ma vie, je ne le ferais pas.

LE COMMANDEUR

Eh bien, tu as raison, je vais écrire au chevalier.

(Il se met à la table à gauche.) LA COMTESSE.

Merci, mon oncle!... Oh! si j'échappe de celle-ci, ce sera une leçon pour toute ma vie.

LE COMMANDEUR

Tiens, j'entends ton mari.

LA COMTESSE

Mon mari! Je me sauve, mon oncle.

LE COMMANDEUR

Pourquoi?

LA COMTESSE

S'il devinait ce qu'il y a pour lui au fond de mon cœur...

LE COMMANDEUR

Tu as raison, ma pauvre fille... Ce serait à en mourir de lionte. Le voici.

LA COMTESSE

Àh!

(Elle se sauve par la gâuche<j

SGÈiNE II

LE COMMANDEUR, qui continue à écrire; LE COiMTE.

Ah! je fais fuir votre nièce, à ce qu'il paraît?

LE COMMANDEUR

Ma nièce ? Pourquoi veux-tu qu'elle se donne la peine de t'éviter ?

LE COMTE, avec amertume.

Oui, en effet...

LE COMMANDEUR, qui a Cacheté sa lettre. Voici mon billet terminé... Il me faut un de tes gens pour l'envoyer.

LE COMTE

A l'instant, mon oncle, (a sonne; entre UQ Domestique.) Cette lettre de M. le commandeur à son adresse.

LE COMMANDEUR

C'est à deux pas d'ici : le chevalier de Valclos.

(Le Domestique sort, emportant la lettre.) LE COMTE.

Le chevalier?... Et vous lui écriviez...?

LE COMMANDEUR

Que la comtesse l'attend ici.

LE COMTE

Ma femme!

LE COMMANDEUR

Ah! je n'ai pas dit ta femme... Et à quoi bon, puisqu'elle va cesser de l'élre, puisque tous deux vous l'avez voulu. '^

Mais, taudis qu'elle porte encore mon nom, rappeler ici le chevalier!

LE COMMANDEUR

Mais, hier, ta femme portait encore ton nom, mais elle devait le porter toujours; tu savais les projets du chevalier contre ton hoimeur, et cela ne t'a pas empêché, tu me l'as dit et répété toi-même, de lui ouvrir la porte à deux battants.

LE COMTE

Hier encore, oui, c'est vrai; mais aujourd'hui...

LE COMMANDEUR

Eh bien, aujourd'hui, est-ce parce que l'amour de la comtesse et de Valclos peut devenir légitime que tu veux y mettre obstacle ?

LE COMTE, découragé.

Vous avez raison... Puisque la comtesse a voulu briser tous les liens qui rattachent à luoi, ({u'elic fasse ce qu'elle voudra

VU. a

Mais il était inutile d'envoyer cette lettre au chevalier, mon oncle; car, je vous en préviens, votre billet ne le trouvera pas chez lui.

LE COMMANDEUR

Et pourquoi cela ?

Parce qu'à l'heure qu'il est, il doit être sous les verrous.

LE COMMANDEUR

Sous les verrous! Qui l'y a fait mettre?

LE COMTE

Moi.

LE COMMANDEUR

Toi! Est-ce que, maintenant, tu en es réduit à défendre ton honneur par lettre de cachet?

LE COMTE

Il ne s'agit pas ici de lettre de cachet; mais il faut que vous sachiez que votre nièce, qui se plaignait de mes procédés, votre nièce, dont vous me vantiez tant l'innocence, la retenue, dont vous me faisiez valoir les souffrances si cruelles et si discrètes... a été cette nuit au bal de l'Opéra.

LE COMMANDEUR

Au bal de l'Opéra!,.. Eh bien, tu dois être flatté de savoir qu'elle te prend si bien pour modèle?

LE COMTE

Oui ; mais le chevalier, qui lui donnait le bras, a eu une / querelle, à cause de la comtesse, avec M. de Saillant, et devait se battre avec lui ce matin.

LE COMMANDEUR

S'il le devait, il le doit encore.

LE COMTE

Non, mon oncle ; car j'ai fait prévenir la connétablie que le chevalier de Valclos avait un duel... On a dû s'assurer de lui.

La connétablie?... Et c'est toi qui as recours à de pareils moyens pour empêcher un gentilhomme de se trouver à un rendez-vous d'honneur ?

LE COMTE

Qu'importe ! si l'adversaire de ce gentilhomme trouve toujours quelqu'un au rendez- vous?

LE COMMANDEURi

Quelqu'un! et qui donc?

LE COMTE

Moi, mon oncle!

Toi?

LE COMMANDEUR

LE COMTE

M. de Saillant ne sait pas à qui il a eu affaire; Valclos est resté masqué et inconnu; car j'ai tout su, tout vu, tout entendu, mon oncle.

LE COMMANDEUR

Eh bien?

LE COMTE

Eh bien, mon devoir était tracé : empêcher à tout prix... à tout prix, entendez-vous!... que Valclos et M. de Saillant pussent se rencontrer. Oui, sachez, mon oncle, que, s'il peut, y avoir des choses que la mode me défond de gêner, il y en a d'autres que mon honneur ne me permettra jamais de souffrir. Que ma femme ait un caprice, et que Valclos lui fasse entendre raison pour ce caprice, très-bien; qu'il la conduise au bal de l'Opéra, quand, moi, j'y suis entraîné de mon côté avec la marquise, il faut bien que je le tolère!... Mais, lorsqu'un insolent a outragé la comtesse de Caudale et qu'il s'agit de se battre pour elle... oh ! un instant, mon oncle, cela n'est plus l'affaire de Valclos, c'est la mienne!

