SCÈNE IV MONTE-CRISTO, MAXIMILIEN
MONTE-CRISTO
L'œuvre a marché!... Eh bien, Maximilien, qu'y a-t-il? Vous êtes pale, votre front ruisselle de sueur.
Comte, nous sommes seuls, n'est-ce pas?
MONTE-CRISTO
Oui.
Devant le malheureux père, je n'ai rien pu vous dire, comte; Barrois est empoisonne ! Valentine est empoisonnée!
MONTE-CRISTO
Êtes-vous fou, Morel ?
Je vous dis que toutes ces morts ne sont point naturelles, je vous dis qu'il y a dans tout cela quelque manœuvre- infernale, dont personne n'a le secret, excepte M. de Yillefort, .M. d'Avrigny et moi...
MONTE-CRISTO
Comment, vous, Morel?
MAXIMILlEîf.
Écoutez : le soir de la mort de madame de Saint-Méran, le soir même où vous êtes venu dans la maison, j'étais caché dons un massif; j'ai entendu M. d'Avrigny dire...
MONTE-CRISTO
Eh bien ?
Dire que cette mort, il fallait l'attrihuer au poisou.
MONTE-CltlSTO.
Ah!... Et M. de Yillefort laisse empoisonnercomme cela chez lui, sans s'en inquiéter autrement? Je le croyais plus sévère que cela, notre magistrat
Oui; mais, cette fois, sans doute, il va s'émouvoir; car, cette fois, .M. d'Avrigny s'est non-seulement expliqué tout haut sur le genre de mort, mais encore il a nomme le poison.
MONTE-CRISTO
Et quel poison a-t-il nomme?
De peur de l'oublier je l'ai tarit sur mes tablettes. Lisez.
MU.Vrt-UUSTO.
Ah! diable!
(,t poiaon est donc bien dangereux, comte?
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MONTE-CRISTO
Mortel !
Mortel... Oh ! mou Dieu, que me dites-vous là ?
MONTE-CRISTO
Que vous importe donc, à vous, Morel, les malheurs qui frappent M. de Villefort? Un ange exterminateur semble désigner cette maison à la colère du Seigneur; qui vous dit que ce n'est point la colère de Dieu, ou plutôt sa justice, qui se promène dans cette maison ? Maximilien, Maximilien, détournez la tête, croyez-moi, et laissez passer la justice de Dieu.
Mais comte, comte ! comprenez donc que je viens à vous, au contraire, pour sauver ce qui reste vivant de cette malheureuse maison, pour sauver Valentine, qui va mourir.
MONTE-CRISTO
Sauver Valentine? Eh! que m'importe à moi, qu'une jeune fille que je ne connais pas, que j'ai aperçue à peine, meure ou vive! Que m'importe!... Assassin ou victime, dans la maison de M. de Villefort, je n'ai pas de préférence.
Mais moi, moi, comte, je l'aime!
MONTE-CRISTO, bondissant.
Vous aimez qui ?
J'aime éperdûment, j'aime en insensé, j'aime en homme qui donnerait tout son sang pour lui épargner une larme, j'aime Valentine de Villefort, qu'on assassine en ce moment ! entendez-vous bien? je l'aime et je demande à Dieu et à vous, comment il faut faire pour la sauver.
MONTE-CRISTO
Oh! malheureux! malheureux ! tu aimes Valentine, cette fille d'une race maudite. Oh! oh! oh! et tu ne m'as pas prévenu!
Comte! comte! je ne vous comprends pas.
MONTE-CRISTO
Oh! moi qui regardais, spectateur impassible et curieux, moi qui ri-irardais le développement de cette lugubre tragédie, moi qui, pareil au mauvais ange, riais peut-être du mal que lont les hommes, voilà qu'à mon tour je me sens mordu
par le serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au cœur.
Comte !
MONTE-CRISTO
Allons, ne perdons pas de temps; dites-moi comment cela est arrivé, dites-moi où en est Valcntine?
Valentine a demandé, il y a une demi-heure, un verre d'eau sucrée qui lui a été apporté par la femme de chambre de madame de Villefort; elle y a trempé ses lèvres à peine, et, trouvant un goût amer à cette eau, l'a rendue à la femme de chambre, qui l'a déposée dans le vestibule. En ce moment, Barrois revenait d'une course, il avait très-chaud, il a trouvé le verre, il l'a vidé ; voilà comment lui est mort, et comment l'autre va peut-être mourir.
MONTE-CRISTO
Rien n'est perdu, puisqu'elle vit.
Faites attention, comte, que vous avez dit que rien n'était perdu.
MONTE-CRISTO
Retournez tranquillement chez vous, Maximilien ; je vous commande de ne p?s tenter une démarche, de ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une préoccupation.
Ah ! mon ami, sauvez Valentine !
MONTE-CRISTO
J'ai besoin d'être seul. Allez.