‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 70 sur 129 · SCÈNE V Les Mêmes, MADAME DE VILLEFORT, EDOUARD · texte numérisé non relu

SCÈNE V Les Mêmes, MADAME DE VILLEFORT, EDOUARD

MADAME DE VILLEFORT

Oh ! ce n'est pas pour moi que je crains, monsieur; c'est pour cet enfant.

MONTE-CRISTO

Oui, madame, je comprends; mais, soyez tranquille, il n'est arrivé aucun mal à votre fils, et c'est la peur seule qui l'a mis dans cet état, (a Bertuccio.) Ma boite à flacons, monsieur Bertuccio.

MADAME DE VILLEFORT

Ali! monsieur, ne dites-vous point cela pour me rassurer? Voyez comme il est pâle! Mon enfant, mon fils, mon Edouard, réponds donc à ta mère... Ah! monsieur, un médecin, je vous en prie, un médecin !

MONTE-CRISTO

C'est inutile, madame; je suis un peu médecin moi-même, Ct, grâce à quelques gouttes de cette liqueur...

(Il prend un flacon dans la Loite.) MADAME DE VILLEFORT.

Oh ! donnez, donnez, je vous en supplie.

Oh! pardon, madame, moi seul connais la dose à laquelle cette liqueur peut être donnée... Voyez, je vous le disais bien. madame, que ce charmant enfant n'était qu'évanoui.

MADAME DE VILLEFORT

Ah ! où suis-je, monsieur, et à qui dois-je d'avoir surmonte une pareille épreuve ?

MO.NTE-CIilSTO.

Vous êtes, madame, chez un homme bien fier d'avoir pu vous épargner un chagrin, chez le comte de Monte-Cristo.

MADAME DE VILLEFORT

Et moi, monsieur, je suis la femme de M. de Villefort, que vous connaissez peut-être de nom.

(Monte-Cristo s'incline.)

BttWOQiO, à part.

La femme de M. de Villefort? Mon Dieu !

MADAME DE VILLEFORT

Ah ! monsieur le comte, que mon mari vous sera reconnaissant! car, enfin, vous lui aurez sauvé son fils.

MONTE-CHISTO.

J'admire cette ahnegation maternelle, madame. Vous ne pensez pas que le danger était pour vous comme pour cet enfant. Vous l'aimez donc bien?

MADAME M' VI [.LE FORT

Si je l'aime ! si j'aime mon fils!... Ah ! monsieur ! que tous les maux de L'humanité viennent me frapper demain, que mon cœur cesse de battre, que tout sur la terre cesse de vivre, mais que mon fils soit épargne! Que, misérable en et monde, je sois maudite encore dans l'autre, mais que mon fils soit

heureux; qu'il vive riche, joyeux, tout-puissant, fût-ce au prix de ma vie terrestre, fût-ce au prix de ma vie éternelle!...

MONTE-CRISTO

Hélas ! madame, je n'ai pas le bonheur de vous avoir rendu directement service, et voilà votre véritable sauveur.

(n montre Ali.) MADAME DE VILLEFORT.

Oh ! j'espère que vous me permettrez bien de récompenser le dévouement de cet homme ?

MONTE-CRISTO

Madame, ne me gâtez point Ali, je vous prie, ni par les louanges ni par les récompenses. Ce sont des habitudes que je ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave. En vous sauvant, il me sert, et c'est son devoir de me servir.

MADAME DE VILLEFORT

Mais il a risqué sa vie.

MONTE-CRISTO

J'ai acheté cette vie, madame, et, par conséquent, elle m'appartient. Ca mot de moi suffira. — Je suis content de toi, Ali.

MADAME DE VILLEFORT

Edouard, vois-tu ce bon serviteur ? Il a été bien courageux, car il a exposé sa vie pour arrêter les chevaux qui nous emportaient et la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, mon enfant; car probablement, sans lui, à cette heure, nous serions mtrts tous deux.

EDOUARD

11 est trop laid.

MONTL-CRISTO.

Entends-tu, Ali? cet enfant, à qui tu viens de sauver la vie, dit que tu es trop laid pour qu'il te remercie, (a Edouard, qui joue arec les flacous.) Oh ! ne touchez pas à cela, mon ami; quelques-unes de ces liqueurs sont dangereuses.

MADAME DE VILLEFORT, écartant son fils.

Oh! dangereuses, dites-vous, monsieur?

MONTE-CRISTO

J'aurais dû dire mortelles.

MADAME DE VILLEFORT

Mais cette liqueur dont vous avez versé une goutte sur ses lèvres n'est point malfaisante?

MONTE-CRISTO

C'est la plus dangereuse de toutes.

MADAME DE VILLEFORT

Ah!

MONTE-CRISTO

Voilà pourquoi j'ai si vivement écarté le flacon de sa main.

MADAME DE VILLEFORT

En vérité, monsieur, plus je vous regarde et plus je vous écoute...

MONTE-CRISTO

Plus il vous semble, madame, que ce n'est point la première fois que nous nous rencontrons ?

