SCÈNE VII
YII.I.EFORT, VALENTINE, MADAME DB SAINT-MERAX , ItARROlS, puis MADAME DE VILLEFORT.
YIU.EFOUT.
Voilà un homme étrange ; il faut que je sache qui il est et d'où il vient.
VALENTINE, sous les arbres, à madame de Saiut-Méran. Êtcs-vous bien ici, bonne maman?
MADAME DE SA1NT-MKRAN
Je serai bien partout où je pourrai causer tranquillement avec toi et avec ton père.
VALENTINE, à part.
Irait-elle au-devant de mes vœux? (Haut.) Vous entendez, monsieur, ma bonne mère désire causer avec vous.
VILLEFORT, s'approchant.
Comment vous trouvez-vous, marquise?
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Mal, monsieur, mal... Voilà pourquoi une conversation devî .ut urgente.
11 fallait nous faire appeler dans votre chambre, madame.
Non, pas dans une chambre... Dans une chambre, il y a des portes, des tapisseries; on croit être seul, et on ne l'est pas.
VALENTINE, bas.
Vous entendez, Barrois, ma bonne maman souffre ; allez, sans rien dire, chercher notre médecin, M. d'Avrigny; qu'il vienne comme pour une visite amicale.
BARROIS
Bien, mademoiselle, je comprends.
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Barrois, apportez-moi donc mon eau de chicorée.
BARROIS
La voici , madame.
Est-elle fraîche?
BARROIS
On vient de la préparer à l'instant même.
Allez, Barrois, allez.
Eh bien, nous voilà seuls, madame.
MADAME DE SAINT-ME'RAN
Monsieur, je n'emploierai ni circonlocutions ni détours, et j'aborderai franchement ce que j'ai à vous dire. Je voudrais, avant ma mort, voir cette enfant, mariée.
Oh ! bonne mère...
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Tais-toi, enfant, et laisse-moi continuer.
Avant votre mort, avez-vous dit, madame? Mais, alors, nous avons du temps devant nous, je l'espère.
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Vous tous trompez, monsieur : quand la mort se met dans
une famille, elle ne la quitte pas aussi facilement que vous dites... Voyez M. de Saint-Méran, il y a un an qu'il est mort; lui aussi croyait avoir encore de longues années à vivre. Eh bien, moi, je sens que je ne tarderai pas à le rejoindre.
Vous vous frappez à tort, madame.
Bonne mère, vous vous inquiétez sans raison.
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Monsieur, je vous dis qu'il faut que l'on se hâte de marier cette enfant, afin qu'elle ait au moins sa bonne grand'mèip pour bénir son mariage... Je suis la seule qui lui reste du côté de ma chère Renée, que vous avez si vite oubliée, monsieur.
Eh ! madame, vous ne songez point qu'il fallait donner une mère à cette enfant, qui n'en avait plus.
Une belle-mère n'est pas une mère, monsieur ! Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit: il s'agit de Valentine... Laissons les morts tranquilles... Revenons donc à ce que je disais; je veux voir ma Valentine mariée, avant de mourir, entendez-vous! mais bien mariée ; je le veux!
(Madame do Villefort traverse le jardin et vient écouter.; VILLEFORT.
Eh bien, cela tombe à merveille, marquise ! M. Frantz d'Épinay est arrivé aujourd'hui d'Italie.
VALENTINE, s'appuyant à an arbre.
Mon Dieu !
Et, comme nous n'attendions que son retour...
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Alors, qu'on le fasse venir dès ce soir ; je veux le connaître; je veux lui ordonner de rendre ma petite-fille heureuse; je veux qu'il s'y engage par un serment terrible, afin que j'aie le droit de me lever du fond de mon sépulcre et de venir le trouver, s'il n'était pas pour cette enfant tout ce qu'il doit être.
Marquise, éloignez ces idées exaltées, qui touchent au delà
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de la vie; les morts, une fois couchés dans leur tombeau, y dorment sans se relever jamais.
Oh ! oui, calme-toi, bonne mère, calme-toi.
Et moi, monsieur, je vous dis qu'il n'en est point ainsi que vous croyez... Cette nuit, cette nuit, j'ai dormi d'un sommeil terrible! car je me voyais en quelque sorte dormir, comme l'âme voit dormir le corps quand elle le quitte... Mes yeux, que je m'efforçais d'ouvrir, se refermaient malgré moi, et cependant... oh ! je sais bien que cela va vous paraître impossible, à vous surtout, monsieur; eh bien, avec mes yeux fermés, j'ai vu, venant de l'angle de ma chambre où il y à une porte donnant dans le cabinet de toilette de madame de Villefort, j'ai vu entrer sans bruit une forme blanche.
MADAME DE VILLEFORT, à part.
Elle m'a vue !
VÀLENTINE.
Oh!
C'était la fièvre qui vous agitait, madame.
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Doutez, si vous voulez, incrédule; mais je sais ce que j'ai vu; j'ai vu un fantôme, vous dis-je. Qui donc serait entré dans ma chambre, sinon un fantôme?
MADAME DE VILLEFORT, à part.
Elle ne m'a pas reconnue.
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Et, comme si Dieu eût craint que je récusasse le témoignage d'un seul de mes sens, j'ai entendu remuer mon verre; tenez, celui-là même qui est là près de la carafe, et qui était sur la table près de mon lit.
Oh! bonne mère, c'était un rêve.
C'était si peu un rêve, que j'ai étendu la main vers la sonnette, et qu'alors l'ombre a disparu... Eh bien, cette ombre, c'était celle de la pauvre Renée, monsieur, qui venait m'avertir de veiller sur sa fille.
(Barrois rentre.)
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Eh bien?
barrois.
Le médecin me suit.
VILLEFOBT.
Oh! madame, ne vous abandonnez pas à de pareilles pensées, vous vivrez Longtemps encore, vous vivrez au milieu de nous.
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Et je vous dis, moi, que je 'ai peut-être pas vingt-quatre heures à vivre... Aussi, Danois ! Barrois !
Madame la marquise?
MADAME DE SAINT-MÉE VN
Vous irez chercher mou notaire.
Votre notaire?
MADAME DE SAINT-MÉRAN
Oui, tout de suite; je veux que le contrat de mariage soit dressé ce soir, je veux m'as- mer que mon testament est fait en bonne forme, je veux être certaine que tout ce qui reviendra à Valentine...
Ma mère, ma mère, vous avez la lièvre ; ce n'est point un notaire qu'il faut appeler, c'est un médecin.
MADAME DE SAINT-MÉKAN
Un médecin? Je ne souffre pas ; j'ai soif, voilà tout... Donnez-moi à boire, Barrois.
Tenez, ma bonne mère.
MADAME IIE SAINT-MÉRAH
Merci !
Êtes-vous mieux ?
MADAME HE S\I\T-MLIIAN.
C'est étrange ! au lieu «le me calmer, il nie semble que cette boisson me brûle... Oh! île l'eau, de l'eau fraîche puisée A
une source, a une fontaine... Valentine, mon entant! mon Dieu ! mon Dieu l
VALENTl.NE.
Ma mère, ma bonne mère! Au secours, Barrois!...M. d'Avrigny!
BARROIS
Le voilà ! le voilà !
VALENTINE, à son père.
Monsieur, conduisons ma bonne maman dans sa chambre.