MAZARIN, POQUELIN
MAZARIN, entrant.
Par ici, mon cer monsou Poquelia! par ici!
POQUELIN, suivant Mazarin, un carnet à la main. Oui, monseigneur, oui, me voici... J'additionne les demoiselles d'honneur. Les demoiselles d'honneur: deux mille livres.
MAZARIN
Allez, allez touzours! c'est au total que ze vous attends.
POQUELIN
Monseigneur est trop juste pour chicaner un pauvre tapissier sur des fournitures où il gagne à peine cinq pour cent... sans compter la rapidité avec laquelle j'ai exécuté les ordres de monseigneur.
MAZARIN
Essécouté ! essécouté ! il y a plous d'oun mois que vous êtes prévenou, mon bon ami.
POQUELIN
Oh! monseigneur!... Par bonheur, j'ai encore sur moi la lettre de M. Bernouin, votre valet de chambre... Tenez, monseigneur, la voici.
MAZARIN
Inoutile, mon cer monsou Poquelin.
POQUELIN
Pardon, mais je désire lire cette lettre à Son Émincnce pour lui rappeler un tout petit paragraphe.
MAZARIN
Oun paragraphe? Ze ne sais pas ce que vous voulez dire!
POQUELIN, lisant.
« Mon cher monsieur Poqudin, Sa Majesté ayant décidé qu'elle passerait la saison des chasses dans son château de Viucennes, vous êtes invite à vous rendre incontinent dans ledit château avec tous vos ouvriers, afin que celte résidence, qui est complètement démeublée depuis qu'elle a servi de prison d'État, soit prête pour le 25 du présent mois de septembre... »
MAZARIN, l'interrompant.
Eh bien, 2e ne vois point là de paragraphe, monsou Poquelin.
POQUELIN
Le voici justement, monseigneur... (Reprenant sa lecture.) « Passez les nuits, et faites-les passer à vos hommes, si besoin est : le roi ne regardera pas à la dépense. Par ordre de M. le cardinal Mazarin, Bernouin, premier valet de cliam-. bre de Son Éminence. — Ce 7 septembre 1G58. »
MAZARIN
Eh bien, ensouite?
POQUELIN, lai montrant la phras*.
Dame, voyez, monseigneur.
mazarin.
Quoi?
POQUELIN
« Passez les nuits, et faites-les passer à vos hommes, si besoin est : le roi ne regardera pas à la dépense. » C'est clair, monseigneur, il me semble.
MAZARIN, allongeant le doigt sur la lettre.
Qu'y a-t-il là ?
POQUEL1N.
11 y a : Le roi.
MAZARIN
Très-bien !... il n'y a pas: Le cardinale; or, comme c'est monsou le cardinale qui est le trésorier, c'est avec monsou le cardinale que vous compterez, mon maître... Voyons le total, monsou Poquelin ! le total ! ou nous n'en finirons zamais.
POQUELIN, lui présentant son carnet.
C'est bien facile, monseigneur. Voici le total.
MAZARIN
Pardon, ze préfère additionner moi-même. (Regardant sur la
table.) Eh bien, mais votre table dou conseil ! il n'y a ni encre, ni papier, ni ploumes sour votre table dou conseil!
POQUELIN
Je vais appeler, et demander ce que Votre Éminence désire.