LE COMMANDEUR, allant pour l'embrasser.

Caudale!... (Se retenant, à part.) Non, contenons-nous eucorc î (Haut.) Allons, Caudale, tu es encore mon neveu, je le vois. Eh bien, lu mérites que je t'apprenne quelque chose. Sache donc que la comtesse est au désespoir de ce qui est arrivé; et, si elle a consenli à envoyer chercher le chevalier, c'est uniquement pour obtenir de lui qu'il renonce à ce duel.

LE COMTE

Au fait, c'est bien le moins qu'il fasse cela pour elle. Quand une femme affiche son amour [tour un houjuic, comme elle le fait pour le chevalier, cet homme lui doit bien quehiue dédommagement.

LE COMMANDEUR

Afficher son amour?... Ah çà ! lu le figures toujours qu'elle aime le chevalier, ta femme?

LE COMTE

Mais il me semble, à moins que d'être aveugle...

LE COMMAMDEUU.

Eh bien, voilà ce qui te trompe.

LE COMTE

Comment?

La comtesse n'aime pas le chevalier.

LE COMTE

Vraiment! après ce qui s'est passé?

LE COMMANDEUR

Et si ce qui s'est passé est arrivé justement parce qu'elle n'aime pas le chevalier?

LE COMTE

Ah! s'il vous plaît, mon oncle, ceci mérite explication.

LE COMMANDEUR. '

Si ce qu'elle a fait, elle l'avait fait justement parce qu'elle en aime un autre ?

LE COMTE

Un autre ?

LE COMMANDEUR

/ Si elle n'avait été au bal que poussée par la jalousie?

' LE COMTE

La comtesse jalouse?

LE COMMANDEUR

Oui, la comtesse jalouse !

LE COMTE

De qui?

LE COMMANDEUR

De qui?... Qu'est-ce que cela te fait? Je suis vraiment bien bon...

LE COMTE

Oh! un instant, mon oncle, vous en avez dit trop ou trop ' peu. La comtesse en aime un autre!... La comtesse est jalouse d'un autre !.«. La comtesse aurait été au bal avec le chevalier pour y suivre un autre que le chevalier!... Mais cet autre, quel est-il donc?

LE COMMANDEUR

Comment! malheureux, tu ne devines pas ?

-j LE COMTE.

a) Moi ?

LE COMMANDEUR

Eh bien, oui, c'est toi, ingrat !

LE COMTE, lui santant au con.

Ah ! mon oncle, vous êtes le roi des oncles. Imbécile que je suis! n'avoir pas vu tout cela! Mais c'est clair comme le jour, le diable m'emporte!... Eh bien, voilà ce que c'est que d'être trop modeste.

LE COMMANDEUR

Ça n'est pas ce que j'attendais de toi. LE COMTE, ivre de joie.

Elle m'aime!...

(Il fait un pas pour sortir.)

lE COMMANDEUR.

Où vas-tu ?

LE COMTE

Chez ma femme, parbleu!... Ah! mon duel!... et M. de Saillaiilî... Non, non, je ne dois pas la revoir!... Tenez, mon oncle, vous méconnaissez, vous savez que j'ai eu dans ma vie dix rencontres pour une, et que, Dieu merci! je m'en suis toujours galamment tire, à la Bastille près. Aussi, aujourd'hui, n'est-ce pas mon adversaire qui me trouble... Une jolie lame, une main malheureuse, c'est vrai... Mais, si je voyais la comtesse, avec ses beaux yeux, son délicieux sourire (étonnement croissant du Commandeur), avec sa VOix douce qui va droit au cœur... l'idée que tout cela est à moi et que, dans deux heures peut-être, j'aurai perdu tout cela, comme un sot, je crois que je ne serais plus aussi maître de moi... Vrai, cela me tournerait la tète.

LE COMMANDEUR

Mais tu l'aimes donc aussi, toi?

LE COMTE

Eh ! oui, mon oncle, je l'aime !

LE COMMANDEUR, l'embrassant.

Allons donc! j'ai eu de la peine à t'y amener; mais te voilà enlin dans l'honnéieté, dans la vérité, dans le bonheur. Finissons-en avec cette mascarade du cœur née d'une orgie de l'iinagination!... sois tout simplement un bon mari, un honnête homme, car tu n'as j)as encore cessé, je le vois, d'être un vrai gentilhomme. Va défendre ton honneur, va défendre ta femme, et ne doute pas de ton triomphe, en te battant pour elle; car, si tu as pu mériter un moment de la perdre, te voilà redevenu digne de la reconcpiérir

LE COMTE

Oui, oui, mon oncle... Voici Thoiire... Le rendez-vous est à doux pas d'ici, dans le jardin d'un ami, le duc de Marsin, derrière l'hôlol des Missions étrangères, en face du mien... Et, puisqu'il n'y a plus à craindre que le chevalier ne trouble la fête, puisque nous nous sommes débarrassés de lui...

LE COMMANDEUR

Puisqu'il est sous les verrous...

JASMIN, annonçant.

M. le chevalier de Valclos.

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