SCÈNE V MFRCÉDÈS, ALBERT
ALBEBT.
Lisons, ma mèvc... (Mercedes s'approche, Albert lit tout haut.)
« Albert, en vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel du comte, et vous allez retirer chez vous votre mère, libre comme vous. Mais réfléchissez, Albert, vous lui devez plus que vous ne pouvez lui payer ; pauvre noble cœur que vous êtes, gardez pour vous la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette première misère qui accompagnera nécessairement vos premiers efforts, car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent paye pour le coupable. Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez point à le découvrir : je le sais, voilà tout. Écoutez, Albert : il y a vingtquatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier dans ma patrie ; j'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante louis que j'avais amassés péniblement, par un travail sans relâche. Cet argent était pour elle; je le lui destinais, et, sachant combien la mer est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le jardin de la maison que mon père habitait à Marseille, sur les allées de Meilhan. Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison. Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille, j'ai été voir cette maison aux douloureux souvenirs, et, le soir, une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon trésor. La cassette de fer était encore à la même, place, personne n'y avait touché. Elle esta l'ang'c qu'un beau figuier, planté par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre. Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie et à la tranquillité de celte fc*mme que j'adorais, voilà qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé le même emploi, voila que cette petite maison que nous devions habiter à nous deux, voilà qu'elle va l'habiter seule. Oh 1 comprenez bien ma peu-
sée, à moi qui pourrais offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends seulement le morceau de pain noir oublié sous notre pauvre toit, depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais!... Edmo.nd Damés. »
MERCEDES
Oh ! j'accepte. Il a le droit de payer la dot que j'apporterai dans un couvent.
ALBERT
Oh ! ma mère ! ma mère! je vous dirai, comme Hamlet : quelle différence !...
MERCEDES, se laissant glisser à genoux.
Albert!
ALBERT, l'embrassant.
Eh bien, voyons, ma mère, calculons toutes nos richesses; j'ai besoin d'un total pour échafauder mes plans: d'abord, trois mille six cents francs. Avec ces trois mille six cents francs et ce dont je puis disposer de mon côté, j'ai la prétention de faire face à toutes nos dépenses.
MERCEDES
Pauvre enfant!
ALBERT
Oh ! je vous ai dépensé assez d'argent, ma mère, pour en connaître le prix, soyez tranquille. Sur ces trois mille six cents francs, je viens donc de bâtir un avenir d'éternelle sécurité.
MERCEDES
Eh bien, voyorrs, qu'avez- vous décidé, Albert?
ALBERT
D'abord, avec deux cents francs, nous allons tous les deux à Marseille.
MERCEDES
Mais les avez-vous, même, ces deux cents francs?
ALBERT
Je viens d'en emprunter cinq cents à Beauchamp; donc, ces deux cents francs, les voici, et trois cents autres encore ! puis, tenez...
Qu'est-ce que cela?
ALBERT
Mille francs, ma mcrc I
MERCEDES
Mais d'où te viennent ces mille francs?
ALBERT
Écoutez, et ne vous émoiionnez pas trop, (n l'embrasse.) Vous n'avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle sous ce costume.
■BRCÉDBS.
Chère enfant!
ALBERT
En vérité, il ne vous manquait que d'être malheureuse pour changer mon amour en adoration.
MERCEDES
Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon lils ; je ne serai pas malheureuse tant que je l'aurai.
ALBERT
Ah ! justement, voilà où commence l'épreuve. Ma mère, vous savez ce qui est convenu?
MERCEDES
Sommes-nous convenus de quelque chose?
Oui. Nous sommes convenus que vous habiteriez Marseille et que moi... et que moi... je partirais pour l'Afrique.
MERCEDES
Oh!
ALBERT
Depuis ce matin, je me suis engagé dans les spahis, ou plutôt, croyant que mon corps était bien à moi et que je pouvais le vendre, depuis ce matin, je remplace quelqu'un.
MERCEDES
Mon Dieu .'
ALBERT
Je me suis vendu, comme on dit, plus cher, ma foi, crue je ne croyais valoir : deux mille francs !