MAZARIN
Non, non! cela nous ferait perdre dou temps. Il est nouf hourrs et demie, et le conseil il se réounit à dix houres... Ze trouverai bien quelque vioux papier dans ma poce. (n tiro un papier.) Voilà! Maintenant, prétez-moi votre crayon, (il s'assied.) Oh! que l'on est mal sour vos fauteuils, monsou Poqucliii ! ... Voyons, vous dites : « Salle à manzer : doux mille livres. » (Écrivant.) Doux mille livres... « Cambre à coucer dou roi, de la reine, de mousou le douque d'Anzou : quaire mille livres... Oh! monsou Poquelin, si ce n'était pas pour le roi!... ma c'est pour le roi. (Écrivant.) Quatre mille livres... « Cambre à coucer de Sa Mazesté la reine d'Angleterre et de madame Henriette, sa tille : doux mille livres. » Ze vous demande oun pou : elles étaient si bien au Louvre! Qu'avaient-elles besoin de venir à Vincennes? Enfin, pouisqu'il le faut, azoutons doux mille livres... « Cambre à coucer de monsignor l'éminentissime cardinale Gi'ulio Mazarini; antiçambre pour recevoir à son petit et à son grand lever ; cabinet pour monsou Bernoin, son valet de cambre : houit mille livres. » Pour cela, il n'y a rien à dire, et ce n'est pas trop cer! (Écrivant.) Houit mille livres. « Pour la cambre de trèshaute et très-pouissante demoiselle Marie de Mancini, nièce de l'éminentissime cardinale: trois mille livres. » Trois mille livres pour la cambre de cette petite fille? Oh! oh! monsou Poquelin!
poquelin.
Monseigneur, j'ai reçu, à cet endroit, une recommandation particulière.
MAZARIN
Et de qui, ze vous prie?
De M. Bontemps, valet de chambre de Sa Majesté, qui est venu me trouver, et qui m'a ordonné, de la part du roi, de ne rien négliger pour que l'appartement de mademoiselle de Mancini fût convenable.
MAZARIN
Ah ! ah !
TOQUELIN.
Oui, monseigneur.
MAZARIN
Bontemps! ce brave Bontemps ! de la part de Sa Majesté !
POQUELIN
C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
MAZARIN, à part, se frottant les mains.
Per Bacco! Ze m'étais bien aperçou que le roi s'occoupait de ma nièce!... (Haut.) Très-bien, monsou Poquelin! trèsbien ! Ze vous passe celle-là encore ; mais c'est sour le reste que nous allons avoir à ricaner, ze vous en préviens... Houm ! « Cambre à coucer des demoiselles d'honnour: doux mille livres. » Doux mille livres, cer monsou Poquelin, pour de semblables péronnelles !
POQUELIN
Elles sont six, monseigneur... C'est trois cent trente-trois livres six sous huit deniers par tête.
MAZARIN
Eh ! mordiou! il fallait les faire coucer doux dans la même cambre! Vous nous rouinez! Ah!... (Écrivant.) Doux mille livres ! « Enfin, pour la salle dou conseil : quatorze cent quarante livres. Total: Vingt-doux mille quatre cent quarante livres. » Pecaïre ! comme vous y allez, monsou Poquelin! Par bonheur pour vous, comme ze souis pressé, nous mettrons tout cela, pour faire oun compte rond, à vingt mille livres.
POQUELIN
Mais réfléchissez donc, monseigneur... Impossible!
MAZARIN
C'est couvenou. Vous viendrez cercer votre ordonnance dans houit zours.
POQUELIN
Monseigneur, si c'était un effet de votre bonté...
MAZARIN
Ma bonté! ma bonté! ze sais bien qu'elle est grande... Voyons, mon cer Poquelin, que loui demandez-vous, à ma bonté?
POQUELIN
Puisque Votre Éminence a le crayon à la main, il ne lui en coûterait pas plus d'ordonnancer cette petite somme tout xi x. 4
de suite; et, en considération de ce que je toucherais de l'argent comptant, je consentirais à la réduction imposée par monseigneur.
MAZARIN
Et sour quoi ordonnancer ? Ze n'ai point d'état.
POQUELIN
Oh I je me contenterai de ce bout de papier... La signature de monseigneur est excellente, et, au lieu que monseigneur mît là : « Bon pour vingt mille livres, » je voudrais qu'il y mît: « Bon pour un million. »
MAZARIN
Bon pour oun million ! Et où voudriez-vous donc que ze le prisse?... Ma il me faudrait vendre zousqu'à ma barrette, cer monsou Poquelin, pour payer oun million, et encore l (il signe.) Tenez, pouisque vous le voulez assoloument... Ma, en vérité, ze souis d'une faiblesse pour vous !...