En effet, monsieur, il me semble que cette conversation n'est que la suite d'une conversation commencée ailleurs. Mais j'ai beau interroger mes souvenirs... J'ai honte de mon peu de mémoire.

MONTE-CRISTO

Je vais vous aider... C'était à Pérouse, en Italie, dans le jardin de la poste. Pendant une journée biïilante, vous voyagiez avec mademoiselle Valentine et cet enfant. Edouard courait après un paon.

MADAME DE VILLEFORT

Ah ! je m'en souviens.

MONTE-CRISTO

L'enfant courait après un beau paon. Vous, vous étiez à demi couchée sou> une treille en berceau. Mademoiselle Valentine s'éloigna dans les profondeurs du jardin... Votre fils disparut, courant après l'oiseau.

EDOUARD

Oui, et je l'ai attrape, et je lui ai arraché trois plumes de la queue.

MONTE-CRISTO

Vous, madame, vous demeurâtes sous le berceau de vigne.

MADAME DE VILLEFORT

C'est vrai! c'est vrai !

MONTE-CRISTO

Ne vous souvient-il donc plus d'avoir causé assez longuement avec quelqu'un ?

MADAME DE VILLEFORT

Oui, vraiment! avec un homme enveloppé d'un long manteau de laine... un médecin, je crois.

MONTE-CRISTO

Justement, madame.. . Cet homme, c'était moi. Depuis quinze jours, j'habitais dans cette hôtellerie. J'avais guéri mon valet de chambre de la fièvre, de sorte que l'on me regardait comme un grand docteur. Nous causâmes longtemps de différentes choses, de choses d'art; puis, de l'art, nous passâmes à la science, à la chimie. Vous êtes chimiste, madame, et mérne chimiste fort savante pour une femme. Je me rappelle que vous faisiez des recherches sur cette fameuse aqua-tofana qu'on prétend être le poison des Borgia, et dont quelques personnes, vous avait-on dit, conservaient le secret à Pérouse.

MADAME DE VILLEFORT

Oui, et j'avais cherché vainement !

MONTE-CRISTO

Lorsque vous m'interrogeâtes à mon tour; j'eus le bonheur, je me le rappelle, de vous donner, au sujet de la composition de ce poison terrible, tous les renseignements que vous me demandiez.

MADAME DE VILLEFORT

Oui, vous avez raison, je crois.

MONTE-CRISTO

Oh! cette circonstance, vous devez vous la rappeler; vous prîtes la recette sur un petit carnet d'écaillé, orné d'un chiffre en or, d'un H et d'un V, Hermine de Villefort, n'est-ce point cela?

MADAME DE VILLEFORT

Vous avez bonne mémoire, monsieur; eh bien, oui, c'est vrai. Les principales études de ma jeunesse ont été la botanique et la chimie; et, bien souvent, j'ai regretté, je l'avoue, de n'être pas un homme pour devenir un Flammel, un Fontana ou un Cabanis.

MONTE-CRISTO

D'autant plus, madame, que certains peuples, les Orientaux par exemple, se font du poison un bouclier ou un poignard. Mithridate...

EDOUARD

Mitliridai.cs, rex ponticus, celui qui déjeunait tous les matins avec une tasse de poison à la crème.

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MADAME DE VILLEFORT

Edouard, taisez-vous, méchant enfant!

MONTE-CRISTO

Mais c'est son Cornélius que récite M. Edouard, et cette citation prouve que son précepteur n'a pas perdu son temps avec lui.

EDOUARD

Maman, allons-nous-en; maman, je m'ennuie.

MONTE-CRISTO

Voici un charmant enfant, madame, qui me priverait trop tôt du bonheur de vous voir si je n'avais l'espoir que vous me permettrez de me présenter chez vous pour prendre de vos nouvelles.

MADAME DE VILLEFORT

Comment donc, monsieur ! mais c'est moi qui vous en prie, et, si cela ne suffit pas, M. de Villefort viendra vous en prier lui-même.

MONTE-CRISTO

S'il m'accordait cet honneur, madame, comme je ne veux pas lui faire faire le voyage d'Auteuil, il me trouverait dans ma maison de Paris, rue des Champs-Elysées, n° 30.

MADAME DE VILLEFORT

Monsieur, ma calèche est brisée, et, vraiment je n'ose...

MONTE-CiUSTO.

Madame, on a dû, d'après mon ordre, atteler vos chevaux à ma voiture, et Ali, ce garçon si laid, va vous reconduire ohéi vous, tandis que votre cocher restera ici pour faire raccommoder la calèche.

MADAME DE VILLEFORT

Oh! mais, avec les mêmes chevaux, je n'oserai jamais m'en aller.

MONTE-CRISTO

Vous allez voir que, sous la main d'Ali, ils vont devenir doux comme des agneaux. (Oamntia grille.) Tenez...

MADAME DE VILLEFORT

Puisque vous me répondez de tout, je me hasarde.

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