‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 30 sur 129 · SCÈNE II ALBERT, puis MONTE-CRISTO · texte numérisé non relu

SCÈNE II ALBERT, puis MONTE-CRISTO

J'espère qu'il ne me refusera pas ce service... Ah ! c'est vous, mon ami ! venez !

MONTE-CRISTO

Par quel hasard, ou plutôt par quel bonheur...?

ALBERT

Pardon, de vous poursuivre jusqu'ici, mon cher comte; mais je viens de me présenter chez vous, on m'a dit que vous étiez au tir, et me voici; suis-je indiscret?

MONTE-CRISTO

Ce que vous me dites là me donne l'espoir que je puis vous rendre quelque service.

ALBERT

Oui, et même un grand service.

MONTE-CRISTO

Parlez.

ALBERT

Je me bats aujourd'hui ou demain.

MONTE-CRISTO

Vous! et pour quoi faire?

ALBERT

Pour me battre, parbleu !

Oui, j'entends bien ; mais à cause de quoi vous battez-vous? Voilà ce que je veux dire.

ALBERT

A cause de l'honneur.

MONTE-CRISTO

Oh! ceci, c'est sérieux.

(Il rentre dans le vestibule et se lavo les maie.?.') LE GARÇON.

Monsieur le vicomte?

ALBERT

Quoi?

LE GARÇON

Regardez donc, en voilà un drôle de tireur!

ALBERT

Ah ! ah! vous étiez en train déjouer au piquet, corale?

MONTE-CRISTO

Non, j'étais en train de faire un jeu de cartes.

ALBERT

Comment cela ?

MONTE-CRISTO

Ce sont des as et des deux que vous voyez; seulement, mes balles en ont fait des trois, des cinq, des sept, des huit, des neuf et des dix.

LE GARÇON, à Albert, lui montrant une hirondelle.

Et puis regardez donc !

ALBERT

Qu'est cela?

LE GARÇON

Une malheureuse hirondelle, qui aura eu l'imprudence de passer.

ALBERT, au Comte.

Diable ! vous tirez bien.

MONTE-CRISTO

Que voulez-vous, vicomte ! il faut que j'occupe mes moments de loisir. Mais, voyons, je vous attends.

ALBERT

Inutile. Laissez-moi vous dire cela ici ; nous prendrons tout de suite des armes; et puis je ne suis pas fâché de faire comme vous : si vous consentez à la petite démarche que je vous demande, je vous attendrai ici et vous m'y retrouverez.

MONTE-CRISTO

Alors, causons, mais tranquillement. Avec qui voulez-vous vous battre ?

ALBERT

Avec Beauchamp.

MONTE-CRISTO

Comment! avec Beauchamp, un de vos amis?

ALBERT

C'est toujours avec des amis qu'on se bat.

Mais au moins faut-il une raison!

ALBERT

J'en ai une.

MONTE-CRISTO

Que vous a-t-il fait?

ALBERT

Il y a, dans son journal d'hier au soir... Mais, tenez (il loi donne le journal), lisez vous-même.

Monte-Cristo déplie le journal.) ALBERT.

Ici, voyez.

MONTE-CRISTO, lisant.

« On nous écrit de Janina : a Un fait jusqu'aujourd'hui » ignoré, ou tout au moins inédit, est parvenu à notre con- » naissance. Les châteaux qui défendaient la ville de Janina » ont élé livrés aux Turcs par un officier français dans lequel » le vizir Ali Tebelin avait mis toute sa confiance, et qui s'ap- » pelait Fernand. On assure que ce même officier, revenu en » France, y occupe une position des plus élevées. » (a Albert.) Eh bien, que voyez-vous donc là dedans qui vous choque?

ALBERT

Comment, ce que j'y voi? ?

MONTE-CRISTO

Sans doute ! que vous importe, à vous, que les châteaux de Janina aient été livrés par un officier nommé Fernand?

Voici en quoi il m'importe : c'est que mon père, le comte de Morcerf, s'appelle, de son nom de baptême, Fernand.

MONTE-CIUSTO.

Et votre père servait Ali Pacha ?

ALBERT

Ne le saviez-vous point?

