SCÈNE II ALBERT, puis MONTE-CRISTO
J'espère qu'il ne me refusera pas ce service... Ah ! c'est vous, mon ami ! venez !
MONTE-CRISTO
Par quel hasard, ou plutôt par quel bonheur...?
ALBERT
Pardon, de vous poursuivre jusqu'ici, mon cher comte; mais je viens de me présenter chez vous, on m'a dit que vous étiez au tir, et me voici; suis-je indiscret?
MONTE-CRISTO
Ce que vous me dites là me donne l'espoir que je puis vous rendre quelque service.
ALBERT
Oui, et même un grand service.
MONTE-CRISTO
Parlez.
ALBERT
Je me bats aujourd'hui ou demain.
MONTE-CRISTO
Vous! et pour quoi faire?
ALBERT
Pour me battre, parbleu !
Oui, j'entends bien ; mais à cause de quoi vous battez-vous? Voilà ce que je veux dire.
ALBERT
A cause de l'honneur.
MONTE-CRISTO
Oh! ceci, c'est sérieux.
(Il rentre dans le vestibule et se lavo les maie.?.') LE GARÇON.
Monsieur le vicomte?
ALBERT
Quoi?
LE GARÇON
Regardez donc, en voilà un drôle de tireur!
ALBERT
Ah ! ah! vous étiez en train déjouer au piquet, corale?
MONTE-CRISTO
Non, j'étais en train de faire un jeu de cartes.
ALBERT
Comment cela ?
MONTE-CRISTO
Ce sont des as et des deux que vous voyez; seulement, mes balles en ont fait des trois, des cinq, des sept, des huit, des neuf et des dix.
LE GARÇON, à Albert, lui montrant une hirondelle.
Et puis regardez donc !
ALBERT
Qu'est cela?
LE GARÇON
Une malheureuse hirondelle, qui aura eu l'imprudence de passer.
ALBERT, au Comte.
Diable ! vous tirez bien.
MONTE-CRISTO
Que voulez-vous, vicomte ! il faut que j'occupe mes moments de loisir. Mais, voyons, je vous attends.
ALBERT
Inutile. Laissez-moi vous dire cela ici ; nous prendrons tout de suite des armes; et puis je ne suis pas fâché de faire comme vous : si vous consentez à la petite démarche que je vous demande, je vous attendrai ici et vous m'y retrouverez.
MONTE-CRISTO
Alors, causons, mais tranquillement. Avec qui voulez-vous vous battre ?
ALBERT
Avec Beauchamp.
MONTE-CRISTO
Comment! avec Beauchamp, un de vos amis?
ALBERT
C'est toujours avec des amis qu'on se bat.
Mais au moins faut-il une raison!
ALBERT
J'en ai une.
MONTE-CRISTO
Que vous a-t-il fait?
ALBERT
Il y a, dans son journal d'hier au soir... Mais, tenez (il loi donne le journal), lisez vous-même.
Monte-Cristo déplie le journal.) ALBERT.
Ici, voyez.
MONTE-CRISTO, lisant.
« On nous écrit de Janina : a Un fait jusqu'aujourd'hui » ignoré, ou tout au moins inédit, est parvenu à notre con- » naissance. Les châteaux qui défendaient la ville de Janina » ont élé livrés aux Turcs par un officier français dans lequel » le vizir Ali Tebelin avait mis toute sa confiance, et qui s'ap- » pelait Fernand. On assure que ce même officier, revenu en » France, y occupe une position des plus élevées. » (a Albert.) Eh bien, que voyez-vous donc là dedans qui vous choque?
ALBERT
Comment, ce que j'y voi? ?
MONTE-CRISTO
Sans doute ! que vous importe, à vous, que les châteaux de Janina aient été livrés par un officier nommé Fernand?
Voici en quoi il m'importe : c'est que mon père, le comte de Morcerf, s'appelle, de son nom de baptême, Fernand.
MONTE-CIUSTO.
Et votre père servait Ali Pacha ?
ALBERT
Ne le saviez-vous point?
