‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 90 sur 129 · SCÈNE X MAXIMILIEN, caché; VILLEFORT, II. D'AVRIGNY · texte numérisé non relu

SCÈNE X MAXIMILIEN, caché; VILLEFORT, II. D'AVRIGNY

Oh ! cher docteur, le ciel se déclare décidément contre notre maison; quel coup de foudre! N'essayez pas de me consoler, il n'y a pas de consolation pour un pareil malheur, la plaie est trop vive et trop profonde... Morte! morte ! MAXIMILIEN, à lui-même.

Morte ! qui donc cela ?

m. d'àvrigxy.

Mon cher monsieur de Villefort, je ne vous amène pas ici pour vous consoler... tout au contraire.

Que voulez- vous dire ?

m. d'avrigny.

Je veux dire que, derrière le malheur qui vient de vous arriver, il en est un autre plus grand encore, peut-être.

Oh ! mon Dieu I

m. d'avrigny.

Sommes-nous bien seuls, mon ami?

Oui, bien seuls; mais que signifient toutes ces préparations ?

Elles signifient que j'ai une confidence terrible à vous faire.

Asseyons-nous, les jambes me manquent... Parlez, docteur.

m. d'avrigny.

Madame de Saint-Méran était bien âgée, mais d'une santé excellente, n'est-ce pas?

Ec chagrin l'a tuée, docteur ! Depuis la mort de son mari, mort aussi inattendue que celle qui vient de la frapper ellemême...

MAXIMIL1EN, respirant.

Ah!

M. D'AVRIGNY

Ce n'est pas le chagrin, mon cher Villefort; le chagrin ne tue pas en quatre mois, en un an, en dix ans même...

Alors?

M. d'avrigny.

Vous êtes resté là pendant l'agonie?

Oui; car vous m'aviez dit tout bas de ne pas m'éloigner.

Avez-vous suivi cette agonie dans ses trois périodes?

Oui, certainement; la malade a eu trois attaques successives, à quelques secondes les unes des autres, et, à chaque fois, "plu? rapprochées et plus graves... A la troisième, elle expira. Depuis la fin de la première crise, j'avais reconnu le tétanos, et vous me confirmâtes dans cette opinion. m. d'avrigny.

Oui, devant tout le monde; mais, maintenant que nous sommes seuls...

Qu'allez-vous me dire, mon Dieu !

m. d'avrigny.

Que les symptômes de l'empoisonnement par certaines substances sont absolument les mêmes.

VILLEFORT, se levant.

Docteur, songez-vous bien à ce que vous me dites là? m. d'avrigny.

Si bien que, dans ma conviction, non-seulement je dis : madame de Saint-Méran est morte empoisonnée, mais encore je dirai quel poison l'a tuée.

Monsieur ! monsieur !...

m. d'avrigny.

Madame de Saint-Méran a succombé à une forte dose de poison que, par hasard, smis doute, par erreur peut-être, on lui a administrée.

Oh! c'est impossible; je rêve, mon Dieu! c'est effroyable,

d'entendre dire de pareilles choses à un homme comme vous. Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous pouvez vous tromper.

m. d'avrigny.

Sans doute, je le peux, puisque je suis homme; mais...

Mais...?

M. d'aVRIO'Y.

Je ne me trompe pas...

YILLEFOi'.T.

Hais madame de Saint-Moran n'a bu que son eau de chicorée, là, tout à l'heure.

m. d'avricny.

Là, dites-vous?

ror.T.

Oui., la carafe doit y être encore.

h. d'avmgny.

A-t-elle tout Lu ?

YILLEFOT.T.

Un verre à peine.

M. D'AVKl

Et la carafe...?

Était aux trois quarts.

Où est cette carafe?

vn.i.tror.T.

Là, vous dis-je. Tenez, la voici.

m. d'avmgny.

Donnez.

Vide!... elle est vide!

m. d'avrigny.

C'est cela! l'empoisonneur a eu le temps de faire disparaître la trace du crime.

Mon ami, mon ami, à nia place, que ftriez-vous?... Seulement, réfléchisse! a?au1 de me répoidre... .le s;us bien que mon devoir comme chef de famille est de faire une enquête. Mais, docteur, introduire dans ma maison le scandale après le deuil. Oh! ma femme et ma Bile en mourraient... Li moi,

moi, docteur, vous le savez, un homme n'en arrive pas où je suis, un homme n'a pas rempli les sévères fonctions dont j'ai été chargé pondant vingt-cinq ans, sans amasser bon nombre d'ennemis. J'en ai beaucoup, je le sais; cette affaire ébruitée sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et qui, moi... moi, me couvrira de honte. Docteur, pardonnezmoi mes idées mondaines... Si vous étiez un prêtre, je n'oserais vous dire cela; mais vous êtes un homme, vous connaissez les autres hommes... Docteur, docteur, vous n'avez rien vu, vous ne m'avez rien dit, n'est-ce pas?

M. d'àVRIGSY.

Mon cher monsieur de Villefort, mon premier devoir est l'humanité. J'eusse sauvé madame de Saint-Méran, s'il eût été au pouvoir de la science de le faire; je l'eusse sauvée même en vous perdant tous. Elle est morte, je me dois aux vivants : ensevelissons au plus profond de nos cœurs ce terrible secret. Seulement, vous voilà prévenu, Villefort... Madame de Saint-Méran est morte empoisonnée.

Oh!

M. d'aVRIGNY.

Madame de Saint-Méran est morte empoisonnée !

Oh!

M. D'A VRIGNY.

Vous ne voulez pas de bruit, pas de scandale, pas d'enquête... Si une troisième personne meurt...

VILLEFOUT.

Eh bien ?

M. d'avrIGNT.

Eh bien, monsieur de Vill.fort, celle-là... c'est vous qai l'aurez tuée.

Monsieur !

m. d'avrigny.

J'ai promis de me taire, je me tairai... Venez !

VILLEFORT, à part.

Est-ce que tout cela serait une punition du Ciel?

[Ils s'

Page 1