MONTE-CRISTO

Si fait; mais ce qui ne m'intéresse pas particulièrement, je l'oublie.

ALBERT

Et vous comprenez bien qu'il faut que je demande satisfaction au misérable...

M(i>TE-CRISTO.

Ah çà ! vicomte, parlons raison.

ALBERT

Je ne demande pas mieux.

MONTE-CRISTO

Voyons, dites-moi un peu qui diable sait, en France, que l'officier Fernand est le même homme que le comte de Morcerf, et qui s'occupe, à cette heure, de Janina, qui a été prise en 1822 ou 1823?

ALBERT

Eh ! voilà justement où est l'infamie. On a laissé le temps passer là-dessus; puis, aujourd'hui, on revient sur des événements oublies pour en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. Eh bien, moi, héritier unique de mon père, je ne veux pas que, sur ce nom, flotte l'ombre d'un doute. Je vais envoyer à Beauchamp, dont le journal a publié cette note, deux témoins, et il la rétractera, ou nous nous battrons.

MONTE-CRISTO

Et vous allez lui envoyer vos témoins?...

ALBERT

A l'instant même.

MONTE-CRISTO

Vous avez tort.

ALBERT

Et pourquoi voulez-vous que je ne me batte pas, moi?

MONTE-CRISTO

Écoutez-moi bien. Je ne dis pas que vous ne devez pas vous battre; je vous dis : un duel est une chose grave et à laquelle il faut réfléchir.

ALBERT

A-t-il réfléchi, lui, pour insulter mon père?

MONTE-CRISTO

Voyons, je suppose... je suppose, entendez-vous bien? n'allez pas vous fâcher de ce que je vous dis.

ALBERT

J'écoute.

Je suppose que le fait rapporté soit vrai...

ALBERT

Monsieur, un fils ne doit point admettre une pareille supposition sur l'honneur de sou père.

MONTE-CRISTO

Eh! mon Dieu, nous sommes dans une époque où l'on admet

tant de choses ! Voyons, êtes-vous inaccessible aux bons copseils?

ALBERT

Non, quand ils me viennent d'un ami.

MONTE-CRISTO

Me croyez-vous le vôtre ?

ALBERT

Oui.

MONTE-CRISTO

Eh bien, au lieu d'envoyer vos témoins à Beauchamp, informez-vous.

ALBERT

Auprès de qui?

MONTE-CRISTO

Auprès de qui? Eh! pardieu ! près d'IIaydée, si vous voulez.

ALBERT, hésitant.

Mettre une femme dans tout cela ! Et que peut-elle y faire?

MONTE-CRISTO

Vous refusez donc ce moyen ?

ALBEIIT.

Je le refuse.

Absolument?

Absolument.

MONTE-CRISTO

ALBERT

MONTE-CRISTO

Alors, un dernier conseil. N'envoyez pas de témoins à Beauchamp, pas d'étrangers. Ayez avec Beauchamp des procédés, de la prudence. S'il veut bien se rétracter, laissez-lui-en le mérite. S'il refuse, eh bien, vous n'aurez rien à vous reprocher.

ALBERT

Je dois aller trouver Beauchamp moi-même!

MONTE-CRISTO

Oui. Allez.

ALBERT

Mais, si malgré toutes mes précautions, si, malgré tous mes procédés, j'ai ce duel, me servirez-vous de témoin ?

MONTE-CIUSTO.

Mon cher vicomte, j'en suis aux regrets, mais les services

que vous me demandez sont du cercle de ceux que je ne puis rendre.

ALBERT

C'est bien. Je prendrai Frantz et Chateaubrun.

MONTE-CRISTO

Prenez ; ce sera à merveille.

ALBERT

Enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leçon d'épée ou de pistolet?

MONTE-CRISTO

Non, c'est chose impossible.

ALBERT

Singulier homme que vous faites, allez1* Décidément, vous ne voulez vous mêler de rien ?

MONTE-CRISTO

De rien absolument.

ALBERT

Alors, n'en parlons plus... Adieu, comte.

MONTE-CRISTO

Adieu.

(Albert va pour sortir. Il rencontre Beaucharop à la perle.)

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