MONTE-CRISTO
Si fait; mais ce qui ne m'intéresse pas particulièrement, je l'oublie.
ALBERT
Et vous comprenez bien qu'il faut que je demande satisfaction au misérable...
M(i>TE-CRISTO.
Ah çà ! vicomte, parlons raison.
ALBERT
Je ne demande pas mieux.
MONTE-CRISTO
Voyons, dites-moi un peu qui diable sait, en France, que l'officier Fernand est le même homme que le comte de Morcerf, et qui s'occupe, à cette heure, de Janina, qui a été prise en 1822 ou 1823?
ALBERT
Eh ! voilà justement où est l'infamie. On a laissé le temps passer là-dessus; puis, aujourd'hui, on revient sur des événements oublies pour en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. Eh bien, moi, héritier unique de mon père, je ne veux pas que, sur ce nom, flotte l'ombre d'un doute. Je vais envoyer à Beauchamp, dont le journal a publié cette note, deux témoins, et il la rétractera, ou nous nous battrons.
MONTE-CRISTO
Et vous allez lui envoyer vos témoins?...
ALBERT
A l'instant même.
MONTE-CRISTO
Vous avez tort.
ALBERT
Et pourquoi voulez-vous que je ne me batte pas, moi?
MONTE-CRISTO
Écoutez-moi bien. Je ne dis pas que vous ne devez pas vous battre; je vous dis : un duel est une chose grave et à laquelle il faut réfléchir.
ALBERT
A-t-il réfléchi, lui, pour insulter mon père?
MONTE-CRISTO
Voyons, je suppose... je suppose, entendez-vous bien? n'allez pas vous fâcher de ce que je vous dis.
ALBERT
J'écoute.
Je suppose que le fait rapporté soit vrai...
ALBERT
Monsieur, un fils ne doit point admettre une pareille supposition sur l'honneur de sou père.
MONTE-CRISTO
Eh! mon Dieu, nous sommes dans une époque où l'on admet
tant de choses ! Voyons, êtes-vous inaccessible aux bons copseils?
ALBERT
Non, quand ils me viennent d'un ami.
MONTE-CRISTO
Me croyez-vous le vôtre ?
ALBERT
Oui.
MONTE-CRISTO
Eh bien, au lieu d'envoyer vos témoins à Beauchamp, informez-vous.
ALBERT
Auprès de qui?
MONTE-CRISTO
Auprès de qui? Eh! pardieu ! près d'IIaydée, si vous voulez.
ALBERT, hésitant.
Mettre une femme dans tout cela ! Et que peut-elle y faire?
MONTE-CRISTO
Vous refusez donc ce moyen ?
ALBEIIT.
Je le refuse.
Absolument?
Absolument.
MONTE-CRISTO
ALBERT
MONTE-CRISTO
Alors, un dernier conseil. N'envoyez pas de témoins à Beauchamp, pas d'étrangers. Ayez avec Beauchamp des procédés, de la prudence. S'il veut bien se rétracter, laissez-lui-en le mérite. S'il refuse, eh bien, vous n'aurez rien à vous reprocher.
ALBERT
Je dois aller trouver Beauchamp moi-même!
MONTE-CRISTO
Oui. Allez.
ALBERT
Mais, si malgré toutes mes précautions, si, malgré tous mes procédés, j'ai ce duel, me servirez-vous de témoin ?
MONTE-CIUSTO.
Mon cher vicomte, j'en suis aux regrets, mais les services
que vous me demandez sont du cercle de ceux que je ne puis rendre.
ALBERT
C'est bien. Je prendrai Frantz et Chateaubrun.
MONTE-CRISTO
Prenez ; ce sera à merveille.
ALBERT
Enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leçon d'épée ou de pistolet?
MONTE-CRISTO
Non, c'est chose impossible.
ALBERT
Singulier homme que vous faites, allez1* Décidément, vous ne voulez vous mêler de rien ?
MONTE-CRISTO
De rien absolument.
ALBERT
Alors, n'en parlons plus... Adieu, comte.
MONTE-CRISTO
Adieu.
(Albert va pour sortir. Il rencontre Beaucharop à la perle.)