MERCEDES
Et ces mille francs ?
ALBERT
Ce sont les arrhes, la moitié de la somme, car le marché était conditionnel; si vous ne partiez pas, si vous restiez à Paris, je m'engageais seulement.
MERCEDES
Mon Dieu ! Et c'est pour moi ?... Non, non.
ALBERT
ta lettre que je viens d'envoyer par Germain rend le marché définitif; les autres mille francs viendront dans un an.
Oh ! le prix de son sang !
ALBERT
Oui, si je suis tué. Oh ! mais je t'assure, bonne mère, que je suis, au contraire, dans l'intention de défendre énergiquement nia vie. Je ne me suis jamais senti en si bonne disposition de vivre que dans ce moment.
MERCEDES
Mon Dieu ! mon Dieu !
ALBERT
D'ailleurs, pourquoi voulez-vous que je sois tué? Est-ce que nos grands généraux de l'armée d'Afrique ont été tués? est-ce que.Morel, que nous connaissons, a été tué? Vous verrez comme je serai beau sous mon uniforme brodé; j'ai ■choisi celui-là par un reste de coquetterie. Eh bien, donc, vous comprenez, ma mère, voilà déjà cinq mille six cents francs assurés. Avec cela, dans la petite maison qui vous appartiendra, vous vivrez doux bonnes années.
MERCEDES
Je vivrai avec la moitié, avec le quart; je vivrai de pain, s'il le faut ; mais ne pars pas !
ALBERT
Ma mère, je partirai ; vous m 'aimez trop pour me laisser près de vous, oisif et inutile; d'ailleurs, j'ai signé.
MEKCÉDÈS.
Tu feras selon ta volonté, mon fils; moi, je ferai selon celle de Dieu.
ALBERT
Non pas selon ma volonté, ma mère, mais selon la raison, selon la nécessité. Nous sommes deux créatures désespérées, n'est-ce pas? qu'est-ce que la vie pour vous aujourd'hui? Rien. Ouest-ce que la vie aujourd'hui pour moi? Oh! bien peu de chose ; car, je vmi- le jure, cette vie eût cesse a l'heure où mon pisé avait déshonoré notre nom... tnlin, je vis; si vous nie prrmettez d'espérer encore, si vous me hissez le soin de faire votre honheur a venir, vous doublez ma force. Alors, j«- rais trouver, là-bas, le gouverneur de l'Algérie. C'est un cujur loyal et essentiellement soldat; je lui conte ma lugubre
histoire, je le prie de tourner, de temps en temps, les yeux du côte où je serai, et, s'il me tient parole, s'il me regarde faire, avant six mois, sous un nouveau nom, sous le vôtre, ma mère, Albert sera officier ou mort. Si je suis officier, votre sort est assuré, car j'aurai de l'argent pour vous et pour moi, et, de plus, un nouveau nom, dont nous serons fiers tous les deux. Si je suis tué, alors, chère mère, vous mourrez, s'il vous plaît de mourir, et, alors, nos malheurs auront leur terme dans leur excès même.
MERCEDES
C'est bien, tu as raison, mon fils. Prouvons à de certaines gens qui nous regardent et qui attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au moins dignes d'être plaints.
ALBERT
Mais pas de funèbres idées, chère mère. Une fois au service, me voilà riche; une fois dans la maison de M. Dantès, vous voilà tranquille. Essayons, ma mère, essayons.
MERCEDES
Oui, essayons, car tu dois vivre, car tu dois être heureux.
ALBERT
Et quand quittez-vous l'hôtel?
MERCEDES
A l'instant même.
Nous partons pour Marseille ?
MERCEDES
Dans une heure, si tu veux.
ALBERT
Ma mère, je vous attends.
MERCEDES
Je suis prête.
ALBERT
Ma mère !
MERCEDES
Mon fils?
ALBERT
Avant de quitter Taris, n'est-il pas un homme à oui nous devons un dernier adieu ?
MERCEDES
A Edmond Dantès 1
ALBERT
Non, au comte de Monte-Cristo.
MERCEDES
Viens, mon enfant, viens.