(Il prend le chiffon de papier et le lui donne.) POQUELIN, ouvrant le papier, et lisant.
Oh! monseigneur!
MAZARIN
Monsignor! monsignor ! Quoi encore?
POQUELIN
Mais Votre Éminence a remis le payement à une année... Voyez! «25 septembre 1659. »
MAZARIN
Ai-ze remis à oune année?
POQUELIN
Mais oui.
MAZARIN
Ze me souis trompé, alors : ze croyais avoir mis à doux années... Rendez-moi ce papier, monsou Poquelin... Oh» cette maudite Fronde! cette maudite Fronde! elle nous a rouinés de fond en comble !
POQUELIN, retirant le papier.
Eh bien, monseigneur, je consentirai à attendre... si Son Éminence veut m'accorder une grâce...
Oune grâce? Non!
POQUELIN
Une grâce qui ne coûtera rien à monseigneur.
MAZARIN
Alors, parlez ! voyons.
POQOEL1N.
Monseigneur sait que j'ai le malheur d'avoir un fils.
MAZARIN
Oui, ce drôle de Molière, qui s'est fait, ze crois, poëte et comédien, au lieu d'assepter la sourvivance de tapissier valet de cambre dou roi.
rOQt'ELW.
Justement, monseigneur. Eh bien, si monseigneur voulait me donner une lettre de cachet pour l'appréhender au corps, et le mener en prison jusqu'à ce qu'il ait renoncé à faire des vers et à jouer la comédie...
MAZARIN
Eh hien, mon ami?
POQUEUN.
Eh bien, monseigneur, je crois que je mettrais volontiers mon acquit au bas de cette note, quoique n'ayant rien touché.
MAZARIN
Ouais! Signez vite! (Il le fait passer devant lui, pois l'arrête.) Mais non, diavolo !
POQUEL1N.
Quoi, monseigneur?
MAZARIN, à part.
Ze me souviens que ce drôle est protézé par le prince de Conti, mon cer nevou, dont il a été le camarade de collèze... Peste ! Son Àllesse elle n'aurait qn'à se facer, et ézizer le million que z'ai promis pour dol à ma nièce Anne Martinozzi ! ce serait payer de ma poce, et oun pou cer, l'amoublement dou çâteau de Vincenncs.
rOQUELIN.
Eh bien, monseigneur?
MAZARIN
Eh bien, mon cer Poquelin, mon désir de vous être agréable me faisait oublier que les lettres de cacet sont affaires d'État, et, par conséquent, regardent Sa Majesté... Ze ne me mêle pas d'affaires d'État, moi.
POQUELIN
Comment! monseigneur ne se mêle pas d'affaires d'État?
6i THEATRE COMPLET D'ALEX. DUMAS
MAZARIN
Eh! mon ccr ami, le roi est mazour dcpouis six ans: adressez-vous au roi.
poquelin.
Au roi! mais quand pourrai-je le voir, le roi?
MAZARIN
Quand vous voudrez... Demain, auzourd'houi, dans oune houre... Sa Mazesîé doit même dézà être ici : il y a grande partie de casse dans la forêt, à la souite dou conseil que nous réounissons pour essayer d'avoir oun pou d'arzent... Comme tapissier valet de cambre dou roi, vous avez vos entrés partout : tâcez de saisir Sa Mazesté au passaze, et de loui faire signer voire factoure... le pistolet sour la gorze, monsou Poquelin! le pistolet sour la gorze!
POQUELIN, à part.
Oh ! si jamais mon coquin de fils fait une comédie sur un avare, et qu'il soit embarrassé de trouver son modèle, je le lui fournirai, moi!
MAZARIN
Vous dites, mon cer monsou Poquelin ?
POQUELIN
Je dis que je verrai le roi, monseigneur.
MAZARIN
Oui, affaire d'État! cela regarde le roi. Allez, monsou Poquelin ! allez!
POQUELIN, près de sortir, rencontrant Anne d'Autriche sur la porte. Ah ! Sa Majesté la reine !