SCÈNE II Les Mêmes, LUCIEN DEBRAY
DEBRAY
Peut-on entrer?
ALBERT
Comment! vous, Debray, vous que je n'attendais que le dernier! savez-vous que vous m'effrayez avec votre exactitude ? Que dis-je, exactitude ? Vous arrivez à dix heures moins cinq minutes, quand le rendez -vous définitif n'est qu'à dix heures et demie. C'est miraculeux ! Le ministère serait- il renversé, par hasard?
DEBRAY
Mon très-cher, rassurez-vous; nous chancelons toujours, mais nous ne tombons jamais. J'ai passé la nuit à expédier des lettres, vingt-cinq dépêches diplomatiques! Rentré chez moi ce matin, j'ai voulu dormir, mais le mal de tète m'a pris; je me suis relevé pour monter à cheval une heure; à Boulogne, l'ennui et la faim se sont emparés de moi; alors, je me suis souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voilà. J'ai faim, nourrissez- moi; je m'ennuie, amusez-moi.
ALBEKT.
C'est mon devoir d'amphitryon, cher ami. Germain ! un verre de xérès et un biscuit! En attendant, mon cher, voici des cigares de contrebande; je vous engage à les goûter et à inviter votre ministre à nous en vendre de pareils.
DEBKAY.
Cela ne regarde pas mon ministère. Adressez-vous à celui des finances, rue de Rivoli, section des contributions inditectes, corridor A, n° 26.
ALBERT
En vérité, mon cher Lucien, vous m'étonnez par l'étendue de vos connaissances. Mais prenez donc un cigare.
(Le Groom présente à Lucien une bougie rose, brûlant dans un petit bougeoir de vermeil.)
DEBRAY, allumant un cigare et se renversant sur le divan. Ah! cher vicomte, que vous êtes heureux de n'avoir rien à faire ! En vérité, vous ne connaissez pas votre bonheur.
ALBERT
Eh! que feriez-vous donc, mon cher, si vous ne faisiez rien? Comment! secrétaire particulier du ministre, lancé à la fois dans la grande cabale européenne et dans les petites intrigues de Paris, ayant des rois, et même mieux que cela, des reines à protéger, des partis à réunir, des élections à diriger; faisant plus, de votre cabinet et avec votre plume et votre télégraphe, que Napoléon ne faisait, de ses champs de bataille, avec son épée et ses victoires; possédant vingt-cinq mille livres de rente, en dehors de votre place, un cheval dont Chateaubrun vous a offert quatre cents louis et que vous n'avez pas voulu lui donner, un tailleur qui ne vous manque jamais un pantalon; ayant l'Opéra, les Variétés et le Jockey-Club, vous ne trouvez pas dans tout cela de quoi vous distraire?... Alors, j'y tâcherai, moi.
DEBRAV.
Comment cela?
ALBERT se lève.
En vous faisant faire une connaissance nouvelle.
DEBRAY
En homme ou en femme ?
ALBLHT.
En homme.
DEBRAY
Diable ! j'en connais déjà beaucoup.
ALBEFIT.
Oui; mais vous ne connaissez pas celui dont je vous parle.
DEBRAY
D'où vient-il donc? du bout du monde?
ALBERT
De plus loin, peut-être.
DEBRAY
J'espère qu'il n'apporte pas notre déjeuner?
ALBERT
Soyez tranquille, notre déjeuner se confectionne dans la cuisine maternelle. Décidément, vous avez donc faim ?
DEBRAY
Oui, j'ai dîné hier chez M. de Villefort. Avez-vous remarqué cela, cher ami ? c'est qu'on dîne très-mal chez tous ces gens du parquet !
ALBERT
Oh ! pardieu! dépréciez les dîners des autres; avec ça qu'on dîne hien chez vos ministres.
BEAUCHAMP, dans l'antichambre. Il nous attend, n'est-ce pas?
ALBERT
Eh! tenez, j'entends la voix de Beauchamp dans l'antichambre: vous disputerez, et cela vous fera prendre patience.